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Full text of "Fabliaux ou contes du XIIe et du XIIIe siècle"

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FABLIAUX 



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CONTES 

DU XIP ET DU Xlir SIECLE. 



TOME SECOND, 






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FABLIAUX 

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C O N TES 

DU XIP ET DU XIIP SIECLE, 

Traduits ou extraits d'après divers 
Manuscrits du tems ; 

Avec des Notes hiftoriques & critiques , 8c 
les imitations qui ont été faites de ces Contes 
depuis leur origine jufquà nos jour^^/ 



SU apud te konor ûnu^uitati, &fihuii8 qaaqMm 

PUnc. Eùîik. 



TOME SECOND. 




PA R I S , 



Chez EUGENE ONFROY, Libraire, 

quai des Auguftïns. 



M. PC G. LXXIX. 

jiv0€ Approbation & Privilège du Roh 



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FABLIAUX 

ou CONTES 

DU Xn= ET DU Xav SIÈCLE. 
DE L'H E R M I T E 

QU'UN ANGE CONCkJISIT DANS LE SIECLE, 



\J M homme, s'était fait hennite dès Ta plus 
tendre jeunelTe. Souvent , feul , & dans un 
bois, on peut être plus heureux qu'en fo- 
clété dans un couvent ,. & quelquefois-même 
plus qu'on ne l'eft dans le monde. Celui-ci, 
pendant de loogues aonées , fe mortifia & jeûna 
pour fanâifîer foo anie. Les veilles & te tra- 
vail, la chaleur 8cU&otduref il endura tout] 
Tome IL A 



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4 Fabliau t 

mais ^irès une G longue pénitence enfin , il 
trouva un jour que Dieu ne Tavait point af- 
fe2 récompenfé , & murmura de ne point k 
voir élevé à une de ces conditions heureufes 
& brillantes , dont , parfois , fes quêtes le xen- 
daient témoin, ce £h quoi ! fe difait-il , il ac^ 
>> cable de fes biens tel'& tel qui le néglige; 
» & cet autre qui le fert fidèlement , il le 
» laiffe dans l'opprobre & la pauvreté ! Lui 
99 qui a fait le monde ^ pourquoi nVt-il pas 
9> fait tous les hommes égaux ? Pourquoi ce 
»> partage inégal de mifere & de bonheur ? 
9> Cet arrangementrlà me confond >9« Comme 
le bon-homme , par la vie qu'il menait ^ avait 
aquis peu d'expérience ^ cette objeâion Tem- 
barralla ; & elle Tembarraffa tellement que , 
pour fortir de peine » il réfolut de quitter 
fon hermitage , & d'aller dans le monde cher- 
cher quelqu'un qui pût la lui réfoudre. Il 
prit donc un bourdon , & fe mit en route. 
A peine il fortait de fa cellule » que devant 
lui (ê ^réfenta itn jeune homme d'une figure 
agréable & bien fait , tenant en maun un jave- 
lot ^ & retrouffé jufqu'à mi-jambe« Son habit 
était celui d'un Sergent {a)^ & il avait Tair d'ap- 



partenir à un riche Seigneur^ Cétait un Ange ^ 
qui , pour &e point être reconnu , avait^^rîi 
cette forme. Ils fe faluerent & entrèrent en 
converfation^ te Quel eft votre maître , deman- 
» dz THermite i — Sire , c*eft celui quî Teft 
d> de tout le monde. — Certes , vous né 
M pouvc2 en avoir un meilleur. Et où allez* 
» vous ainfi ^ -~ J^ai dans ce canton beaucoup 
^ deconnaifTances, je viens les voir : mais 
n il eft (î trifte de voyager feul , que je vou^ 
)> drais trouver un compagnon, & je vous 
») aurais uue obligation véritable , fi voys vou« 
>> lies vous prêter i ijie rendre ce fer** 
i> vice '3. UHermite^ avec le projet duquel 
s^accordaient à merveille ces vifites , y conn 
fentit très-volontiers j & ils commencèrent à 
marcher enfemble (b)^ 

La nuit les furprit avant qu^iU puffent for* 
tir du bois. Heureufement ils virent un her« 
mitage oà ils allèrent demander un gîte. Le 
Reclus les reçut de fon mieux ; il leur pro- 
digua fes petites provifions; mais quand l'heure 
de la prière fut venue , nos voyageurs obfer-* 
verent que leur hôte , au lieu de prier comme 
eux , ne paraîffait occupa que dVfluyer & de 

A2 



4 F A B L I AU X 

frotter un hanap de madré (c) qu'il avait 5 
& dont 3 pendant le repas , on s^était . férvi 
pour boire. jL'Ange rejnarqua bien où il le 
mettait II fe leva doucement dans la nuit, 
le prît 3 & le cacha; puis le lend^nàlh ^ quand 
il partit , il l'emporta fans rien dii^. Dans la 
route il en dit un mot à fon compagnon» 
qu*indigna ce procédé , & qui fur le chanvp 
voulait retourner pour reporter la coupe au 
Solitaire, ce Arrêtez y dit TAnge ^ j'ai eu des 
n raifons pour slgir ainfî , & vous les faurez 
d) bientôt Peqt-^tre-même ma conduite au- 
99 ra-t-elle plus d'une ibis encore dé quoi vous 
93 étonner. Mais quelque chofe que vous me 
99 voyiez faire , fâchez que ce n'eft point fans 
92 motif; & tenez-voi|s fur vos gardes pour 
39 ne point vous fcandalifer »« A ce difcours 
l'Herinite fe tut ; ili^aiffa la tête^ & continu^ 
de fuivre. ^ 

Une groife pluie furvint qui .dura tout te. 
)Our 9 fans qu'ils purent trouver où s'arrêter» 
Le foir enfin , haraifés , mouillés » miorfondus j| 
ils entrèrent dans une ville; & comme ils 
n'avaient d^argent ni l'un ni l'autre , il leur 
l^ut aller de porte en porte deipander u»^ 



b 17 C O K T E 9. y 

gtte^ au nom de Dieu. Par -tout îl^r furent 
refufés , car on aime Targent pbs que Dieu 
encore ; & c'était alors la même chofe qu'aux 
fOurdliui y à peu-près. La pluie continuant 
toujours , ils prirent le parti d'aller s'aiTeoir 
Cur un perron qulls apperçurent» Ce perron 
(diùût par de d'une maSbn d'aâez belle appa- 
rence» appartenant à un vieil ufurier ^ homme 
fort riche ^ mais qui n eût pas donné un de^ 
mer pour avoir le païadis. I/avare parut un 
moment à fa fenêtre » & noi voyageurs ^ en lui 
f epréfentant le triftc; état oà ils fe trouvaient , 
le fupplierent de vouloir bien par charité leur 
donner un afy le. Pour toute r^niè il ferma (à 
fenêtre 9 & fe retira, ce Freré^ dit TAnge » rei^ 
â> tons ici 9 puifque nous ne pouvons troijf- 
^ ver mieux; cet auvent au-moins nous g»- 
^ rantira de la pluie >> : & ils s^affirent. Mais 
la fervante qui avait entendu fe {daîndre , & 
qui vint voir ce que c'était^ fut {^us compara 
tUTante que fou maître. Elle leur (mvrit (dy^ 
& les i^a fou$ Tefcalier. U y avait un peu 
de paille; ils fe couchèrent Quelques mor 
mens après , elle leur apporta ua petit 
plat d^ pois,,, reftés du fouper de. Tavare. i 

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6 Fabliaux- 

Se ils pafferent ainiî la nuit ^ ùm fkji^ fans 
lumière j & glacés par des habits mouillés. 

Dès que le four {ianit» THermite voulut 
partir. « Nod , lui dit TAnge , je ne fortirai 
» point que je n*aie pria congé de notre hôte , 
» & que je ne Vw remercié du fervice qu il 
19 nous a rendu >>• II alla le trouvée aufli« 
tât 5 & pour lui marquer fà reconnaifCmce j» 
jll le pria d'accepter un léger prélènf; ; c'était 
cette Youpe de madré » qu'il avait volée la 
veille au Solitaire. L'Ufurier la prit fans honte ; 
il leur fouhaita un bon voyage , & les alluf* 
Ta que fi à leur retour ils voulaient encore 
lui apporter quelque cadeau , ils retrouve^ 
raient chez lui leur méiAe logement. 

Sortis de U ville» PHermite ne put s'eni-> 
pêcher de témoigner fii furprîfe à fon com»- 
pagnon, u Vous voulez donc m'éprouver , lut 
jBt dit^I , quand vous vous condutfea ainfî ? 
^ /Quoi 1 vous vdhi ce bon vieillard qui 
^3 nous a fi bien reçus ^ & c'eft pour faire 
^ un préfent à cette (àngfue qui nous a re« 
w fufé lliofpitalîté ! Eft-cc votre coutume dd 
^ faire le contraire des autres hommes ? Je 
Al vous avai5 pr4venu déjà d'être cîrconfped 



ovCoKTsf. «y 

n. dans vos jugemens ^ répondît TAnge; fon-» 
^ gez que vous avez pafTé toute votre vie 
» dans les bois , & que vous n'avez aucune 
» expérience. Encore une fois fttivez - moi ^ 
3> & ne vous étonnez de rien n. 

Le foir de cette troifieme ipurnée , ils aile* 
rent loger dans une riche Abbaye de Moines* 
On les y accueillît charitablement ^ & on les 
iervît même avec abondance ; mais le lende^ 
main matm TAnge» avant de partir, mit le 
feu à la paille de fon lit , 6c emmena ton 
compagnon. A quelque diftance, comme ils 
montaient un tertre , il le pria de tourner 
la tête éc de regarder» En un mftant la flanune 
avait gagné les bâtiments du Monaftere» & 
tout était en (eu« L*Hermtte , à ce fpeâacle , 
jetta un grand cri ; c< m^heureux que je fuis » 
» s'écria-t*îl ; me voilà d<mc incendiaire I Oà 
» fuir ? Où*me cacher »? Et en di£uit cela >il le 
roulait à terre , Te frappait la poitrine de fes 
poings, & maudiffait llieure à laquelle il 
avait rencontré un homme auffi abominable» 
«c J'ai eu beau vous prévenir, reprit TAnge^ 
a» vous, voilà retonde encore dans la même 

A4 



B F A B t î A tr x- 

:»> faute. Pour la clerniere fois , feîtc^y attén- 
a» tion^ & continuons notre route sn 

Il favait bien où loger cette nuit -là. Il 
vint fe préfenter chez un Bourgeois de ia 
connaiiTance , homme de bien , & fort à fon 
alfe. C'était un vieillard refpeâable» blanchi 
par les années ^ qui vivait chrétiennement avec 
fa femme quHl aimait , & un fils de dix ans , 
le feul fruit qu'il eût eu de fon mariage ^ & 
b confolation de fa vieillef&« H fit fête aux 
voyageurs , leur lava lui-même les (Hed^^ 
voulut qu'ils .mangeaflent à fa table $ & le len- 
demain, quand ils partirent, il vint les em- 
braffer & leuF^ dire adieu. Pour gagner le 
grand chemin, il leur fallait traverfer toute 
la. ville , & paifer une rivière qui formoit 
enceinte de ce coté-là. L'Ange, fous prétexte 
qu il c^nnaiffait mal la ville , pria rhomme de 
Dieu de permettre que fon fils les accompagnât 
îufqu au pont , & qu'il les mît dans la route< Le 
vieillard officieux alla auffî^dt réveiUer Yeth 
fant, qui fe leva & qui vint avec joie con- 
duire les deux voyageurs. Mais lorfqu'iï fut 
fur le pont , tandis quil pxenait congé d*eux-^ 



ou C O K T » A P 

fAnge le pouffant tout4-c<>up le précipita 
dans la rivière, où au même inftantil fut eriglou* 
ti & difparut. Je fuis content de moi , dit alors 
TEfprît célefte à iTïermîte ; Têtes-vous aulfi? 
Celui-ci 5 à ce difcours 5 faifî d'horreur & &if«' 
fonnant d'épouvante fe mit à fuir de toutes 
(es forces , & ne s'arrêta que lorfqu'il fut ar- 
rivé dans la campagne. Là, il s'aflit, hors d'ha* 
Teine , pour déplorer fon fort, u Malheureux ! 
»> qu'aî-je fait! J'ai quitté ma cellule où je 
9> pouvais toute ma vie fervir Dieu en jpaix ; 
)> & il m'en a puni en me livrant à un dé- 
9» mon (brti des enfers , & me rendant corn- 
9) plice des plus grands crimes 3}. 

Il allait continuer , quand l'Ange , qui Yar- 
vait fuivi pour raflurer cette tête égarée , 
parut a l'infiant , & lui parla ainfî : ce Ami 3 
a> écoute-moi. Les deilèins fecrets de Dieu 
» fur les hommes t'ont fcandalifé dans ta cel- 
V Iule. Tu as ofé douter de ù, fageffe , & 
y» t'apprêtais à confulter les Mondains fur les 
9> abîmes impénétrables de fes confeils. C'en 
39 était fait de toi dans ce moment, fi fa 
. » juftice t'eût abandonné. Il a voulu t'en** 
» VQyer un Ange pour t'éclairer ^ & c'eft 



xo Fabliaux 

9> moi que fa bonté a chargé de ce miniflere. 
>9 Envain f ai efTayé de te montrer ce monde 
n que tu cherchais fans le connaître ; mes le- 
» çons ^ que tu n'as pu comprendre , ont été 
>a perdues pour toi ; il faut m expliquer plus 
)> .clairement 3>. 

Alors il entra dans les détalU de fa con- 
duite & des motifs qui lavaient fait agir 
ainii. Il parla de rattachement puéril du So* 
litaire pout fa coupe* ce Tu a:^ vu , ajouta-t-il > 
91 ce vil objet occuper fon cœur au point 
91 de lui faire oublier le devoir faint de la 
3* prière; déformais quil eij eft privé » fon 
9> ame, libre d'afieâions étrangères^ ppurra 
a» être toute entière à Dieu, J^ai donné à 
t» rUfurier la coupe pour prix de Thofpita^ 
n lité qu'on Ta forcé de nous accorder ^ par*- 
9> ce que Dieu ne laiffe aucune bonne aâion 
«» fans récompenfe ; mais c'eft la feule qult 
» recevra, fon avarice fera punie un four (e)^ 
a» Les Religieux, dont fai réduit TAbbaye 
« en cendres, furent pauvres d^abord, labd^ 
9t rieux par conféquent ; & d\ine vie exem* 
I» plaire. EInrichis par les libéralités des Fi* 
» deles 5 ils fe font corrompus i car c'eâ; ua 



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OVGOKTES. IX 

99 mal que des Moines foîent riches , & ja-* 
>» mais vous n'entendrez dire du bien de ceux 
f9 qui le font» Dans ce palais qu il , s^étaiei^ 
^> bâtis 9 on ne les voyait occupés que des 
^^ moyens d'envahir de nouveaux biens^^ ou 
» d'intrigues pour s'introduire dans les char- 
# ches du couvent S'ils paraiflaient dans leurs 
t9 faUes , ce n'était que pour venir s'y amu« 
9». fer de , contes & de bagatelles. Règle ^ 
^ amour du devoir , Offices de l'Églife ^^ tout 
99 était abandonné* Dieu , pour les corriger ^ 
9> a voulu les ramener à leur pauvreté pre* 
?> miesre. Ils rebâtiront un Monaftere qui fe^ 
93 ra moins magnifique ; ce travail fera fub» 
» iifter nombre d'ouvriers & de pauvres ^ & 
99 eux-mêmes ^ forcés » comme dans les corn* 
9» mencemens ^ de bêcher la terre » eh devîen* 
93 dront plus humbles & meilleurs »• 

fc Vous m'obligez de vous approuver m 
9> tout % repon(Ut THermite ; mais cet enfant 
j|9 innocent qm s'empreifait de nous rendre 
«9» un fervice^ pourquoi l'avoir fait périr? 
99 Pourquoi défefpérer la vieillefTe de ce père 
99 refpeâable dont nous avions éprouvé le^ 
99 bienfaits \ — * Ce vieillard de qui nous n'a^ 



12 Fabliaux 

») vons été reçus que parce que f ai pri$ la 
9> forme de quelqu'un qu'il connatifait, ne 
ii s'eft occupé pendant trente ans que de faire 
)> le bien. Jamais pauvres ne vinrent envain 
a> fe préfenter à fa porte ; il fe refîifait tout 

13 à lui-même, pour les nourrir. Mais depuis 
» qu il a eu un fils ,, deptiîs fur^-tont qu'il l'a 
» vu croître en âge , fa tendreiTe aveugle vou« 
9) lant lui laiffer un gros héritage , il êft de* 
» venu dxir & avare. Jour & nuit il n'a fon- 
» gé qu'au gûn,' & bientôt on i'eik "Vu fans 
» honte ie faire ufurier. L'enfant ^ mort avec 
>» fon innocence 9 a été reçu parmi les Anges; 
M le père qui n'aura plus de motif d'avarice 
» va reprendre fon. louable & ancien ufage ;^ 
3» tous deux feront fauves; Se fans ce que 
3> tu as appelle un crime , tous deux étaient 
93 perdus. Voilà quels font les )ugemens fe« 
9> crets de Dieu fur les hommes , puilque 
9) tu veux les connaître» Maisi fonges qulk 
3» t'ont fcandalifé.^ retoiirne i ta cellule 5 & 
99 fais pénitence : moi je remonte au Ciel 9j, 

En difant ces paroles ; l'Ange fe dépouilk^ 
de la forme terreftre qu'il avait prife ^ & il 
difparut. L'Hermite, le profterfiant la hçi^ 



j 

-ou Contes. ïj 

contre terre , remercia Dieu de la réprimande 
jpaternelle que (a miféricorde venait de lui 
iTaire* U retourna dans Ton hermitage ; & H 
y vécut fi faintement qu'il mérita non feule- 
xnefît le pardon de fa faute 3 mais encore la 
f écompenfe qui eft promife à une vie pure« 



Tous nus LtiUurs fi font rappelles fans doute , en 
lifant ce Fohliâu^ qiu yoltaire lui a fait V honneur 
de l'infe'rer tous entier dans fon joli Conte de Zadig, 

On U trouve aujji en abrogé dans M Doârinal dt 
Saplence , fi>U viij» 

Je fuis sûr de V avoir vu encore ailleurs; mais Je 
ne puis me rapféller oit. Ces imitations fe trouvaient 
-dans le cahier qu*on m'a perda» 



NO TE S. 

{dy Ce mot en général fîgnifiat tout homme employé 
dans le ienrice , (bit domefiique , jCbît militaire. Aînfî , 
les gendl-hommes qui |i'étaient pas Chevaliers y 8c qui 
jfêrvaîent à cheval dans les armées , ou de leur plein 
gré , ou parce qu'ils pofTédaient des fieis appelles yêr- 
genteries'f les &ntafl[ins qu^étaient obligés de fournie les 
gentils-hommes FiefC^s ou les Communes; les valets d'ilii 
grand Seigneur » (es Officiers principaux ou Écuyers', 
bue c^U s'appellait i'^r^^nr ou Servant y en latin Ser-^ 



ï4 Fabliaux 

i'iV/UftPhIlippe-Augufte craignant pQur (es fours ^ d'afpfitê 
lin faux ayis qu*on lu^ avait donné que le Scheïch d« 
la Montagne voulait le faire afTaffîner , compoû pour la 
garde de 6 perfônne un corps de Scrgens-d^ armes ^ tous 
gentils ** hommes I qu'il arma de maflties d*airain ^ 
d'arcs & de carquois garnis de flèches^ & dont la fonâion 
ftit de raccompagner par-tout. Telle a été la première 
garde de nos Rois* On confia quelquefois â ces Sergens la 
défènft des châteaux fitués Hir les frontières ; & c'étaient 
eux ordinairement qui t>ortaienc les ordres du Souverain 
quand il citait à (à Cour quelqu'un de (es vaflkux. 
( De cette dernière fonâion tirent leur origine les Ser- 
gens He nos Cours de jufiice, car elles en eurwt auiC 
pour le même ufàge )• Il efi probable que les grands 
yaflànx de la Couronne, dont l'orgueil afiêôtit d*imiter en 
tout la puiflkoce Royale, prirent , comm^ leur Souveraiis 
àtsfervans d^armes^ On voit un Dauphin de Viennois 
*DuCang, en avoir ^ ; & â plus forte raifin les autres Princes plus 
viens. puiflàns que lui* C'efi vraisemblablement la forme d'un 

de ces hommes d'armes particuliers que prend l'Ange 
du Fabliau* Le javelot qu'il tient en main , la quefiion 
qu'on lui fiitt &t (on maître ^ (on habit fingulier , tout 
l'annonce* Quant à cet habtUement, ceux qui (ont cu- 
rieux de le connaître , & qui habitent la Capitale , peu- 
vent confîdter un monument érigé dans l'ÉglKè de Sainte 
Catherine du Val des Écoliers, d'après un v<ta d^s 
Sergens de Philippe-Augufle« Ceux qui n'ont point cette 
reifource en verront une repré(èntation grofliere dans 
fies ain;es à jouer : car les quatre gf ptils-hommes pu 



t; C O N T E s. ly 

battis qu'on y intrôduifit quand on adopta ce jeu ^ 
n'étaient que des Sergens-d'armes» 

{t) Le premier objet que le Poète leur fait rencoii- 
trer efi un bomme al&ffiné , dont le corps ^ mort depuis 
plufieors jours, 6c commençant déjà à tomber en pour-> 
riture, exhalait une odeur in&ôe. L'Ange propose 
4'accomplir une des œuvres de mlfericorde en enfive- 
liflânt ce cadavre* L'Hermite , obligé de & boucher 
le nez , répond qu'il ne (t Cent point ce courage ; & 
l'autre, fins in£fier, ya d'un air de joie prendre le 
corps qu'il porte dans un fbflS où if ie convre de terre* 

Un peu plui loin ils voient pai&t des Chevaliers fie 
des Dames , galanuoent parés , la phifionomie gale Ac 
riante^ un chapd de fleurs (txr la tête* Cette troupe 
revenait d'une fête , & chantait ; 9c l'Ange, que n'avait 
point aflèâé l'odeur d'un cadavre « l'eft tellement de 
celle de ces pécheurs » qu'il s'écarte du chei^n jufqu*i 
ce que la bande luxurieufè ait pafltS* A la fin du Conte , 
il moralift beaucoup (ûr les motifs d'une conduite en 
apparence fi étonnante. J'ai retranché tout cela* 

{c) De porcelaine : cependant comme on trouve (ôu- 
vent des vafes de madré parmi \ti meubles des taver- 
nes , fie qu'il y avait d'ailleurs le grand fie \t petit madré ^ 
il eft probable que par ce dernier l'on entendait la 
£iïance » fie que le hanap du Solitaire était de cette om- 
tiere. 

J'ai dit ci- defliis que le hanap était une coupe ayant 
un pied comme nos calices ^ mais moins haute , fie por- 
tant ordinairement une an(ê o^ des oreilles* 



i6 Fabliaux 

(d) Cette fituation aiiendrilTante de deux gens , rnow 
rant de froid & de faim, & recueiUii pxc la cooipaP 
. £011 d'une lërrante qui entend leurs plaintes, pourrait 
bien, avoir donné naifTance à rOraifin de S. Julien, 
Conte auquel Bocace aura adapté un autre dénouement , 
imité peut - être dt t Hôtel S, 3ianiit , qu'on lira dans 
dans la fuite. 

(f) C'efi l'opinion de S. Anguflin ' , que Dîeu ré- 
compenlê en cette vie les Tenus purement humaine», 
comme celles des anciens Romains , parce qu'il ne les 
técompenlêra p<ûnt dans l'autre ; Jc cette o^nlon était 
devenue la doâriiie de plnfîcuri écoles. 



LE 



CBBS=a=5saB9aBsaa=ss=c=saBs 

LE SONGE D'ENFER. Z"'^-' 

de HouaaB* 

Jlias 

rj* LE CHEMIN D'ENFER. 



•( 



Fauchet en parle. 

t 

lli N fonge doivent fe trouver fables. Je rê- 
vai un jour que je me faifais Pèlerin^ ^ & que^ 
}aioux de voir des pays que d'autres na- 
vaient pas connus ^ je voulais voyager en 

Enfer. 

Au iAut de et Fabliau « on tùmaglnendt gueres 
que £efl une pièce fityri^ue. Ce que je vafs en ex^ 
traire /uffira pour foire connaître aux Cens de Lettres 
comment on maniait lafatyre au XIII' fieele. Déplus 
longs détails fur des bourgeois obfcurs dont les noms 
ne nous imérejfem plus , feraient à coup sur ennuyeux% 

Le Poëte arrive d'abord à la ville de Con-- 
yoiti/ij où il trouve^ Envie y Avarice 6c Ra-» 
pinc. Avarice lui demande des nouvelles de 
fes fujets ; il répond que les riches ont chaiTé 
Largeffe de dei&is la terre , & qu'on n'y en 
Tome II, B 



iS , Fabliaux 

c^onnait plus que le nom. Kapinc rinterrogf 
fur les fiens } il lui apprend que le Royaume 
qu'elle a étaUi en Poitou eft toujours florif- 
faut 9 & à ce propos il fait une (ortie contre 
les Poitevins» Flu^ loin il rencontre la de^ 
meure de Filouterie^ qui lui fait quelques 
iQueftions fur certains Parifîens ^ Gautier Mo - 
rel, Jean le Boffu d*Arras {a), Bojon, & 
Fardoillie2 ; fur Charles & Marie de la Loge j, 
deux Bourgeois de Chartres , fes protégés ; 
fur un Michel dé Trôille^ un Rivage, & 
d'autres gens adroits qui pofledent le fecret d'é« 
tre toujours heureux au jeu« Il répond que ces 
deux derniers font aux troulfes d'un nommé 
Girard. Quant aux deux Bourgeois de Char-^ 
très 9 ce qu'ils aiment le plus après l'argent , 
dit-rilf c'eft Marie & Chaillo (deux femmes 
de la ville fans doute. ) Raoul vient enfuite 
i Fille-Taverne où il trouve Yvrcjfe avec fon 
fils né en Angleterre. Ce jeune homme eft û 
▼igoureuic qu'il renier fe les plus forts C^). 
De*Ià notre voyageur pafTe chez fornication , 
dont la maifon s'appelle Châtel-B......} en« 

fin il arrive à la porte d'enfer qui eft gar- 
dée par Mcartr^j Défefpoir & Mort-fubite. Il 



o'tr C O K T E s. îp 

eft furprîs , en entrant, d y trouver des tables 
toutes fervies , & cependant la porte ouverte ; 
coutume bien étrangère en France , dit-îl , oij^ 
chacun maintenant s'enferme poUr manger >' 
& ne reçoit perfonne à môin$ qu il n'apporte; 
Ce jour-li le Roi d'Enfer tenait fa cour» 
Il avait paiTé par Vernon^ & faifait le foir 
la revue de tous ks vaffaux. Dans ce nombre 
étaient force Clercs , Évêques & Abbés. Il 
fait afTepir tout le monde à fa table ^ & y- 
invite le voyageur auquel il fait fervirdela 
chair, d'Ufurier & de Moine noir (c) ^ engraiil 
fés y l'un du bien d*autrui^ l'autre de fainéan^ 
tife. Comme notre Pèlerin ne mange point; 
Bdzébut caufe avec lui^ & l'interroge fur 
les motifs de fon voyage^ Vers la fin du 
repas 9 le Monarque fe fait apporter fou grand . 
livre noir fur lequel font écrits tous les pé- 
chés fiùts ou à faire. Il le met entre les mains 
du voyageur , qui l'ouvre , & tombant fur le 
chapitre des Ménétriers, y trouve écrite la 
vie de chacun d'eux. Je fdx retenue par cœur^ 
dit-il , & fuis en état de vous en réciter quel^ 
ques traits curieux. Mais toat*à-coQp il sé-^ 

veille , & le Conte finit» 

. B a 



20 Fabliaux 

Dans la verfion du p^amfcrit du Roi^ n« féi^ , 
les Démons , après s^étr^ bien divertis , moment à 
cheval \ & vont fur la terre chercher de nouvelles 
froies. Dans le manufcrit de S* Germain , tous les 
détails font différens ,* perfonne riefi nommé; cefom 
les péchés des homsnet en gèlerai que le Voyageur 
voit dans le Livre Noir ^ & U ffejl fait nulle men> 
iion des Ménétriers. 



NOTES.' 

{a) Ce Poëte\eil probablement celui dont on a tu 
ci-deflùs le Fabliau , îndtulé le Mariage» Il y renon* 
çait à TArtois pour yenir s*établir â Paris, ce* qui a 
pu le £dre prendre ici pour Parilien. Sans doute que 
n*ayant pu réuffir pas (on esprit dans la O^ttalk , comme 
il (è le propo&It^ il avait fini par choifîr une yoie 
moins honnête. Au peu de délîcatellê qu'il annonce dans 
ù. pièce , on (bupçonnerait qu'il était capable de donner 
lieu au reproche ^e lui fait Raoul* 

{b) L'Auteur-dit ici qu'il lui fallut fè battre & lutter 
avec ce fils , comme s'il fdt entré dans Guingamp de 
dans Huitier* On laii quel a été de tout tems le goût 
des Bretons pourlalnte , encore aujourd'hui en vigueur 
dans la partie de cette province qu'on nomme Baile- 
Bretagne» Apparemment que les habltans de Guingamp 
excellaient dans cet art» & que , jaloux de co|i(êrver 
leur réputadon, qjuand un étranger entrait dans leur 
ville ^ les plus habiles d'entr'eux (è détachaient pour 



«0 C O K T < 9« 



/ 



il 



Vtmr le défitr ar latiet arec lui. Au lieu dUttîtier ^ 
un-manufcrit porte Ytitn Je ne.coimvs p«iit# tîU» 
f ai potte VvBk ou* Tanere-de ces ncmis. 

{c) On partageait tons les Moines en deUx cMèf , 
les Ttoirs & les ^/on^^ ,' qu'on diftinguait par la cou<^ 
leur de leur habit k la difitence de leur règle. Ceux- 
là (ûivaient celle de S« Benoit , 8c ceux-ci celle qu1>n 
appeUe dé S» Ai^afiâi. L^Auteur ik déclare ici contre 
le» premier^ ; & j'ai vu arec (osprilè dans mille endroits 
des poéfies du tems» le mêmie acharnement contre les 
Moines noirs , tandis que les hlancs étaient fbrmdUe- 
ment diffingués. Je me contente d'annoncer ce fait (ur 
lequdi ^ ne lèra que trop de 'réflexions» 



>N 




B| 



Ë X T a A IT. 

J^* A V T ^ u R » cc^mim c«Iui 4* ^ti^itu pr^ 
içé4«iit> a un r^e d»n leijucl U veut «itre- 
prtndre 1« voyage de Paradis. Le chemin en 
efl étroit , raboteux & fatiguant ; beaucoup 
de gens , rebuta , l^ jjmtttnt pçur M {Hxn- 
dre un autre fur la gauche , qui eft agré^le 
& femé de fleurs , mais qui conduit à u& 
abîme. Four lui il continue fa route, & arrive è 
la ville de Pénitence^ il trouve Piété, laquelle 
s'offre à l'accoqipagner , tant pour lui fervir 
de guide , que pour lui appret|dre à fe garan- 
m des dijfêrens «uwR>is qu'qfirira le voyage. 
Le premier quils rencontrent eftOrgunI» 
dont le palais , bâti fur une éminence , & or- 
né par-devant d'un frontîfpice magnifique, 
par-derrieie tombe m ruines. HtJsîUé tan- 
tôt en Evêque , tantôt en Archidiacre , en 
Prévôt même & en Bailli (a) , il dédaigne 
tout le monde , quoique fouvent fan info- 



ou Contes. aj 

lencc lui ait attiré de cruelles humiliationsr. 
Ses courtifans font v£tus de foie écarlate (b) , 
8c portent en tout tems^ iùr la tête un riche . 
chapel CO* Il les fixe auprès de lui en leur 
promettant des dignités & des honneurs, 
. Plus loin eft Colère ^ le ^age rouge, les 
jeux Mflattunés^ gr&içttt des dents ^ 8c dans 
fa rage fe déclarant 8c Ce frappant elle-^méme. 
^ Au détour d'un vallon il voit Avarice. 
Elle a de vaftes prifons , dans lefquellés elle 
tient renfermés fes fujets, maîgres & pâles » 
aflis fur des monteaux d'or qu'attire un ai* 
mant particulier (d) dont fa maifon e(l cou* 
verte. 

Au mUtiu 4» . • 

Emmi la ialle fur un coiFre 

trtfi 

^& affife mate de peniive {t). 

Chez elle tout eft fermé â double ferrure ^ 
& Ton xfy entre que pat itne feule porte , 
dont elle tient toujouts là clé. 

Tout au fonds de kva(!fées^èft retirée TEn- 
vie qui, félon Ovide, C/) dît l'Auteur, tient 
en m^n des ferpens dont elle fuce le venin*. 
Toujours cachée dans l'ombre , elle n'en fort 
que pour venir fecrettement épier fes^ vol- 



i24 F A B.L I A tr * 

fins. Si a- ors elle entend des^ gémUIemens ti 
voit couler des larmes; elle^eft dans lajdby 
mais s'ils rient OU s'ils chantent ^ elle pleura 
& fe retire. 

Près délie eft ie féjour de Par^e, habit 
lée en Chanoine. Du lit où eHe eft couchée » 
elle entend le bxuit des cloches qui rappellent 
à rÉglife ; elle maudit le fonneur , '& ne vou* 
drait jamais fe lever que pour fe mettre à tdhle^ 

Gourmandife^ quoique malade mcored un» 
indigeftion quelle a eue la veille^ ne fonge oe^ 
. pendant qu'à retourner à la taverne. EHe- eft 
entourée de Moines & de Prêtres. 

Plus loin enfin eft un manoir où Ton n'entM 
qu avec honte 5 où f on refte caché dans les 
ténèbres ^ & d\>ù fon ne fort que mécon- 
tent. Le PojTtier rebute ceux qui $y préfen- 
tent le» mains vides , il ouvre à ceur-là leufs 
qui apportent^ La Maîtxe/fe les aca^îUej 
mais c*eft pour les voler. Ils y font venus i 
' cheval^ ils s'en retournent à . pied. Âu0i tjrès* 
rarement y revie^nwt-ilf diBux> fois ; ou fi 
leur falblefTe les y rentraîne, ils favent quG 
c'eft fe pi-éparec un rf peqtij-,u C'eft le f^ur 
dç la Luxure. 



C o N t'« s. ^s. 

Rutebeuf , après avoir traverlè heureufe* 
ment le quartier des Vices ^ arrive enfin dans 
celui à^s Vertus. Il voit Libéralité qui eft 
mourante; Franchife dont la maifon eft pref« 
qxx% 4éferte , &c. &c. Enfin il parvient che2 
Confeflion où il voulait aller ; & c'eft-là ce 
qu'il appelle la voie de Paradis. 



NOTES. 

(a) Quand Fart de la cliicane^ft fut perfeâlonné , & 
yitf Tétude d«s loix étant devenae plus difficile , lés 
grands Selgheurs , par leur ignorance ^ ae furent pluf 
en eut de rendre eux-mêmes la juftice à leurs va(^' 
faux r ils chargèrent de ce foin des Officiers auxquels ils 
confièrent 1^ BaitUtoi^ tutelle de leurs domaines* Ces 
^ces de BaitUs ou Sénéchaux étaient dans roriginé 
ttès-imporantes ; car en même tems qu*îk • Jugeaient 
Us vafTaux du Seigneur , ils les conduilâient à la guerre 
^uand* fe ca» Teugesut , te recevaient (es revenus ; ce 
f ui' ftièlc^ i la |b& dans leurs mains les^ armes ^ la 
|àiliee, & iès finances* Les abus qui en résultèrent 
fittent caftlê 'qu'on' né leur lati& que radminiftraâoli 
de' la juflice \ .& encore ces Officiers d^épée y itanc 
deveims inhabiles ^ & sVtant choifis eux-mêmes det 
liewiinBUis pèuf les remplacer , on transféra à ces i / 

Lientenans toute Tautorlté de la charge , dont ils ne 
eonArriiiis'^ |uel^s droits iiononfi^ues» , . 



^6 Fabliaux 

{i) LVcarlate, comme la couleur la plus prédentê^ 
iê trouvant afièâée exdufivement aux Princes ^ aux 
Chevallert , & aux femmes de grande qualité , on con- 
viendra que c*efi garder le côftume que dVn habiller 
k Cour d'Orgueil* Le mot reuge dont nous avons formé 
fdtti à» rçgtu^ sVft pvis long-tems pour fter et hv^ 

ta Chev. U /, VUXk • 
JT* J14t 

(0 On a VU d^effiis dam la note (ut les chapcls^ 
que les Princes en portaient un dans les jours d*^ 
pareil. . 

{d) On connailTaît alors noh-fêulement , conune le 
prouve ici le Fabliau , l'attradion de rj^menf*» ntais 
encore ià direôion, ou autrement la propriété qu*a une 
aiguille aimantée t libre de & mouvoir^ de diriger une 
de iês pointes ver$ le Nord* On ignore TAuteuc â: 
le temps précis de cette 4éconvertc imponsote à lequelle 
nous devons le per&âionnen^nt de la nev^aiioii ft U 
connaiflànce d'un nouveau Monde ; mais elle eitfiait 
déjà. On en trouve la preuvq d^^is une pièce très* 
(àtyrique, intitulée Bible , écrite vers la fin du Xll* 
^ecle par un certain Guyot de Provins;. $ .non ^ ainfi 
^ue Ta dû par inadvertance TAuteur de Tartide MoujJbU 
du Diâbnnaire Encyclopédique » daps It- ^oman d€ la 
Rpfi I poftérieur de près d'un fiede* CoiiMiiece paflige » 
déjà ponnu des Savans ^ niais mal cité par la plupart « 
ipourra £ûre plaifîr au B^t^ grand nombre de. mes iec*^^ 
leurs 9 je vais le rapporter id , quoîj^ue éteanger'^ait 
Conte de Rutebeuf* J*ai demandé pl«s haut la pennif^ 
fion de rendre infiru^ ^. utile un ouvrage q^t > par 



on C o K T X 1. 



37 



iâ mtufe , fittt pour être agréable , pourrait bUn » par 
ks défauts 4e firs fiijets , ne fas Vim toufovrs. 

Gujot, aprèt avoir dédamé coam tous les États ^ 
inveÔive contr» la C^r de Rome. Le Pape, ièloh 
lui y deT«ait é^e pour tous les Fidèles ce qu^eft pour 
les Mttdots la Tn'/mBtaigne (rétrilii polaire ) : ils ont 
tou)o«fs } en met ^ les yeux fixés Ar elle. Les antres 
étoiles , dtt-fl ^ tournent & circulem £ins ctlb dans le 
Ciel ; elle fiûle ta invartaUlt » & les guide sûrement» 



Vu art font qui menhir ne puct 
Par la vertu de la Marnîere» 
Une pierre laide & btunîece 
Où iî fèfs Yolentieri fe joint 
Ont ^ û -eTgardecic le droit pmnc : 
Puis cHinc aguile t ont touchié 
Et ea un feftu l'oaç coudiié , 
JEt l'eue U jnsttnp (âne plus^ 
£t li £eftu la ticfit jcAis. 
Puis Ce tourne la pointe tou^e 
Contre Teftoile , • • • • 



Ils fe font outre ctU , par la vertu 
de (a Marinière, un art qui ae peut 
lu tromper» Ils ont une pierre laide 
& brune qui attire le fer. Ils tkhene 
«Te trourer fe$ pôles, & y frottent 
une aigoUIe qu'ils couchent fur un 
bcin 4e paille , & qu'ils mettent 
ain£ ». fa^ plus d*appr£t, ëans ua 
vafe plein d>au« La paille fait fur- 
nager l'aiguille , & celle-ci tourne 
fa pointe vers l'ctoilepdlaire. Quand 
la mer eft couverte de ténèbres fie 
q«*on ne voit plus dans le Ciel ni 
la lune ni lu étoiles , ils appor* 
itnt ttnç Iws^ete prèi ^e l'aiguille» 
ic ae eraif nent plut de s'égarer. 



Quant la mer eft obTcure èè l>rane ,^ 
Quant ne voit cftoilc ne Uiae , 
Dont font â l'a^uile aiiimcr ; 
Puisn'oi^cil ^aide li'e^arer. 

On vecdUnsAt dans cette description une inyention 
naiilânte , grofiiert ^core^ 9c imparfaite. C'eS en cet 
état qu'on l'a troâ^leà la Qiine, quand tes flottes Eu- 
ropéennes y péiiétHerent i mais fi nous la derons aux 
Chinois , il eft silir au moins que ce nVfi pas Marco^ 



aS T k m t t k u% 

Paolo qui Pt apportée en .Eufôp« ^ comme le croient 
quelques Auteurs , pui%ie ee Vénitien ne fit ion TOyage 
qu'au Xlir. fîede 9 & que Guyot écrivait dans 
dans le Xir. Quant au Napolitain Gioia , auquel on 
fait cemnumémçiit honoeur de cette découverte , j'ignore 
fut quoi Ton peut fimder fis droits; il ne naquit qu'en 
1 300. Lss prétentions de quelques Italiens ^qui en attri* 
buent la gleire à leur nattqn , fondés fiir le mot Bofola 
tiré de leur langue , ne mentent pat d*étre réfutées 
rérIeu(èment«*On inventa la hoëte dans la fuite , mais 
on vient de voir que du (ems de Guyot elle n'exiilait 
point encore. Au refie il devait y avoir en mer trèsr* 
peu d'occafîons ou le valfièau fvLt aflèz tranquille pour pef«- 
mettre d'employer ce va(ê plein d'eau , & cette aiguille , 
fi ai(ee à & déranger* Aui& a-t-on vu par le pafTage 
qu'on ne s'en (êrvait qu'à la dernière extréiûité, 
quand le Ciel était couvert ; 5c que dans tout autre 
cas les matelots dirigeaient leur route d'après Hnipec- 
tion de l'étoile la plus voîfîne de notre pôle. Nos 
aiguilles, mobiles (tir un pivot, Renfermées dans une 
boëte tellement fixipendue , que , malgré tous les mour- 
vemens du vaiflèau , elle garde toujours une fituation 
horilbntale » ne (ont que ces aiguilles , flottantes iÎK 
un brin de pâiile , perfeâionnées» Il n'y a qn*ùn pas 
de l'une à Fautre^ & cependant quels eAts prodîgkux 
cette 'différence fi légeire ii^are-elle pes produis ! 
• jd^. ^ ^^ ^ dans un ouvrage infiniment eiUnuble * , en 
VAcdes B. parlant du morceau que je viens de ct|er,vque Gdyol 
f /f^, ' appelle la Bouflôle j Tr^momaig/u» L'Auteur a'entend 



^ , 



QUCONTES. 3$ 

par-U que Tétoile que nous nanunons Polure , U Tra- 



mùitiana des Italiens. Il nomme marinière (m 

par abréviation pour faire fôo vers ) l'aiguille aimantée 

dont lé lêmient Ici Mariniers. 

(e) Et rintérci, ce TÎl Dieu de la Terre» 
Trifle & pea£f auprès d'un cofTre fort 
Vend le plus faible aux crimei du pit» fort. 
Ceux qui fè rappelleront le poëme oft k troureot 
ces vers » lâns lôup^onner plui que moi leur Auteur 
d'avoir lu Rutebeuf, admireront comment la m£m* 
image t'efl prtiêniée dan> deux tétes-fi diffïrentei. 

(/> Voici un Fablter qui a lu 8c qui cite ; on en Terra 
encore quelques exemples ^ niais ils lônt rares. I] paraît 
marne id que Rutebeuf ïraitvoulu compo(êr& peindre 
dam le goQt dei Andens. Ses tableaux allégoriques mon- 
trent de l'elprit, de l'imapiutîon ; & on y trouve JisjeSt 
vumira Pou^, C'efi , de tous les poètes (îir lelqueU j'ai 
trarûllé , celui qui gagne le plus â être extrait. 



I 



30 TktLtkVt 



r^'DU VILLAIN 

QUI GAGNA PARADIS EU PLAIDANT. 



Un VlUaln mourut; &, ce qui peut-être 
jamais n'arriva qu'à lui feul , perfonne au Ciet 
ni aux Enfers n*^n fut averti. Vous dire com- 
ment cela fe fit , je ne le faurais. Ce que je 
fais feulement ^ c eft que par un hafard fin- 
gulier , ni Anges ni Diables , au moment qu'il 
rendit fon ame^ île ie trouvèrent -*- là pour 
la réclamer. Seul donc» ft tout tremblant» ie 
(Villageois partit Ëms guide ; & d*abord , puif- 
que perfonne ne s'y oppolâit. Il prit fon che- 
min vers le Paradis. Cependant comme il 
n en connaiffait pas trop bien la route , il 
craignait de s'égarer ; mais lieoreufement ayant 
apperçu TArcttge Michel qui y conduifait 
un Elu, il le fuivit de loiii fans rien dire^ 
te le fuivit fi bien qu'il arriva en même - tems 
que lui i la porte. 

S. Pierre » dès qu'il entendit frapper , ou- 
vrit au bel Ange & à fon compagnon i ipais 



quand il vit le Manant tout feul : « Tditkt^ . 
M pallèz^lui dit -il; on n'entre pas ici fans 
» conduôeur, & on ny veut pas de Vil- 
9> lains. Villab vous-même^ répondit le pay« 
» fan ; il vous convient bien i vous qui avez 
»» renié par trois fois notre Seigneur de vou-* 
9» loir chaflèr d*un lieu^ où vous ne devriez 
.'> pas être ^ d'honnêtes gens qui peuvent y 
» avoir droit* Vraiment voilà une belle cori- 
9» 4uite pour un Apôtre , & .Dieu s'eft fait 
» un grand honneur en lui confiant les clés 
»> de fon Paradis »>* 

Pierre ^ peu accoutumé i de pareils 
difcours , fut tellement étourdi de celui-ci , 
qu'il fe retira fans pouvoir répondre. Il ren* 
contra S. Thomas ^ auquel il conta naïve- 
ment la honte qvTû venait d'eituyer. Laiffez- 
moi Êdre , dîf Thomas ; je vais trouver lé 
Manant , & iaurai bien le fsure déguerpir. Il 
y alla efTeffet , traita aflez durement le mal- 
heureux , & hii demanda de quel front il ôfait 
fe préfenter au fi^our des Elus, où n'entrèrent 
jamais que des Martyrs & des ConfefTeurs. 
te Ehj pourquoi donc y êtes— vous, répar- 
M tit le Villain , vous qui ,avez manqaf de 



^2 Fabliaux 

3t foi 9 vous qui n'avez pas voulu ctpite à lu 
»> Réfurreâion qu on vous av^t pourtant bien 
»> annoncée , & auquel il a fallu faire tou^ 
M cher au doigt les plaies du ReiTufcité ? Pui(^ 
» que les mécréans entrent ici » je puis bien 
» y entrer , mol^ qui ai toujours cru comme 
3> un bon Fidèle ^. Thomas baiffa la tête à 
ce reproche^ & ikns en attendre davantage , 
il alla tout honteux retrouver Pierre. 

S. Paul , venu^à par hafard ^ ayant entendu 
leurs plaintes fe moqua d'eux. Vous ne fa- 
vez point parler, leur dit-il; & jurant par 
fon chef qu'il allait les venger & les dé- 
barraffer du Villain , il s'avance d'un air fier ^ 
& le prend par le bras pour le çhafHsr. <c Ces 
>ar façons-là ne me furprennent point , répond 
39 le Villageois; perfécuteur ou efpion des 
» Chrétiens ^ vous avez toujours été un tyran. 
9> Pour vous changer , il a fallu que Dieu 
» iUt déployé tout ce qu'il fait faire en fats 
» de miracles; encore n'a«t-il pu vous gué- 
99 rir d'être un brouillon , ni vous empêcher 
99 de vous quereller avec Pierre, qui pour- 
99 tant était votre chef. Vieux chauve , ren- 
i> trez ^ croyez - moi ; & quoique je ne fois 

9> parent 



Ô U C O K T E 8. ^^ 

^ parent ni de ce bon Saint Etienne , ûi de 
» tous ces honnêtes gens que vous avez fi 
^i villainement fait maflacrer , fâchez que je 
» VOU& connais bien ^^ 

Mglgré toute ralTurance quHl avait pl-omifè j 
Paul fut déconcerté. Il retourna auprès dei 
deux Apôtre^ , qui , le voyant auffi mécontent 
qu'eux ^ prirent le parti d'aller fè plaindre ft 
Dieu. 

Pierre 9 comme chef, pointa la pafole. II 
demanda juftice, & finit par dire que Tinfo^ 
lence du Villain lui avait fait tant de honte ^ 
qu'il n pferait plus retourner à Ton pofte , 
s'il croyait l'y retrouver encore. Eh bien ! je 
veux aller moî-^méme lui parler ^ dit Dieu^ 
Il fe rend auffi-tôt avec eux à la porte; il ap»> 
pelle le Menant qui 'attendait toujours , & lui 
demaade conunent il efl venu*là fans con^ 
duâeur , & comment il a l'affurance d'y res- 
ter sqprès avoir infulté fes ApôtreSi et Sire, ils 
M ont voulu me chailèr, & faî cru avoir 
9> droit d'entrer auffi - bien qu'eux ; car en<* 
9> fin je. ne vous ai pas renié, je n'ai pas man* 
79 que de foi envers votre fainte parole ^ de 
o> n'ai. &it emprifoiiner ni lapider perfonne» 

Tome 11% C 



34 Fabliaux 

99 On n efl pas reçu ici fans jugement , je le 
>9 fais s eh bien , je m'y foumets , Sire Dieu , 
99 jugezHOioi. Vous m'avez fait naître dans la 
9i mifere; j'ai fupporté mes peines fans me 
n plaindre, & travaillé toute ma vie. On m'a 
a> dit de croire à votre Évangile ; j'y ai cru. 
9> On m'a prêché je ne fsds combien de chofes ; 
» je les ai faites. Bref, tant que vous m'avez 
91 laifle des jours , j'ai tâché de bien vivre , & 
9i n'ai rien à me reprocher. Venait -il chez 
31 moi des pauvres ? Je les logeais , je les 
» faifais affeoir au coin de mon feu, & je 
1» partageais avec eux le pain gagné à la fueur 
31 de mon front. Vous favez , Sire , fi je vous 
19 ments en la moindre chofe. Dès que je 
11 me fuis vu malade , je me fuis confeifé, 
9» & j'ai reçu les Sacremens. Notre^Pafteur 
» nous a toujours annoncé que, qui vivrait 
M & mourrait ainfi , Paradis lui ferait donné : 
?» je viens en conféquence vous le demander. 
99 Au refte vous m'y avez fait entrer vous^ 
«1 même en m'appellant pour vous répondre ; 
11 m'y voilà, j'y refterai : car vous avez dit 
11 dans votre Évangile ^ fouvenez-vous-en , 
n il ejl entrée quon Vy laijft (a) : & vou$ 



O U C O N X E s. 55" 

te n'êtes pas capable de manquer à votre pa- 
» rôle. 'Tu Tas gagné par ta plaidoierie, dit 
M Dieu ; reftes-y , puifque tu as fi bien fu par- 
M 1er. Voilà ce que c'eft que d'avoir été i 
» bonne école». 



( a) Je ne connaû point tt paflâge-U dans VÉna-. 



3^ Fabliaux 



DU JONGLEUR 

QUI ALLA EN ENFER, 

- • • • Jllias ' 

» DE S. PIERRE ET DU JONGLEUR (a). 



im 



O u A N D on fe mêle de faire rkc , on n*a 
garde 5 vous vous en doutez-hîen , de rejet- 
ter une idée jolie lorfqu'elle vient fe pré* 
Tenter. ' 

A Sens jadis vivait un Ménétrier , le meil- 
leur humain de la terre ^ & qui^ pour un 
tréfor, n*eût pas voulu avoir querelle avec 
un enfant ; mais homme fans conduite & dé- 
rangé s*il en fut jamais. Il paffait fa vie au 
jeu ou à la taverne, à moins qu'il ne fût 
dans des lieux encore pires. Gagnait-il quel* 
qu'argent? vîte il le portait-là. N'avait-il rien? 
il y laiifait fon violon en gage. Auifi , tou^ 
jours déguenillé , toujours fans le fou , fou* 
vent même nus pieds ou en chemîfe par la 



b t7 C p N T s R 57 

hife & la pluie , il vous eût fait compaffion; 
Malgré fcela gaî, content, la tête en tout 
tems couronnée d un chapel de branches ver- 
tes 5 il chantait fans cefle , & a eût demandé 
a Dieu qu\ine feule chofe , de mettre toute la 
femaine en Dimanches. Il mourut enfin. Un 
jeune diable , novice encore , qui depuis un 
mois cherchait & courait partout pour efca* 
jnoter quelqu'ame , fans avoir jufques-là , mat- 
gré toutes fes peines , pu réuflîr , s'étant trou- 
vé-là par hafard quand notre Violonneur tré- 
paflà , îi le prit fur fou dos , & tout joyeux 
remporta en enfer. '' ^ 

C*était rheure précifément où les Démons 
revenaient de leur chaffe. Lucifer s'était aflîs 
fiir fon trône pour les voir arriver ; & à me^ 
iiire. quils entraient , chacun d eux venait jet- 
ter à fes pieds ce que dans^ le jour il avait 
pu prendre; celui-ci u» Prêtre, cêlui-là un 
voleur 'y les uns des champions morts en champ 
clos, les, autres des Évéques , dés Abbés ^ 
4es Moines; tous 'gens furpris au moment 
quils s*y attendaient le moins. Le noir Mo- 
narque .arrêtait un ittftant fés captifs pour les 
examiner,. & d'un (ignal: aùffirtôt il les fai^ 

03 



$8 Fabltxvx 

fait.jetter dans fa chaudière. Enfin, quand 
rheure fut pafTée , il ordonna de fermer les 
portes, & demanda fi tout le monde était 
rentré. « Oui, répondit quelqu'un, excepté 
a> un pauvre idiot, bien neuf & bien fimple, 
a» qui efl: forti depuis un mois , & qu'il ne 
9i faut pas encore attendre aujourd'hui pto* 
>3 bablement , parce qu'il aura honte de ren*» 
» trer à vide »»♦ 

Le railleur achevait à peine de parler ^^ 
quand arriva le jeune Diable , chargé de foa 
Ménétrier déguenillé qu il préfenta humble* 
xnent à fon Souverain, ce Approche., dit Lu«- 
9> cifer au Chanteur; qui es-'tu? voleur? e(^ 
a» pion ? ribaud (b) ? — Non , Sire , j'étais 
9) Ménétrier, & vous voyez en moi quel-^ 
» qu'un qui poflede toute la fcieiice qu'un 
3» homme fur la terre peut avoir (c). MaK 
>3 gré cela j'ai eu là - haut bien de la peine 
99 & de la mi(ere ; mais enfin puifque vous. 
9> voulez -bien vous charger de mon loge-r 
a» ment, je chanterai, fi cela vous amufe^ 
i9 — Oui , ventredieu , des chanfons ! Ceft 
9> bien - là la mufique qu'il me faut ici ! 
V Écoute ; tii vois cçtte chaudière , & te voi- • 



o V Comtes. ^9 

s> d tout nu : je te charge de la faire chau^ 
» fer ; & fur-tout qu*il y ait toujours bon 
9> feu. •— Volontiers , Sire; au moins je ktû 
>i sûr dorénavant de n'avoir plus froid 3>, 
Notre homme aufli-tôt fe rendit àfon pofte, 
& pendant quelque tems il s*aquitta fort 
exaâement de fa commiflîon* 

Mais un jour que Lucifer avait convoqué 
tous fes fuppôts , pour aller Êdre avdc eux ^ 
fur la terre 9 une battue générale^ avant de 
fortir il appella le chauffeur, ce levais partir ^ 
» lui dit-il , & )e laii^e ici fous ta garde tous 
99 mes prifonniers ; mais (onge que tu m'en 
» répondras (ur les yeux de ta tête y & que 
â> fi à mon retour . il en manquait un feul. • . » 
f» •— Sire , partez en paix , jerépondf deux^ 
99 vous trouverez les cKofes en ordre quand 
^ vous reviendrez, & vous apprendrez à 
^ connaître ma fi^lâité. -— Encore une fois 
» prends bien garde» il y va de tout pour 
93 toi , & je te &is manger tout vif ». Ces^ 
précautions prifes , Tarmée infernale partit. 

C'était -là le moment qu^attendait Saint 
Pierre. Du haut du ciel il avait entendu ce 
difcours^ & fe teosdt aux aguets pour en. 

C ^ 



40 F A B L I A iJ X 

profiter. Dès que les Démons furent dehors ^^ 
il fe déguifa , prit une longue, barbe noire 
iftvec des mouftaçhes bien tre^Tées, defcendit 
en enfer 9 & s'accoftant du Ménétrier : ce Ta- 
>3 mi 9 veux-^u faire une partie nous deux? 
im Voil^ un BerUnc avec des dez {d) ^ & de 
d3 bon argent à gagner 3>. En même tems il 
lui montra une longue & large bourfe toute 
remplie d'efterlin^^ ce Sire , répondit l'autre , 
^ ç eA bien inutilement que vous venez ici 
9> me tenter ; car je vous jure fur mon Dieu 
93 que je ne poifede rien au monde que cette 
«9 chemife déchirée que vous me voyez. — £k 
919 bien, fi tu n'as point d'argent , mets en 
n place quelques âmes , je veux bien me con* 
99 tenter de cette monnaie , & tu ne dois 
M point craindre ici d'en manquer de fi-tôt. 
99 ■^'mm Tudieu ! je n'ai garde ; je fais trop ce 
n que mon maître m'a promis en partant; 
99 Trouvez-^moi quelqu'autre expédient» car 
«9 pour celui-tci je fuis votre fervitçur. — Im- 
n bécille! coinment veux- tu quHl le fâche? 
9t £t fur une telle multitude, que fera-ce»^ 
n dis moi 5 que cinq qai fix âmes de ^lus 
n QU dç moins i Tiens, regarda ^ voilà 4ft 



<* u C o ir T E ^. . 4f 

>i beiks pièces toutes neuves ; iî ne tient qu'à 
^i toi d en faire pailèr quelques-'Unes dans ta 
?> poche s profites de roccafion , tandis que 
') me voilà; car une fois fortî, te herevi€;n$ 
>? plus^ . . allons ^ )e lùets vingt fous au jeu » 
»a amené quelque ame« 

Le malheureux dévorait des yeux tes iez» 
Il les prend en main ^ les quitte , puis les 
reprend de nouveau. Enfin il n y ^eut ' te« 
nir ^ & confent à )ouer quelques coups ; mais 
une ame feulement à la fois^ de peur de s^x« 
poièr à trop perdre, ce Tope pour une ^ ré* 
9A pond TApotre; blonde ou brune ^ mâle 
i> ou femelle 5 peu m'importe , je t'en laiiTe 
)> le choix } met$ au jeu ^n L'un va donc 
chercher quelques damnés, Tautré étale fes 
efterlins ; ils^ s'aiTeoient au bord du fourneau » 
£c cqmmeQcent leur partie ( e )« Mais le Saint 
jouait à coup sûr; auiE gagnsh-t-il conftam>« 
ment. Le Chanteut paur rattraper ce qu'il 
perdait , eut beau d(Hibler , tripler tes paris ^ 
U perdit tQujours. Ne concevant rien à un 
nialheur fi çqnftant, il foupçonna enfin de 
la tricherie d^ns fon adverfaire , & fâcha , dé> 
CÎW4 <IU U ne paierait point,^ & traita TApôtr ^ 



4^ Fabliau^ 

d'efcroc & de fripon. Celui-ci lui donna tm 
démenti ; ils fe prirent aux cheveux & fe bat« 
tirent. Heureufement le Saint (e trouvait le 
plus fort , & Tautre ^ après avoir été bien rolTé, 
fe vit obligé . encore de demander grâce. Il 
propofa donc de recommencer la partie, fi 
Ton voulait tenir le première pour nulle, 
promettant au refte de payer très - fidèle- 
ment , & offirant-même de donner à choifir 
dans la chaudière tout ce -quon voudrait, 
Larronis , Moines , Catins , Chevaliers ^ Prêtres 
au Villains , Chanoines ou Chanoinefles. Pierre 
avait fur le coeur le mot de fripon , & il en 
fit plus d'un reproche ; maïs on lui deman* 
da tant d^excufes qu^il fe laiflà fléchir, & fe 
remit au jeu. 

Le Ménétrier à cette partie ne fut pas plus 
heureux qu'à la première , & )e vou^ en ai 
dit la raifon. Il fe piqua , joua cent âmes ,, 
mille âmes à la fois , changea de dez , chan-^ 
gea de place. Se n'en perdit pas moins à tous 
les coups. Enfin , de défefpoîr il fe leva , & 
quitta le jeu , maudiilant le Trémerel & (a 
mauvaife fortune qui le fuivait jufqu'en en- 
fer, Pierre alors s'approcha de. la chaudière > 



O U C O N T 1 $• 4^ 

pojur y thoifir & en tirer ceux quil avait 
Çagnés; Chacun d^eux Implorait fa pitié afia 
d'être Tun des heureux. Cétaiéi^t des cris à 
ne pas s entendre. Le Ménétrier furieux y 
accourut ; & réfolu de s'aquitter ou de tout 
perdre , en homme qui ne veut plus rien 
ménager^ ilpropofa de jouer ce qui luiref* 
tait. L^Apôtre ne demandait pas mieux; ce 
va-tout fi important fe décida fur le lieu^ 
même 9 & je nai pas befoin de vous dire 
quelles furen^t pendant ce tems les tranfes des 
patiens qui en étaient les témoins. Leur fort 
heureufement fe trouvait entre4es mains d'un 
homme à miracles i il gagtia encore, &par-^ 
tit bien vite ^vec eux pour le Paradis C/)^ 
Quelques heures après rentra Lucifer avec 
fâ troi^pe. Mais quelle fut fa douleur quand 
il vit fes brâfiers éteints , fa chaudière vide i^, 
& pas une feule ame de tous ces milliers 
qu il avait taiffés. Il appella le chauffeur i 
ce Scélérat , qu*as-tu fait de mes prifonniers l 
^^y — Ah r Sire , je me jette à vos genoux ,, 
^j ayez pitié de moi ^ je vais tout vous dire '>• 
Et alors il conta fon aventure , avouant qui! 
p'çtait pas plus heureux en enf^r ^ qu U nç 



44 FABLiAirr 

ravaît été fur la terre. Quel eft le hntot qui 
nous a amené ce foueur , dit le Prince irrité > 
qu on lui donne les étrivieres. Aufli-tôt on faî- 
fit le petit Diablotin qui avait fait uxt fi mau- 
vais préfent , & on Tétrilla Ct vertement qu'il 
promit bien de ne jamais^ (e charger de Mé- 
nétrier, ce ChafFez d*ici ce marchand de mu-- 
»> fique , ajouta le Monarque ; Dieu peut les 
31 recevoir dans Ton Paradis , lui qui îume la 
3> joie ; moi je ne veux plus jamais entendre 
y» parler d'eux ^n 

< Le Chanteur nVn demanda pas davantage ; 
îl fe fauva promptement, & vint tout cou- 
rant en Paradis , où. Saint Pierre le reçut 
à bras ouverts , ^ le fit entrer avec les autres. 
Ménétriers & Jongleurs^ réjouiflfe2^-vous 
déformais^ vous le pouvez ; iî n^ a plus d'en- 
fer pour vous; celui qui joua contre Saint 
Pierre vous en a fermé k portée. 



IXansUs Facetjx6ebelianae,/jt«7^',^Jib^tr tuis 
un jour de bataille defiendem aux. Enfers avec un appa* 
tdl militaire & Leurs drapeaux rouges qui repréfentaiem 
S. George & la Croix. A la vue de ce figne re'douta^ 
, les Démons effrayés fe harncadem. Us crqienk 



OuConteS. 4y 

ijti^on vient les attaquer , & crient aux Soldtui de 
prendre à droite & d'aller au Ciel. La ttoupt s^f 
rend , mais S. Pierre leur ferme la porte an ne\ y en 
dîfant que le Paradis fCeJè pas fait pour des hommes 
defang & de carnage. Un feux lui répond comme 
iâ Villain du Fabliau ; & V Apôtre honteux , & qui 
craint quelque nouveau reproche que pourraient ^n- 
tendre les Bienheureux , ouvre aux Soldats ^ & fi 
promet d^être dorénavant moins dur aux pauvres pé^ 
cheursm 



NOTES. 

{a) Quoique ce Muficien ., dans le cours du G)titc ^ 
£>it toujours appelle Jongleur, cependant comme ce 
n'effi point un biCeut de tours , qu'il .eu. donné comme 
Chanteur & ayant une vielle ( violon ) , je rappellerai 
toujours Ménétrier, (êlon la difiinâion que j'en ai ikite 
dans la Préface* 

(3) Les Ribauds étaient un corps d'avanturiers ou 
d*enfans perdus qui dans les lïâtailles & les fieges corn* 
mençaient l'attaque* Il en eH lôuvent parlé dans les 
Hifioriens de Philippe- Augufle» En très^peu de tems ^ 
par une fuite du peu de discipline qui régnait alors 
dans les années , & par la manière même dont (ê fallait 
la guerre, ces Compagnies dégénérèrent en troupes de 
bandits , (ans principes & (ans mœurs , tellement dé- 
criés pouc leurs déiôrdres âc leurs débauches efiron- 



/ 
\ 



4^ Fabliaux 

tée$ , qvît l«ur nom devint une injure qui a pafle jMtyûfi 
nous. Nos Rois , dans le nombre . de leurs Officiers 
domefiiques , en avaient un qu'on nommait le Roi des 
Rihauds. Malgxé ce nom pompeux,, ce n'était cepen^ 
dant qu'une e(pece d'Huiflîer. A l'armée ou dans les 
voyages, il avait rinfpeôioa fiir les jeux publics, fiic 
les lieux de débauche & les femmes de mauvaise vie , 
lesquelles étaient même obligées pendant tout le mob 
de Mai de faire (â chambre. Il préfidait aux exécu- 
tions criminelles , & (ôuvent exécutait lui-même, ; ce 
*Hifi,deFr. qui pourrait infirmer la remarque de l'Abbé Velly ^ , 
que l'Office de Bourreau doit , ainfi que ce nom , (on 
origine' à un certain Clerc nommé Bord , qui pofTé- 
dant en iz6i le fief de Bellencombre à la charge de 
pendre les voleurs du canton, •& ne pouvant-, comme 
Eccléfiafiique, les exécuter lui-même, fixt obligé de 
& donner un fiippléant. Quoi qu'il en (bit , te fait 
prouverait , ainfî que l'autre , & c'eft là ce qu'il eft 
important de remarquer, que l'emploi d'exécuteur cri- 
minel n'était point alors déshonorant* Dans un état de 
la Maifirn du Roi an* i^tS , on voit U Roi des Ri^ 
hûuds ou Bourreau de Touloufe. 

{c) Les Conteurs (avaient des Romans , des Chan- 
(bns &: des Fabliaux. C'était à-peu-près là que iê 
réduirait toute la littérature du tems , & la Icience des 
gens du monde. Ajinfi le Muficien de notre Conte pou- 
vait Ce vanter à jufie titre de poiTéder tout ce qu'il 
^ était poflible à un homme de avoir. 

On voit auffi par ce pailàge que le même homme , 



ou Contes. 47 

^omme }e Tai déjà dît , pouvait être à la fols Conteur 

6c Ménétrier. 

(d) Le herUnc parait être ici un échiquier portadf. 

Pbifieurs compagnons jouons aux d<\ Jur une table 

ouhreUnc\ ^^» ^'V* 

Cloff% 

L'un met fur le berlenc Ton gage , 
Et l'autre met l'argent encontre. 

G» Guiart , manufc, 

{e) Le Jet^ du Conte eu appelle Trémerel^ Bc (h 
Jouait avec trois dez* Il y a fur les différens coups quel* 
ques détails que j'ai (upprimés , parce que je n'y ai rien 
compris. Au refie , il e(l beaucoup parlé de ce jeu du 
Trémerel dans les Fabliaux. 

{f) Il y a un miracle de S. Guilain , représenté dans 
TAbbaye ^de ce nom en Hainaut ^^ , qui eft aflez fem- . ** Mena'* 
blable â cette aventure* Une vieille péchereflè eft au 
lit mourante; le Saint & le Diable (ont auprès d'elle 
pour attendre (on dernier (bupir & emporter (on ame. 
Le Diable , ^ui (ê connaît de TadrelTe dans les doigts ^ 
propofê de jouer la. vieille aux trois dez. Il tire & amené 
trois fix; mais le Moine plus habile opère un miracle; 
il fait paraître trois (êpt » & gagne la moulante* La 
Monnoie en a faic une épigramme* 




i|ft Fabliau* 

LE PARADIS D'AMOUR. 

. AIUs 

LA COMPLAINTE D'AMOUR. 



\^ U A N D on ne fe fetit point en état dd 
faire quelque chofe qui plaife, on ne doit 
pas fe mcler d'cCrtre. Je vqus en avertis ici 
parce que j'ai fouvent moi-même cette d6~ 
mangeaifon. £h t pourquoi donc écris - tu , 
me direz-vous ? C'eft que j'ai trouvé un fu- 
jet qui m'a fait plaiGr, Si que je voudrais qu'il 
vous en procurât autant qu'à moi. Peut-être 
après tout ne le rendrai -je pas aulB-bien 
que je le devrais, $c je vous prie de m'ex- 
cufër , car fm peu de fcience : mais au moins 
je puis vous alTurer qull eft joli, & me flatte 
qu'il vous paraîtra tel. 

Au doux mois de Mai , quand la terre fe 
pare de verdure, âc les arbres de fleurs; quand 
la nature commence à renaître, que tout ce 
qui vit rentre en joie, que les oifeaux s'ac- 
couplent 



o V C o ii t t lé 

îVcôuplent en ch^mtanf , & qu'une tendrefle 
nouvelle s'allume dans les cceurs loyaux; 
Amour 5 qui fubjugue les orgueilleux ^ vint 
chez moi, J'avais pour toujours renoncé à lui ; 
je raillais même ( car famais je n'avais (entt 
fes coups ) ceux qu'il rendait malades d'aimer ^ 
& les regardais comme àçis fous qui enfan- 
taient des chimères ^ <£n dé pouvoir s'en affli- 
ger. Hélas ! c'était moi qui étais l'infenfé* 
Votre heure viendra un jour , me répon- 
daient-ils \ vous foupirerez comme nous , & 
alors vous apprendrez à nous plaindre.. Leurs 
vceux ne furent que trop bien exaucés» Âniour 
pour me punir choifit le plus fort de fes 
traits, & en perça mon cœur fi savant que^ 
s'il n'eût pris bientôt pitié de moi, c'en 
était fait de ma vie. Cette flèche fut un re- 
gard de la plus belle des femmes , regard 
plïls brûlant , & plus pénétrait que la flamme 
même. 

Que les coups d'Amour font sûrs., & qu'il$ 
font redoutables ! Dès qu'il m'eut atteint, je 
rougis & foupirai. fiientôt je devins pâle & 
trifte. Dans certains momens mon corps brû* 
lait comme le charbon enflammé; dan^ d'autres 
Tome IL D 



5*0 ÎFabliàux- 

il était glacé ^ comme û mon ame eût été 
prête à rabandonner. Enfin je perdis le repos« 
l^a beauté que } aimais - ignorait mes tour^ 
mens ; je n'avais pas 0(4 les lui découvrir : & 
au fond démon qi^ur néanmoins je lui fài^ 
^ fais des reproches infeofés de ne pas les fou^ 
lageré. M'ar rivait-il de pafTer devant fa porte? 
Je la blâmais de ne point accourir au-de- 
vant de moi 9 & Taccufais d'orgueil & de 
cruauté. Pan^ mon chagrin maudiiTant portes 
& murs , il me femblait qu'ils n'avaient été 
inventés que pour moi feul^ & pour faire 
mon fupplice. Si quelquefois ^ devenu plus 
fage 9 je formais la réfolution dé renoncer à 
une ingrate qui cau(àit ma mort ; ce Ta mort ? 
33 me répondait une voix fecrette ; eh !' com^ 
3» ment la caiife-t-elle? — • C'eft que je l'aime , 
>> & qu'elle ne m'aime pas. -r^ Mais l'as-tu 
3i priée d'amour? — • Non, — Ne te plains 
>9 donc pas : car fî tu lui eulTes conté teî 
>> peines , elle eft fi douce ^ elle eft fî bonne 
9> qu'à coup sûr elle en eût eu pitié. Tu meurs , 
î> & ne fais trop pourquoi (a). — Oui, oui 
33 je le fais; c'eft fon doux fourire & fon vi-* 
»» fage agréable , ce font tous fes appas donc 



o V Contes. ri 

>^ je defire envain la pofieflîon , qui me àéï^ 
>> efperent. — Tes-tu flatté qu'elle viendrait à 
» toi pour te les prodiguer ? Va la voir , 
d> découvre lui tes maux ^ & tu fauras alors 
3ï fi tu peux efpéreri — PluCeurs fois déjà 
3> je Tai tenté ; mais à peine fuis-je en fa pré- 
a> fence , à peine a-t-elle jette un regard fur 
3> moi , que mon coeur fe glace ; mes genoux 
3> tremblent, & je me vois forcé de fortir 
33 fans avoir ofé lui parler 3). 

Ceft ainfî que chaque jour mon mal em- 
pirait ; car je ne pouvais un inftant m'abftc- 
nir de penfer à elle. Avec de telles fouf«- 
frances & fans aucune (brte de relâche , j'eufTe 
bientôt fuccombé; mais Amour enfin vint à 
mon aide, 

J*avaîs paffé la nuit dans les larmes. Le jour 
venait d'éclore ; & j'étais forti pour aller dans 
les champs difliper ma trifteffé. Déjà Talouette 
s'élançant dans les airs appellait le Soleil avec 
fa voix gaie & perçante. Ces fons de Toifeau 
du matin , par un prodige que je ne pus com- 
prendre , portèrent tout-â-coup le calme dans 
mon coeur. Je goûtais , en l'écoutant , un plài- 
fir ineffable; & la joie, comme une douce ço* 

D a 



5*2 Fabliàus: 

fée 9 ayant pénétré délicieufement mon ame, 
je commençai cette chanfon: 

Alouette 

. Aloete 
Joliette » 

Veu t'irttffdrte 

Petit t'efi de mes maus ; 

Si amour venait filon me» vœux 

S'amor venift à plaifir 

qu'il voulût . mettre en poffejjioh 

Et que me voufifi fefir 

blonde 

De la blondette 

j'aime 

Que je dilette , 

Se ferait joyeux 

J'en feuffe plus baus (^). 

Ma chanfon n'était pas encore finie , que je 
me trouvai infenfîblement arrivé dans une prai- 
rie délicieufe. La violette ^ le muguet, & mille 
fleurs différentes émaillaient de leurs couleurs 
variées la beauté de ce tapis verd. L'air y était 
parfumé par des aromates précieux (c); du 
fein de la terre, s'élançait à gros bouillons 
une fontaine, dont Teau, plus tranfparente 
que Témeraude & le rubis , s'échappait entr^ 
des rives ornées de rôfiers & de glayeuls (d) , 
& coulait Car un fable d'or pur. Un bel arbre, 
par fes ):afneaux agréablement arrondis ^ lui 



o tr C ô N T I j. j^ 

formait un dais épais , impénétrable au foleil , 
& entretenait la fraîcheur de fon badin. On 
defcendait à ce baifin par des degrés de mar- 
bre auxquels tenait attachée y avec une chaîne 
d'argent , une taiïe d*or émaillée. Je crus qu'elle 
étsdt-là pour puifer } & f allais m'en fervir y 
quand je vis des caraâeres en argent & en 
azur qui défendaient aux Villains & aux lâ- 
ches <i'y toucher. Cette fingularité m'^étonna 
d'abord, & )e reftai un moment interdit & 
troublé ; niais U curiofité bientôt l'emporta 
fur mes crdntes. Je pris la taife , & Pênfon* 
çai dans les boutllons.*Lr'infenfé ne craint rien 
avant le danger. Soudain U terre trembla au- 
tour de moi , & le tonnerre gronda avec un 
fracas fi horrible , aVec de tels édkairs & une 
pluie fi violente, qu'on eût dit que: le ciel 
& la terre combattaient enfemble- pour fe dé- 
truire. Quelque hardi q#e je fois , la frayeur 
me ùxdty je me jettai à terre. A chaque inf- 
tant la fi()udre fe précipitait de la nue comme 
pour m'écrafer ; & de frayeur mes cheveux 
fe dref&ient fur mon frocit. Mab le bel ar^ 
bre^^ à l'abri duquel je m'étais mis^ fcmblait 



^4 F A B L l A V X 

par un charme magique , écarter 4e deHus 
ma tête & la foudre &: la pluie {e). 

Après quelque tems enfin Totage fe difli- 
pa. Le ciel parut riant & azuré, & du tronc 
de Tarbre fe fit entendre une muGque déli-- 
cieufe; à laquelle des milUets d'ailêaux qui, 
de toutes parts , vinrent fe percher fur ies 
branches , joignirent leurs concerts. Le ptaifir 
xn'aiToupit, Dans cet état une mmn inconnue 
m enleva; & à àkoisk réveil je mé trQUvad nu, 
& plongé dans une cuve remplie d^eau rofe , 
où Ton vint me psuriumer , & de laquelle je 
fortis pur & blanc cocniae la ndige. A peine 
jnoL^méme p9uy2^$*j^ ipe reconnaître» On me 
préfenta enfuite de riches habits, avec un 
manteau de pourpre « fourré d'hermine, & 
relevé par une broderie d'or qui rêpréfentait 
différens oifeaux* On ,m*en revêtit , & Ton me 
montra un chemin que je fuivia i il conduis 
fait au palais d'Amour. Jamais je ne vis route 
plus agréable, on ti'y marchait que fur des 
fleurs. . . 

A peine eus<je fait quelques pas que j'ap^ 
perçus au milieu d'un champ aride & pier-^ 



\ DUCOKTES. $f 

f eux" ane maifon , tombant en ruines , à laquelle 
conduirait un fentler (ëmé de ronces. Des 
malheureux s'y étaient renfermés, & guet* 
Paient par \m crevai&s ceux qui pafTaient : on 
les appelé les Médi&ns* Ils me montrèrent 
4u. doigt 9 & je les reconnus fans peine. Mau- 
dits foient-ils à jamais; car ils étaient en fr 
giand nbmbre que je ne doir pas me flatter 
dé Voir Grt&t leur race s^éteindre. 

Après avoir doublé le pas pour leur échap- 
per y je vis plus loiii » par«delà un large fo(fé 
qui nous fèp»:ait da chemin ', une troupe plus 
méprîÊd>le encore. Ceux-ci étaient occupés 
à s'embrafièr; mais kurs^ baiièrs n'étaient pas 
finceres , & leurs yeux ' pembnt ce tems chet- 
èhaient dlon autre côté. On les nomme \tt 
Êiux AsuMs.. 

Voient-ils une beauté qui leur plaife ? Le^ 
voilà en peine auffi *- tôt. Ils emploient pour 
là . féduii^ . toute» leis mfes poiCbles y jufqu*4 
ce qi^eOe ait iàtlsfait leurs 4efirs ^ defîrs hon- 
teux ^ & qui n*6nt pour but que de la des- 
honorer. Bien- autrement hardis qu'un amant 
fincere ^ il& ne parlent que de leurs tourmens» 
A les> entendre ib ineurent d'amour. Faut-iS 



S^ FABLIAtrif 

sVtontïer après c«'U qu'un cœur fimpic 9c 
naïf tombe dans leurs filets ? Les traîtres 
s'humilient ; ils foupirent, pleurent » gémiflènt. 
Ce fexe, auquel la nature a donné un cœur 
fi douK ^ fi compattfiànt , pourra^^ît y ré* 
fifier ?, Verra-t-il d'un ceil inflexible un-mal* 
heureux en larxnes implorer à genoux fa ^îdèt 
Non» L'infortunée s'attendrit ^ eil^ pleure avec 
le perfide y .& lui cède. Ah ! Meffiêurs , x» 
tt'eft pas elle qu'il &ut blâmer; fa chute n'eft 
que la crédulité d'une, ame trop confiànte-jâç 
trop bonne. Le vrai ix>up^le^c'eâ le traître 
qui 3 par une hypocrifie raffinée» a combiné 
de loin fon malheuc» Se qui auffi--tot qu'il 
l'a féduiie» Tabandonne pour aller . atUeucs 
en tromper d'autres. Que toujours foie m 
exécration cette race fcélérate. CouAien^la 
nuit aux Vrais amans 1 

. J^entrai ^ifin dans une longue avenue d'ar- 
bres odoriférans^ au bout de laqueUe .s'offirifi 
un palais doré, & tel que n en eut faniais ni 
Pile ni Monarque. . Ses fofles y revêtus «» 
marbje y & reçiplis d'une eau limpide y étaient^ 
couverts de cignes & d'autre amplûbies qui 
tou9 ^ unis deux à deux^ nageaint amouvei»^ 



O V C O K T B S. 5*7 

lêment lun à côté de Tautre. Les poifTons 
du canal , ks animaux de la plaine , les oi « 
féaux du verger , tous étaient de même réu- 
nis par couples : je ne vis feul qu'un tourte^ 
reau ; il gémilTait fur une branche feche. 

La façade du palais était ornée de deux 
colonnes de criftal ^ qui chacune partaient 
une ftatue de marbre blanc, l'ouvrage du 
Dieu 5 & Élite avec tant d'art que l'une fe 
levait magiquement pour venir embrafler 
l'autre ; & que l'inftant d'après , celle-ci fe le* 
vant à fon tour , allait , avec un fouris , rendre 
à la première le baifer qu elle en avait reçu. 
J'admirais cette merveille, quand les deux 
portes s*ouvrirent & expoferent à mes yeux 
^intérieur du palais. Je fus ébloui , 7e vous 
lavoue; 8c m'é<frîaî, voici le Paradis. Non, - 
quand j'aurais cent langues , je ' ne pourrais 
jamais vous raconter ce que j'ai vu. 

Là fe trouvsôent réunis tout ce qu'aiment 
les hommes , le plaifir 8c la beauté. On n'y reP 
pirait que des parfums; on n'y entendait que 
des chants amoureux ou le bruit des baifers » 
& l^année n'y paraifTaît qu'une fête éternelle. 
Sur un tcône de fleurs était affis le Dieu J 



j8 Famzïâvx 

Monarque débonnaire & bienfaifant , fait pour 
plaire à tous tes hommes. Sa bçauté^ au mi- 
lieu de la Cour qui lentourait , refTemblait 
a Téclat éblouiflknt.du Soleil au centre du 
firmament* Épars autcmr de lui^ & fous fes 
regards proteâeurs^ étaient les amans avec 
leurs nues y occupés uniquement du plaifir 
de fe carefTer. Il fouriait à leurs )eux^ & 
leur lançait des flèches ampureufes qui les 
enflammant d'un feu toujours nouveau » 
renouvellait fans cefTe en eux le befoiti 
daimer. 

Mais tant de bonheur excita ma jaloufie. 
Tout ce que je voyais était heureux; mot je 
me trouvais feul , loin à^s regards de ma 
mie 9 & je fouffrais , comme TEnvieux ^ du 
bien des autres. Amour vit ma peine ; il m'ap* 
pell^ & m'interrogea fur mes ennuis. Je lui 
racontai tout ce que }!avais fbufFert; &9 en 
finiilànt,.un foupir & des larmes m^échap-^ 
perent. ce Prends courage , me dit-il : Tinflant 
39 de ton ^onheur approchf. Ce n eft pas 
» fans peine qu^on goûte les plaifirs d'Amour^ 
y> Çc on ,ne les trouve délicieux qu'en pro- 
^ portion de ce qu'ils ont coûté »i 



V C O H T s s. f^ 

Ici commencent de longues esepHcations att^gori" 
fueSf dans le goût de celles qui terminem le Fahliau 
des Chanoineflès» C*efi t Amour qui les fait lui-même 
â r Auteur^ comme ^efi lui qui a envoyé V alouette^ 
•forage ^ lejbmmeil , &c. Valaueue , dit-il , Marque le 
jchant matinal de ramant ; forage y Us peines qui 
f attendent i le hain^ la pureté qu^il doit avoir; la 
iouacreile génûjjant à T écart , la fiâéliié qiion doit 
à celle qu'on aime quand on Va perdue » 6c, &€* &Cm 
// in/ifle beaucoup fur cette pureté du cœur , figncnon 
équivoque dCun vrai , amour* 

Si vitUnit , 

Se homme penfTe à vilonie, 

pas 
Tu dois lavoir qu*il n'aime mie* 

Enfin le Poète finit par dire qu'il a bien retenu 
toutes ces leçons y qu^il les a pratiquées loyalement ^ 
Sf qu*il en attmd Hentôt la récompenfe. 



mmt^-mfimmm^mami 



NOTES, 

(a) L'original de ce dialogue efi en ^rtie dans la Pt^ 
face* Quoiqu'il (bu fimple , vrai, naturel , ^ mëine afliz 
preilë; cependant comm^ il vient après la peinture 
d'une paffion vive & forte » 6c qu'il la refroidit , j'ai 
cru devoir l'abréger* 

(à) On remarquera ici ^ comme moi , (ans doute-que ce 
couplet , dans (on vieusc ({yle , a du nombre > de l'har* 
monie,' & que la coupe des vers en efi lyrique; 8c 
cette cesoarque m'en rappelle une autre que j'ai f^iite 



I 

ï5o T X i L t k V X 

«n Ulânt les Chanfonnien do tems : c*efi que leur langue j 
fins être plus pure ni plus élégante cjue celle des autres 
Poètes leurs contemporains , eÛ, au moins plus coulante 
êc plus douce. Ce qu'on a vu d'eux en ce genre ju(qu*à 
préftnt , infSré dans lès Fabliaux , fiiffira pour s'en 
convaincre. Que ceux qui aiment la raufîque s*exerw 
cent quelquefois à. mettre des paroles (iir un air^ ib 
iêntiront bientât que des vers chantés exigent plus 
4'harmonie encore qile des vers faits pour être décla^ 
mes ou lus. Rien ne forme Toreilie auffi promptement 
que la mufique ^ & rien ne la rend auffi difficile. Ce 
n*efipas (ans raifôn que les Anciens en joignaient l'étude 
i celle de la grammaire. 

(c) L'original ajoute , la canelle ^ le gingemhre y & 
le citoal ( j'ignore ce que c'efi que le citoal )• Les aro-i 
mates de l'Afie arrivaient en Europe par la voie d'A^i» 
iéxandrie. 

{dj Clayeuly afeû ce qu'aujourd'hui nos Jardinierr 
nomment Iris. Cette fleur était dans k plus grande 
eâime , on en trouve le nom i chaque page chez. 
les Chansonniers. Ils ne font pas une defcripclon d'un 
Heu agréable oo dfun prmtems qu'ils Vy phcenr/^x 
flors de gtcùm 

(€)'Cet épilôde inutile de ta fontaine enchantée , qui 
avec (on orage & tout (on fracas ne produit que le 
lômmeil du Poëce que le chant de l'alouette eut pu en« 
dormir tout auffi-bien , (ê trouve dans plufieurs Romans 
anciens , & notamment dans le Roman manutcrit & 
Chevalier au Lion, 



OUCONTSS. 6t 



L'ART D'AIMER. J^„,. 



m0* 



Faucbet en/hit mention, 

V Auteur de ce FMiau didaHiqtte compofé par firo^ 
phes de quatre vers , tous quatre fur une même 
rime , annonce qiiil fi propofi iy enfiigner com^ 
ment on doit fi conduire dans les trois circonftances 
de la vie les plus importantes ; quand on veut fiûre 
une amie ; quand on eft parvenu à lui plaire ^ & 
quand on veut la quitter» Il finira y dit-il^ par 
montrer la vanité du monde ^ & par apprendre com^ 
ment on doit firvir Dieu* 



«■ 



U'abord vous devez découvrir vos fen* 
tîmens à la Belle qui vous a plu 3 & lui dire : 
<c Beauté douce & fage , f ai perdu par vous 
9> Tappétit & le fommeil. Je pleure , je fou* 
ad pire fans cdfe. De vous feule dépend ma 
M guérifon , & fi je n'ai votre amour il me 
»» faut mourir. Cœur , defirs , penfées , belle 
» douce amie , je vous livre tout : vous êtes 
>3 mon efpérance, ma vie, & tout ce qu^ 
V m'eft cher au monde î Ôc j'aime, jjûeux pé- 



Si F A il t t A u X 

» rîr pat vos rigueurs^ que d'être heuifeuîC 
93 par les bontés d*un autre m» 

Peut-être elle ne fe rendra pas d'abord à 
cette première attaque , 8c montrera quelque 
t fierté. Ne vous rebutez pas , voyez-la fou- 
vent, redoublez de foins , & ne la perdez pas 
de^ vue : car la femme eft légère ; elle a le 
cœur volage ^ & il ne faut qu un inftant ches 
elle pour effacer le fouvenir de longs fer- 
vices. Sur-tout gardez-vous bien de lui faire 
aucune demande avant d'être affuré qu elle 
vous aime; ceft-là le point important pour 
vos fuccès. Mais dès qu elle vous aura fait 
cet aveu fi doux, déployez alors tous vos 
talens , & fongez férieufement à gagner du 
terrein. Saluez fes voifines , faites politeiTe à 
ks coinpagnes , donnez , promettez aux do- 
meftîqùes, & ne négligez perfonne. Enten- 
dant tout le monde dire du bien de vous , 
la belle s'applaudira de fon choix , & vous 
en aimera davantage. Une fois sûr de fa ten- 
dreflè, informez-vous quand elle fera feule. 
Entrez dans ce moment , & demandez - lui 
un doux baifer. Elle le refufera , il faut vous 
y attendre j prenez-le de force , & foyez con- 



40 U C O N T E s. 6^ 

vaincu que dans fon ame elle vous en faura 
jg^ré. Retournez le lendemain pour en prenr 
dre un autre, Celui-d vous fera accordé. Pre- 
iiez*en deux^ prenez-^n dix, rendez-les fur- 
tout bien favoureux : c'eft-là ce qui enflamme 
le plus les defirs d'une femme. • • , . • , ^ 
• ••••••••••••••••••••• 

Quand vous aurez obtenu la dernière preuve 
de fon amour, continue Guiart, vous épfour- 
verez qu'elle s'attachera à vous plus qu au^ 
paravant. De votre côté, lî vous la trouvez 
franche , douce , & telle qu'il vous convient , 
attachez-vous auffi à elle. Honorez*la , fer- 
vez-la fidèlement , & n'héfîtez-même pas de 
Téppufer. Mais (i fon caraâere , fon peu d'ef* 
prit ou fa conduite vous déplaifent, fépa- 
rez-vous-en peu-à-peu. En voici les moyens^ 
j^-t-elle befoin d'un peu de parure ? Fai* 
tes-lui une vifite le matin, avant qu'elle ait 
eu le tems de commencer fa toilette, & de 
mettre fon fard (b). Si elle a les dents laides , 
faites-la rire ; fi fa voix eft ridicule , faites-la 
chanter. Bientôt elle parviendra ainfi à vous 
déplaire. Eft - elle au contraire jeune , belle 
& fraîche î gardez-vous de la voir , je vous 



^4 Fabliaux 

le défends; votre amour ne- ferait qu augmeii* 
ter. Elle vous «nverra un meflage pour fe 
plaindre, de votre changement^ n'y répondez 
pas. Quand vous la v^rez venir par un côté , 
retirez-vous par un autre ; répandez-vous danîs 
les ailemblées de vos voifins ; allez à la chafle ; 
occupez-vous de vos vignes » de vos champs , 
de votre verger. Si tout cela ne fuffit pas^ 
faites une nouvelle amie ; celle-ci fera oublier 
l'autre; car F Écriture dit qfionmpciupasfcr^ 
vir deux maîtres à la fois* 

Enfin Guiart propofe un dernier moyen; c^efl defe 
rappeUer les devoirs de la Religion ^ defonger chaque 
jour à la Fierge qui fut fi pure , ù de bien médiur 
quel péché c'eft que celui de la chair ^ & quelles peinei 
il attire pour un plaifir fi court. Tout-â-coup il ft 
met à prêcher ; parle de la conjijfion^ de Ut pénitence , 
des Jacremens ; recommande l'aumâne ^ & finît par une 
longue prière à la Vierge» 

Tome cette dévotion , après ce <pion vient de lire ! 
après le morceau que j*ai fitpprimé,fiir-toutf O dont 
il eft aifé dimaffner les détails l & Von vient après 
cela nous vanter Us motitrs de nos pères , la piéiédc 
nos pères \ 



NOTES 



O V C O N T fi s. 6f 



«■M*i 



NOTES. 

(a) C^«ft probablement Te même que Guil* Guîart 
dpnt il nous refit une Hiftoire de France , manulcrîte » 
en Tcrs, depuis Philippe - Augufle jufqu'àl'an i)o6 ^ 
(bus le nom de la Branche aux Royaux Lignagesm 
Du Cange, à la lidtc de THifloife de Saint Louis pat 
Joinville , en a ait imprimer ce qui regarde ce Prince. 
Guiart était d'Orléans» Sonj^rt d'aimer ^touYequ*il avait 
lu Ovide ; & Ces Royaux Lignages , qu'il n'en avait 
gueres profité» 

(i) Les femmes connailTaient l'emploi du rouge & 
du ji>lanc pour leur toilette* Dans une pièce intitulée 
le Mercier j Se qui n'éft qu'une énumération que fait 
un de ces marchands» de toutes les choies qui (ont 
dans (a boutique , IL dit : 

Tû quecon dont eut Ce rougîflèn 
J'ai blancbec dont cvt fe (opx blanchei » 




^ 



Tome II. 



iH TxtLXAXJX 



«•*■ 



LA CULOTTE DES CORDELIER& 



J £ vais vous conter une plalfante aventure ^ 
arrivée à Orléans lorfque j y étais. Vous pou- 
vez en toute sûreté m'en croire » car je la fais 
de fource^ & fen ai connu le héros. 

Une Orléanaife avait pour ami un Cterc« 
Quand une femiùe entreprend de jouer ce 
jcu-là , elle doit être adroite & rufée ; il &ut 
qu elle fâche mentir avec hardieiTe , qu elle 
ait un efprit fertile en expédiens » & fur-tout 
ne fe déconcerte jamais. Or, telle était au fu* 
prême degré notre bourgeoife , & jatnais vous 
n'avez connu plus fine conunere. Son époux 
au contraire, nommé Michel, & Marchand 
de fon métier , était un bon-homme. 

Appelle de tems en tems, par fon com- 
merce , aux foires ou aux marchés voifins , il 
eût befoin d'aller à celui de Meun. Uo (len 
coufin , nommé Guillaume , devant y aller 
auflî , ils convinrent de partir enfemble. Notre 
époux même promit d'aller ]/: prendre ; & en 



ou C O N T 1 s. 6^ 

i^ônfé^aence il chargea fa feinme deTéveilIer 
au point du jour, & fe coucha de bonnc'^ 
heure. Celle-ci y trèi«-aife de cette abfence , 
comme vous pouvez croire ^ & réfolue den 
profiter , voulut promptement fe débarraffer 
de hiu II étsût à peine dans fou premier 
fomme » qu^elle le réveilla hrufquement : £h ! 
vîte^ Sire^ levez-vous i noiu^ avons trop dor- 
mi , vous n'arriverez jamais i tems« Le bon-^ 
homme 9 quoiquil fût encore refté au Ut vo- 
lontiers , & qull fentît bien à fes yeux qu*il 
lui manquait quelques heures , fe leva néan- 
moins promptement^JSc partit. 

Je n'ai pas befom de vous dire maintenant 
que le Clerc avait été prévenu du départ; 
& vous vous doutez bien qu^il était-là aux 
aguets p pour entrer àJét que l'autre ferait for*- 
ti. Au fignal convenu ^ il (e glifla furtivement 
dans la msufon^ où dans un inftant il reçut 
plus de caceifes & de bai&rs que le bon Mi- 
chel peut-être n^en avait reçu pendant tout 
le tems de (on mariage. *»<#•• 

Cependant le mari était arrivé à la 
porte du coufin. Il frappait à coups rcdou- 



<8 Fabliau it 

blés pour le réveiller , & Tappellaîf à tue>* 
tête, jurant Intérieurement après lui d^étre 
obligé de Tattendre. <e Mais vous êtçs donc 
»> fou 9 répondit Guillaume par fa fenêtre , de 
M vouloir vous mettre en route à une pa* 
9> reille heure. £ft-ce que vous rêvez, dites ^ 
» moi? Comment morbleu , il heft pas mi~ 
9) nuit. — Quoi ! il n eft pas minuit ! £b ! 
a> ma femme m'a dit que nous partions trop 
M tard y & ' que nous n'arriverions jamais. 
»> -*- Votre femme • eft moquée denous^cou* 
>» fin > allez vous recoucher , crdyez*moi , & 
'> dormez encore qudques heures 3>. 

Il s'en revint donc' chez lui, & appella 
pour fe faire* ouvrir, ce Ciel ! c'eft mon ma- 
» ri, s'écria la, femme; vîte forte2i;,& allez 
>» vous cacher quelque part, je trouverai des 
9> moyens dé vous faire évader "• I^e ga- 
lant fit à la hâte un paquet de fes hardes , & fe 
fauva dans la chambre vpifine ^ maïs dans l'ob- 
fcurité , il ne s'apperçut point qu'il laiflait fa 
culotte. Le mari s'impatientait à la porte, & 
frappait à tour de bras. Enfin, il . i^t un tel 
bruit que la domeftique , s'étant réveillée , vint 
lui ouvrir» La femme ^ quand il entra ^^ fit 



J 



a XT G » T X î. 6ff 

lemblant de dornifa: i Se lui , qui ne voulut 
peint trout>ler fon (bmmeil, fe déshabillât 
i^iiis bruit & fe coucha. Mais alors celle -et 
ièîgnant de fe réveiller avec effrcM , 8c fautant 
hors du Kt toute nue , fe mit à crier comme 
une forcenée y au fecours , au fecours. Envain 
il criait de fon côté, « raflùrez - vous , ceft 
» moî, -— Qui, vous ? je ne cofln»$ que mon 
»> mari, & il eft aâuellement en campagnes 
» Vous êtes ua malheureux ^ fâchez que je 
?>.fuis une honnête femme, & fortez bien 
» vite , ou j'appelle tous-les voifîns »• Michel 
à ce (Ufcours ne £e fentait pas de joi^^ ««Oui^ 
^ reprit^ii , tout tfanfporté , oui , vous êtes 
»> une brave & lo3riÊde femi^e^ je le vois bien^; 
3) èc plus je vous conn^, plus je vous aime, 
n f/Lais , belle amie, vous m'aviez- éveillié 
» trop] tdt ^ il n eft pas encore mitiiùt, & jis 
d9. viens me jrecoucher »« Elle lu» répondit 
avec. un ton de douceur chaximant i <c Ah«( 
». Sire , excu&z mon extravagance* X'aurais 
i». bien dû reconnaître votre voix, puifque 
a> je ne connais. qu'eHe > mais je ne vous at»- 
». tendîus pas, & j*ai été, je vous l'avoue., 
H fi. troublée de fentir quelqu'un à côté de: 



\ 



70| F a-btI. ^ h, V i 

» moi « 4^ «i douac a^ii | me le paardonnercft. 
»> vous u? A ce$ mots 9 ^le s'approcha de 
lui pour l'embrafTeir. Je ne puis vous dire tout; 
ce que rinnoceut lui fil de careflès* Enfin ils en-, 
dormit jufqu a ce ^uô la G^àUc en cornant le 
jour (a) , l^yant r^eUlé» il fe leva pour par- 
tir. Mais obligé de s'habiUel: à tâtons^ il fit un 
plaifant quiproquo ; tzx il prit , ' fans s^en ap« 
percevoir ^ la ci^Ott^ du Clerc^ & fortit ainfi« 
L'autre jk qui par ce départ fe trouvait 
librj^ de pouvoir auffi fe retirer , fie qui avait 
à craindre » s^il attendait (dus long - tems , 
d'être apperçu des voifitis j^ vint prendre con* 
gé de la Dame; ic aprèe quelques tendres 
adieux il chercha fa culotte pour partir* Que 
vois- je ^ s*écria*t^ il ? Tout eft perdit ^ nous 
fommes découverts ^ voilà les braies du VU-» 
lain. La Dsme a ces paroles parut dkbord iii^ 
terdite , mais un inftant de réfleidcm lut (uffit 
pour .fe remettre ; & eUe aflura fiui ami qu'il 
pouvait être tranquille fiir l'iévenement. Sei»^ 
lenient elle lui demanda ce qui é^ait à fa cein« 
ture (i)i puis elle alla lui chercher d^utre$ 
culottes y l'embraflk tendrement , & le fit fortîr^ 

Quel<}ue^ momens après ^ elle fe remdit m 



xt V C o *r T E Ê. 71 

èouventdes Francifcains , & avec un ton de 
candeur & de naïveté , auquel vous euflîez été 
pris vous-même, dit au Frère portier , que, 
mariée depuis piufieurs années , & malgré tout 
fon defir n'ayant pu encore avoir d*enfans, 
on, Tavait affurée que les braies de TOrdre 
Séraphique, poflTédaîent, par le don du Ciel^ 
une vertu capable de la -faire concevoir^, 
fi elles étaient ^ifes , une nuit feulement , à 
fon chevet ; en conféquence elle venait prier le 
Frère > que lui , ou quelqu'un des dignes 
Pères voulût bien par cfeirîté lui en prêter 
une. Cette demande, malgré Taîr de bonne^ 
foi avec lequel elle pàraiflaît faite , 'était en 
apparence fi ridicule que le ]l|oine crut quV>n 
voulait (è moquer de lui. Cependant , lorf> 
quH vit quon Taccompagnaît de quelqu'ar- 
gent , il fi» laifTa convaincre , & alla chercher 
une de (es braies.. 

Michel pendant ce tems^ était I Meun ^ 
où il (àifait fes achats. Le marché fini, il s^en 
vint dîner avec d'autres bourgeois & mar- 
chands de (a connaUTance; mais le fIcheuxL 
de Taventure ce fut quand il fallut payer ,, 
&: (|ue Midid s, cherchant fa bourfe , ne ttou.-^ 



\ 



^ n 



7a FABtZAUX 

va à fa ceinture qu'une écritoiire dans laquelle 
étalent un canif ^ une plume ic le parchemiit 
du Clerc. Il entra dans une colère épouvan-» 
table* Cent fois il appella fa^ femme cattn ^ 
Sç retourna tout de fuite à QrleaQS pour fo 
yenger. 

Dès qi^'il fut entré cbea lui; feiftme fi 
prude , dit-il avec des yeux enflammée » vous 
n'ignorez pas pourquoi je reyieiis.. Elle ne 
parut nullement effrayée d& ce début , & 
répjondit en riant , oh ! j^ m'en dpute : maif 
puifque vous aveit (ait l'étourderie de les 
emporter à Meua^, vous pr^ndrez^ la peine» 
îi'il vous plaît 9 de, les reportpr aux Corde^ 
liers. Alors, elk lui répéta l'hiftoiie qu'elle 
avait fabriquée , & fon envie d'avoûr un en-^ 
fant^ & fa dévotion aux brajies de l'Ordre 
(de S. Fî-ançois ; en un mot » tout ce qu elle 
avait été dire au Prere portier. J^a première 
idée de Miche} fut de Ce défier de ces mau* 
vaifeis excufes , qui ne paraif&ient que trop 
clairement fuggérçes par la nçceffité. Il crut 
faire un coup de; n;iaître d'aller k l'inftant-» 
même au couvent vérifier le fait. Mais you^ 
devinez ce qui arriva, JU Mobe» trqm-^ 



b xr C o N T E s. *jf 

pé le premier , avoua qu'une femme 4e bien 9 
faîte de telle & telle manière , & fort dévote 
à S. François ," & à fon faint Ordre , ctîât 
venue avec foi demander une des braies des 
bons Pères , & que lui-même , quelqu indigne, 
qull fut , avait prêté les fiennes. ce Ah ! Frère, 
» s^écria le mari, quel fer vice vous pie ren- 
9» dez ! fans vous ma femme était morte i je 
9> la tuais 39, 

XI s'en retourna chez lui au comble de la 
joie 9 fit cent mille excufes à fa moitié de» 
foupçQn^ qu^il avait conçus , & promit de lui 
Ëdre oublier h force d'attentîpns[ & de bons 
|)rocédés , cette querelle injufte« Parvenue 
sdnfi a maîtrifer la confiance de fou mari, 
U Dame jouît long-^tems de la tibeké que lui 
aquît ' cette aventure. Elle alla, vint , fortit, 
vit qur bon lui fembla ; jamais l'imbéçille n^ 
conçut une fois feulement Vi^ée dç ^çn 




St trouve dans Ic^ Noyelle di Fv« SaecUetti , tom. 9 > 
. jQqn^ Us Noyelle di Sabadino, /?. 3ft. 



/ 



5. 



74^ Fabliaux 

, Dans Us IntoiûîoBff. d» Chevalier de la Tonr f 
fis Filles» 

J>ans /*ÂpoIogie pour Hérodote , il y a le Conte: 
JCun CordeUer qui dans un cas pareil laijfa fis cU" 
loitesj qtie lafinunefitpaffer dans Vefprit defon mari 
pour dus reliques. 

Z^on^ZcrxNowreaiix Contes â rire ^p» 16^ y un hommc^ 
trouve mcyen de retirer les fienncs qu^il avait ouHiées ^- 
^ de les /aire mfme baifer au mari. 

Dans Ma(îiccio,yD/. 17, v"* prima parte , le Moine 
vient les reprendre en proceffionm 

Se trouve mnji dans fer Facetix Poggi! , & autant 
^e je peux me rappelter , dans les Lettres Juives. 

DoTu Grecourt^ /• %, p, i^i ^ le mari , en prenant 
la culotte du Frère , y trouve une fomme en çr que- 
lafimme avait donnée à celui-ci pçur rengager a 
venjr^ 

Dans Vergîer, tom» 1 % P* ^37 % le galant eft um 
riche jlnglais y qui a de méaie beaucoup £or dans fit 
culotte i & ce de^dommogemmt confoU le mari» 

Outre ce Conte ^ Vergitr en a encore un autre oui 
il fuit la verjion. de Crecourt qu'oà vient de lire» 

Dans Apulée , un mari obligé de partir pour un 
voyage y charge fim efilave Myrmex de veiller ^ pen^ 
dant fin abfince , fiir la conduite de fik fimme. Le 
jeune Pbiléfithere gagne Myrmex par argent , fi* o^ 
tient un rendè^^vous de la Dame qu*il aime^ Pen^ 
dant qu*il efi au lit avec elle , V époux arrive : Pâmant 
faijit 4. l^ hSjle fis vttenusns & fi fauve i mais il: 



/ 



o ly» C o K T 1! s. 75» 

'^iilhsjes fandalts» Vépou» qui Us trouve fe croit 
trahi , & pour punir Jon tfclav^ qu'il foupçomte étrt 
ço/mplict y il l^ fait litr & conduira iùnfi au marsk/m 
I^hiUfitkere Us rencontre. U arrête auffi^iôt Vejclave , 
taccujitm de lui avoir voltia vùUe fes fandaUs aux 
hains publics ; & par ceue rufi adroiie il rend U calme • 
au mari^f Uqmel retourné cHe-^ lui ^ convaincu de tifmù^ 
çence de fa fimme. C^flipem^tre ce CoM$erqui a firvi 
de canev^ au Fabliau* 

N o T :e: s. 

{a) L'état de guerte habituel où Ton TÎTaît ^ ^vait Mt 
Imaginer de placer aux: béfrois des villes ^ aux don« 
]ons des ohâteaux , un (èntlnelle , qui étolt chargé de falfe 
le guet & de donner Talarme quand iï paraiflait des «h 
fiemis dans la campagne* Une ,i»ttt?e fonftion de ces gufv- 
tes ou guetteurs était d'anponcer avec un cornet le point 
du jour $c le lever du (Qleil ^ pour appeller tout le mon- 
de au travail* H lèra dît mendon d'eux dans plufieurs Fa-» 
bliaux^ Il y a des villes en France où ils fûbfiftent encore* 
(^) Nous dirions aujourd'hui , ce qui ^tait dans fis 
goujfits. Les culottes alors n'avaient, point 4e poches» 
& quelquefois la ceinture , faite pour les icmtenic fiir le$ 
reins , n'j. était pas adhérente c^me au3( nôtres ; mais 
on la paQàit dans des trous pratiqués exprès. Outre 
cette ceinture , particulière aux hommes y les deux (èxes, 
qui portaient également des habits longs, en avaieïit 
\ine ^u\xe p^r^deQbs la robbe > à laquelle on (îiipen- 



7(5 P A » t 1 A V t 

dait fis clé$ | û beurfè , (bn couteau , ou fan içritoirtf' 
quand on était homme de loi* Celle-ci étant apparente , 
devint, pour les femmes liit-tout , un. objet de luxe* 
Elles en eurent de (oie y d*ot & d'argent, 8t donnèrent 
lieu à ce provefbe , par lequel Ce (buhgejûi la jaloufie 
des £bmme« du peupk, ^nm renommée vaut mieux 
fu^ ceinture dorée» On. raiina de même (iùr la beauté 
des.bQurfts, qui, CbJloo.Uuir€ difôrentes formes Bc gnn-r 
deurs, prirent le nom de hourfelot^ it goule^^A'aum 
manière , à^e/caralle» Les Croifês & les Pèlerins ne 
manquaient pas » avant leur départ , d*aller faire bénir 
à l'Égliiè leur elcarcelle avec^eur bourdon, & Saint 
Louis fit cette cérémonie i S. Denis. Quand on fai(àit 
ceffion pour dettes , on fi dépouillait de fi celhmrQ 
devant les Juges ; c^Stait en quelque firte fi dépouiller 
de tout droit â h propriété; Dans les amendes hono- 
rabtes qui emportaient confifiation , on n*en avait pas 
non plus* Les femmes veuves , Ibrfqu'eUês renonçaient i 
la (iicceffion de leur mari , alhient la dépofir fur fi fofle» 
De cette coutume de porter fi bourfi ainfî fiiQiendue 
en dehors , naquirent ces expreffibns qui , aujourd'hui 
que les chofis font changées , n'ont phis de fins dans 
h langue, couper ta bourfe ^ fouiller à V'efcarcelle. 
Cependant il paraîtrait par le Fabliau qu'il y avait 
des gen^ qui portaient à la ceinture de leur culotte 
ce que les autres posaient à la ceinture extérieurejL 



X 



O V C t> ïf T E s. 77 

1 > 




• 


w 


*D E LA FE MM Ê 


Par 

Rucebeuf» 


QUI FIT TROIS FOIS LE TOUR DES MURS 




DB L*ÉgUSE» 


• 


Favchet ena donné Pextraitm 





/V. UN miari qui tente d'attraper fa femme 
au piège, je confeille auparavant deifayer 
d'attraper le Diable. Batte2-la tout le jour , 
meurtriffez-la de coups; le lendemain tl n'y. 
paraîtra feulement pas , elle fera prête à re«- 
commencer. Ceft réellement un fpeâade cu<* 
rieux à voir 5 que femme poifédant un mari 
bon-homme, & qui a intérêt de lui perfuader 
quelque chofe. Regardez-la (aire > elle le tour* 
nera fi bien, elle lui en dira tant qu'elle fî^ 
nira enfin par le convaincre que le lendemain 
il verra les; nuées flamber , & le ciel tomber 
en cendres. 

Je vous dis ceci à propos d'une Demoi- 
felle (a ; qui était la femme d'un Écuyer de 
BeaufTe ou de Bejrry \ je ne me fouviens plu$ 



\ 



*r8 Fabliaux 

trop lequel. Ce que je me rappelle , c^efl: qu'elle 
était Tamie d'un Curé, & Taîmait à un tel 
point qu il n*y avait rien qU*elIe n'eût entreprît 
de grand cœur pour lé lui prouver ^ s'il l\^ 
vait exigé. 

Efifeâivement, un jour quelle était Venue 
à l'Églife,le Prêtre, après TOfiice , l'ayant 
priée de Te trouver le foir pour une affaire , 
difait-il , importante , dans un bofquet qu'il 
lui nomma , elle le lui promît tadis héfîter. La 
chofe au refte étdt d'autant plus facile que 
le mari dans ce moment ne fe trouvait point 
à la maifon* Quant i faiTaire qui dev£Ùt sy 
traiter , je ne puis vous en rien dire , parce 
qu'on n'a pu me l'apprendre. Je vous dirai 
feulement que les maifons , bâties toutes deux 
au milieu d'une enceinte d'épines , comme le 
font les maifons du Gatînais , étaient éloignées 
l'une de l'autre d'un bon quart de lieue ; qu'à 
mi-chemin fè trouvait le boccage ; & qu'U ap* 
parten^dt au Servant de S. Arnoud (b)^ 

Le foir , dès que le foleil fut couché , & 
que le Curé crut pouvoir s*échapper fans 
être vu, il fe rendit fecrettement au bofquet, 
& s'y affit en attendant là belle. Celle-ci de 



OûCoNtEi. 7p 

fon côté fe préparait à aller le joindre 5 quand 
,tout*à-<oup Sire Arnoud rentra, & dérangea te 
.rendez-vQUs« Une autfe à la place de la demoi^ 
felle fe fût déconcertée fans doute ; mais notre 
héroïne ne crut pas , pour fi peu , devoir man- 
quer à fa parole ; & en dépit du contre-tems^ 
elle . travailla tout auffi - tôt à fe mettre en 
état de la tenin 

Le mari était hara/fè & mouillé. Sous pré- 
texte de ne le point laifTer refroidir , fans 
perdre un moment elle lui fit à fouper y & 
vous croyez bien qu'elle ne s amufâ pas à lui 
apprêter quatre ou cinq plats. t< Beau Sire ^ 
»i répétait-elle à chaque inftant » . vous êtes 
99 fatigué, je vous coufeille de manger peu* 
»> Quand on a beaucoup marché , c'eft du re- 
» pos qu*il faut. Venez vous coucher, croyez- 
as moi^ & n'allez pas vous échauffer encore 
d> à veiller 39. £Ue avait tant d envie de fe 
débarraflèr de lui , qu'elle lui arrachait pres- 
que les morceaux de la bouche. Enfin , elle 
le prêcha tant que le bon-homme, flatté dé 
ces attentions, fordt de table, quoique mourant 
de faim , & fe laiiTa conduire au lit. Il comp<- 
tait que fa femme allait fe coucher aufli s mais 



8o F A B L ï À U if 

lorfqu il vit qu elle ne fe déshabillait pas ^ & 
iiu il lui en eut demandé la raifon : <c Sire ^ 

4L I 

dj répondit-elle, il eft encore bien bonne 
>> heure pour moL Vous favez que l'ouvrier 
)> me preife pour la toile que je vous fais 
» faire ; je n ai plus de fil , & Ton ne trouve 
>i pas à en acheter d'aufli beau que le mien. 
9> Dormez toujours , je m'en vais encore tra- 
9è vailler quelque tems. Au diable foit la fi' 
91 lafTe , répartit le mari mécontent ^ elle a 
»9 toujours quelque chofe à faire quand je 
M me couche, & puis le lendemam , pour fe 
a> lever , c'eft la mifere ^y. Cependant , après 
avoir un peu bougonné, il fit fon figne de 
croix & s'endormit. La Demoifelle, comme 
vous l'imaginez , ne perdit pas fon tems à le 
garder. Elle courut bien vite au bois où l'at- 
tendait fon ami, & où fut traitée fi ample-* 
ment rafifaire dont je vous ai parlé , que 
le tems s'écoula fans qu'ils s'en apperçuifent. 
Vers minuit Sire Arnoud s'éveilla ; & fur- 
pris de ne point fentir fa femme auprès de 
lui , il appella la Chambrière pour favoir où 
elle était. Elle m*a dit en fortant, répondît 
la fervante, que pour ne pas s'ennuyer elle 

allait 



6 tt C b W T k ». 8t 

lallait lîler chez fa commère. Il ne faut pad 

demander fi TEcuyeB^t la grimace , quand il 

apprit que ia moitié était dehors à Une pa-> 

œUle heure. Il prit à la hâte fôn fuf CQt , & 

courut chez la cOmmete , qui dormait fott 

tranquillement , & qui ne fut ce qu on \ 

voulait lui dire. Trop convaincu alors de 

ce qu'il avait craint > TÉcuyet tetôUrna 

chez lui en fureur , & d'après quelques 

foupçons qui lui furvinrent 5 il voulut ^ 

en revenant » prendre par le bofqueL Mais fa 

femme de loin l'avait apperçu venir , & elle 

fe tapit fi bien qu'il paffa fans rien voir. Néan* 

moins comme il était tems de rentrer , quand 

il fut un peu éloigné, die fe leva, & prit 

congé de fon ami. ce Mon Dieu ! je fuis dé» 

» folé , difait le Prétire ; Vous allez être ?£^ 

» fommée , il vous tuera. Songez feulement 

M à n'être point reconnu, lui répondit*elle en 

» riant ; le refte eft mon afiaire , & vous pou« 

3} vez dormir en paix 3^* 

Elle 'fut reçue , en rentrant , avec un tor- 
rent d'injures, ce Coquine ! malheureufe ! d'où 
a> viens - tu ? D*tvec notre Curé ^ je gage ^ 
9> C hélas ! il difait vrai fans le fa voir )• Je ne 
Tome Ili £ 



8a Fabliaux 

4 

3j m'étonne pas maintenant fi tu étais fi preP 
39 fée de m'envoyer cacher 5>. Elle écouta 
Ces reproches avec un fang-froid étonnant , 
ne répondit pas un mot» & lui laifTa jetter 
fon premier feu , dans Tefpérance fans doute 
que la querelle finirait avec les inveâives. 
Mais quand elle vit pourtant que prenant fon 
filence pour un aveu , il lui faififiajt déjà les 
cheveux pour les lui couper {c)ict Arrêtez ^ 
53 dit-elle , & jugcz^moî* Vous favez ^ Sire , 
M Tenvie extrême que f avais de vous don- 
j> ner un héritier. Je crois maintenant pou- 
^ voir en être fûre, & mes vœux en partie 
93 font comblés. Mais f ignore encore le fexe 
>> de l'enfant que je porte, & voilà ce que 
» je ferais curîeufe de favoir s'il était pof- 
33 fiWe* J'ai donc queftionné tout le monde , 
93 j'û interrogé mes amies , elles m'ont ré- 
33 pondu . • • • mais vous allez vous moquer 
33 de moi 33. Et alors , affeftant une efpece de 
honte , elle parut rougir. Ce miftere , cet air 
d'embarras 9 ce commencement d'aveu fingu- 
lier excitèrent la curiofité de l'époux. Il or- 
donna à fa femme d'achever. Elle fe fit pref- 
fer beaucoup ^ lui fi^t bien promettre qu'il ne 



O t^ C O K T fi «• 84 

te moquerait pas d'elle ^ & enfin, tomme il 
commençait à (e fâcher , elle ajouta . : ce £h 
i> bien , puifque vous voulez le favoic , on 
^ m'a enfeigné un fecret qu'on dit fur, & 
i> le voici. Il faut aller pendant tirois nuiti 
>> confécutives à la porte de l'Églife ; puis à 
» chaque fois faire trois tours en dehors fans 
d> parler , dire enfuite trois Pater en Thonneut 
3> de Pieu & ^qs Apôtres , enfin creufet avec 
iy le talod un trou en terre. Le troifîeme 
3> jour on revient examiner la fofTette. Si 
)j elle eft ouverte, c'eft un garçon qu'on 
)) doit avoir ; mais fî on la trouva fer^ 
M mée, c'eft une fille. J'ai donc entrepris 
)> avant-hier ma dévotion , je viens de finie 
3> mon dernier tour , & je faurai demain à 
)> quoi m'en tenir ; ou , plutôt comme le jour 
)) eft déjà commencé, je puis b Tavoir dès 
n rinftant même , fi vous le voulez ^u 

A ces mots elle pria fbn mari de retour* 
her à l'Églife avec elle. Il eut beau alléguer 
des excufes , & prétendre qu'il ferait allez -tôt 
d'y aller pour la Meffe ; elle le prefla tant , 
. elle montra un befoin fi extravagant de 
contenter fon envie , que le bon Ecuyer , par 

F 2 



\ 



$4 FABLt^UX 

égard pour Veut refpeâable où elle difaît 
être , confentît à f accompagnen Quoique le 
jour fut d^à afTez grand pour fe conduire, 
eUe voulut encore qu'il prît une lanterne afin 
de mieux voir. 

Arrivés à la porte de TÉglife, elle lui 
montre , à quelques pas de-là , l'endroit pré- 
tendu où elle dit avoir frappé du talon, & 
le prie d'aller voir ce qu'elle doit attendre. 
Il s'approche , regarde ^ ouvre fa lanterne , & 
crie qu'il ne voit point de trou. A cette nou- 
velle la Demoifelle accourt tranfportée. Elle 
le jette à fon cou , pleure de joie , l'embrafTe 
mille fois , fe met à genoux pour remercier 
Dieu de la gracé qu'elle en a obtenue , & fait 
tant de folies que le bon Amoud , ravi à fon 
tour 9 l'embrafle auflî, & revient chez lui au 
comble du bonheur. 

Que veut vous apprendre Rutebeuf par ce 
Fabliau ? Rien^ Meilleurs , finon que femme qui 
eft mariée à un fot , a tort , il elle deiîre en- 
core quelque chofe* 



*"x 



o xr Contes. 9f 



NOTE S. 

(a) Cette femme , quoique mariée , eft appellée De- 
moifèlle , parce que (on mari n'eft qu'Écuyer* On ne 
donnait dans la rigueur le dtre de I>ame qu'aux époufês 
des Souverains , des très-grands Seigneurs fit des C&e« 
yaliers. Brantôme , qui écrivait trois ffecles plus tard » 
appelle encore fon aïeule, la Sénéchale de Poitou , 
Mademoifeîlc de BaurdeilU* Si quelquefois dans les 
Fabliaux on voit le contraiqp , & des femmes de Vil- 
lains ou de Bourgeois, nommées Dames > c'efl , ou une 
dérifion , ou une façon de parler familière , qui n'ed point 
aSreinte aux règles.. 

(3) Il n'efl pas befôin , Je crots ^ d'expliquer cette 
plaifàntetie que tout le monde entend , & qui efi de-» 
venue populaire r 

Suiis-je mis dans la confr^irie-. 

Saine Amould , le Seigneur àts Ceux } 

Kom% de la Kofe»- 

(0 On rafàlt la tête des femmes convaincues d%» 
dultere ; & cette coutume , ufitée chez le^ anciens^ 
Germains , peraic être une de celles que les* Francs» 
apportèrent & établirent dans les Gaules. La nation ^ 
qui efUmait allez (à chevelure pour en^ faire le fîgne- 
difUnâif de la noblellè^ devait atucher â cette perte 
beaucoup de déshonneur. On ait que fous la première* 
race l'amputation dés cheveux fSffi^îit feule^ pour dé^^ 
grader un. Prince du fàng royal , & le rendre tncap;d}iQ»^ 



tS Fabliau* 

^e (aceéitt i la Couronne. Fhilîeurs andens manul^ 
ctits prouvent que quand la femme adultère avait été 
ïîduite ou proAituée pat une autre femme, celle-ci ëiaîc 
attachée au pilori , où on lu! brûlait les cheveux , 8e 
bannie enlùiie. La même peine était deâinée i celle 
qui ptoftituait (a fille. On lira plut bas un Fabliau qui 
Toule tout entier fur des cheveux coupés. C'eQ encore 
tujoutd'hui une des punitions des femmes pnbltquoi. 



O U C O N T E J. 87 



*■■— "^ 



* LA ROBBE D'ÉCARLATE. 



\J H Chevalier du Comté de Dammartîn , 
fage & fans reproche, avait fait fa mie d'une 
femme aimable & joUe , mariée à un riche 
Vavaflêur (a), dont le château n*était diftant 
du fîen que de deux lieues. Jaloux de plaire 
â fa Dame , il ne laifTait échapper aucune oc- 
cafîon d'aquérir gloire & honneur ; auffi dans 
toute la contrée le regardait-on généralement 
comme un preux Chevalier. Le Vavaflêur au 
contraire aimait à juger (b) , & ne brillait que 
quand il allait parler dans un tribunal , ou 
difcuter une affaire. 

Un certain jour de Juillet, celui -ci fut 
obligé de partir pour affifter aux plaids de 
Senlis. La Dame auffi-tôt envoya fecrette-^ 
ment vers fon ami , & lui fit dire de fe rendre 
auprès d*elie, dès que la nuit le permet- 
trait. Le Chevalier , qui n*ignorait pas Te ref- 
ped qu* Amour exige en pareil cas, prit fes. 
'éperons d'or j» fa belle robbe d'écartate ^ four- 



$$ Fabliaux 

rce d'hermine (c); & vêtu comme un jeuo^ 
Bachelier , TefFroi des Amans , il partit fur 
fon grand palefroi C</)> ejumenant ^vec lui 
pour s'amufer en route , fi par hafard il trou- 
vait à faire lever quelqu*alouette , un éper- 
vîer & deyx chiens* Tout le monde était 
déjà couché au château, quand ilyarriva.il 
prit dqnc le parti d'attacher fon cheval, fit 
percher fon oifçau , & fan$ appelier perfonne 
fe rçndit à la chambre de la Dame qui Taii' 
tendait au lit # « . i. . . . • 



% • 



Au point du jour le mari rentra. Les plaids 
de Senlis avaient été rçmis à la femaine fuir 
vante, & il revenait chez lui coucher ;mai$ 
imagine? quel fut fon étonnemeint , quand, ea 
entrant dans la cour , il vit un cheval , d^ 
chiens & un épervier. Il fojupçonna quelqu'un 
auprès de fa ffjnune, ^ mqnta rapidement 
chez elle pput s*Qn ^claircir. X^e Chevalier 
heureufement l'entendit. ouv:cir* Ç f^fit à U 
hâte ce qu'il put dç. fes, habillemeins , & fe 
précipita dans la ruelle , où il fe tapit* I^ 
Rame , pour le cacher , jetta fuç lui fon maa- 
tç2m & fon peliçon; pi^s il était fi prelTéak 



\ 



OV . C O N T E !f . 8p 

qu'il n^^c^i^ pas le tems de prendre fd robbe ; 
elle. fe trouvait fur un coffre auprès du lit, 
& ce fat le premier objet que le Vavaffeur 
apperçut. 

ce Madame , dit-il d*un ton fort fec , que 
33 Cgnîfie tout cela ? Je viens de voir là-bas 
?» un cheval & des chiens ; voici une robbe ; 
» qui eft venu ici en mon abfence ? Sire , ré^ 
p» pondit-elle fans fe déconcerter, ceft un' 
3» préfent qu on vous fait. Mais dites - moi , , 
>> eft-ce que vous n'avez pas vu mon frère ? 
99 j en fuis furprife , car il vient de partir dans 
7> Tinftant, & vous auriez dû le rencontrer, 
p II eft venu hier ici avec cette belle robbe; 
a moi, naïvement & fans intention, je me 
39 fuis avifée de lâcher dans la converfation> 
» que je croyais qu'elle vous irait bien. Je 
9 le defîre , mVt-il répondu ; & auffi-tôt il 
9 s'en eft dépouillé , me priant de vous faire 
p accepter en même^tems , pour donner quel- 
9 que prix à fa galanterie, fes éperons d'or, 
* fes chiens, fon épervier, & fon palefroi 
V qu'il aime tant. Vous devinez , Sire , quelle 
g? a été^ ma réponfe à cette offre génércufe ; 
9 mWf i*2li w bqau dire, beau me fâcherai! 



50 Fabliaux 

» n a rien écouté , & a tout ISiîffé i*fei>vous. 
» Recevez donc fon cadeau, puifqu^ Vous ne 
3> pouvez le refufer fans lui faire de la peine* 
» Il ne vous fera pas difficile de trouver bien- 
3> tôt quelque chofe qui lui plaife , & qui 
» pourra fervir à vous aquitter ». 

La bourde réulKt à merveille. Le Vavaf- 
feur , naturellement un peu avare, fut enchanté 
du préfent. Cette robbe cependant Thumiliait; 
il aurait voulu que fa femme Teût exclue 
du cadeau , & appréhendait qu*on ne le ta- 
xât de peu de délicatefle, « Point du tout, 
3> Sire , on dira que c'eft de votre part fran- 
» chifô & complaifance. Rien ne doit être 
33 refufé de la main d*un ami; &, pour moi y 
» quand je vois quelqu'un craindre de rece- 
w voir, je dis à coup sûr, que c'eft qu'il a 
33 peur de rendre 33. Elle parla fi bien qu'il 
avoua qu'elle avait raifon , & promit de tout 
garder. Il fe coucha enfuite, & Dieu fait 
comn*e il fut reçu & baifé , & tout ce qu'on 
fit pour l'endormir. Mais à peine commen- 
çait-il à^ ronfler que la Dame pouffa du pied 
fon ami. Celui-ci alla doucement reprendre 
fa robbe; & remontant fur fon cheval , s.'ca 



ou C o N -r E s. pi 

retourna avec fes chiens &c fon oîfeau. 
Vers mîdi le VavafTeut fe î-éveîlla, &fa 
première penfée fut de demander fa Belle 
robbe. Son Écuyer , qui la, veille avait été aux 
champs tout le jour , pour faire travailler Ui 
moiflbnneurs , & qui ne favaît ce que figni^ 
fiait qe difcours , lui en apporta une verte (e) 
qu*il avait. — «c Eh non , ce n eft pas celle- 
?5 là , c*eft la robbe écarlate qu*on m*a don^ 
w née hier 33. La femme le regardant d'ua 
air étonné , lui demanda s*il avait acheté ou 
emprunté quelque robbe à Senlîs. — ce Non , 
33 Madame , encore une fois , t*eft celle de 
33 votre frère. Mais vous d^evez le favoir 
» mieux que riioi , puifque ce matin , en ar- 
33 rivant, quand je Tai trouvée fur ce coffre, 
33 vous m'avez dit Vous-même que c*était un 
Tn cadeau qu'il me faifait. -^ Mon frère , Sire ! 
3) il y a plus de quatre mois que je ne Taî 
33 vu. Affurément c*-eft un rêve que vous 
30 avez fait eh dormant; & s'il était venu 
» ici, coiîiiïie vous le prétendez , il n*eûr eu 
33 garde de me tenir le propos d'un homme 
*> ivre ou d^un fou, & de vous propofer 
n une de £e$ robbes, Laiflez-cela aux Mçné- 



^2 Fabliaux 

» tricrs ^ auxi Jongleurs & à tous ces vaga-* 

f» bonds qui chantant pour nous amufer. Votre 

9 terre vous rapporte plus de 8a livres (/>, 

3» & il y a là de quoi fatisfaire toutes vos 

9> fantaifies. Achetez un palefroi aufld beau 

» quil vous plaira, donnez-vous les habits 

3> qui vous feront plaifir , vous le pouvez ; 

39 mais fongez que vous n'êtes point fait pour 

» porter ceux des autres. — Eh quoi ! ce 

3» matin c'était vous qui m'y exhortiez. A 

31 vous entendre , je ne pouvais refufer votre 

» frère fan$ l'humilier , & fans lui faire de 

. w la, peine. A préfent c'eft moi qui me dés • 

30 honore : lequel croire des deux ? — Moi, 

» Sire, fai pu tenir un pareil difcours ! moi 

30 j'ai été vous dire . que mon frère m'avait 

a parlé , lorfqu'il n'était pas venu ! En véri- 

30 té fi je ne favais que vous avez dormi, 

3j vous m'inquiéteriez beaucoup. Mais sûre- 

39 ment vous voulez vous amufer. Çà , par- 

» lezrmoi franchement i de bonne-foi croyez' 

9 VOUS avoir vu ici une robhe ? -— Oui certes, 

a> je Tai vue, elle était là, & j'en fuis auffi sûr 

39 qu'il Teft que. je vous vois. — Ah.! doux 

» ami , vous m'allarmejz , & il vous eJft ar- 



o u C p N T E s. 95 

t 

^ rivé en route ^ j'en répondrais ^ quelqu ac* 
3» cîdent que vous ne voulez pas me dire* 
» Regardez - moi ; eh ! oui , voilà ce que je 
35 craignais ; vos yeux font jaunes , vous fen- 
9 tez la fièvre* Certainement vous êtes ma^ 
3» lade. Recouchez - vous , croyez- moi :& 
» puifqu il a plu à Dieu de troubler votre 
» mémoire , recommandez - vous à Notre- 
3» Dame ou à quelque- bon Saint du Paradis , 
» pour qu'ils vOus la rendent. Faites vœu 
» d'aller vifiter TEglife du Baron S. Jaques {g). 
» Vous reviendrez par celle de Monfeigneur 
» S. Arnoud ; il y a long - tems , fi vous 
» m'en euffîez cru, que vous lui auriez pro- 
» mis un cierge auffî grand que vous ». 

Quoique tout ce difcours commençât à in- 
quiéter le Vavafleur, il ne pouvait néan- 
moins s'ôter de Tefprit qu'il avait vu une robbe 
fur le coffre , & il fit venir tous fes gens 
pour les interroger à ce fujet. Mais nul d'eux^ 
comnie je vous l'ai dît , n'avait vu le Cheva- 
lier ^ *& quand même ils euffent été témoins 
de toute , l'aventure , ils fe fiiffent bien gardé 
de dire autrement que leur maîtreffe. L'é- 
poux crut donc, pour le coup avoip l'efprît 






94 pABLtAtTIt' 

troublé ;& férieufement allarmé de Taccldent^ 
il fit vceu d*aller en pèlerinage à S. Jaques, 
& partit efFedivement trois jours après. 

Meffieurs, ce Fabliau eft fait pour les ma- 
ris. Il lès avertit que c eft être fou que d'a- 
jouter foi à ce qu ils voient de leurs propres 
yeux. Pour bien faire & aller leur droit che- 
min , ils ne doivent croire que ce que di- 
fent leurs femmes. 



Se trouve dans les Tromperies de ce fîecle , p. 404 



NOTES. 

(â) Le Vavaflêtir était celui qui tenait un arrière^* 
fief; c'efl-à-dîre , dont la terre n'avait que moyenne & 
bafTe-juilice , & relevait d*un Seigneur qui lui-même 
était valTal d'un autre* Nos Jurifconliiltes ne (ont point 
trop d'accord fur la fîgnification précifè vde ce titre ; 
& Ton conçoit que le (bn du Vavaffèur , dépendant 
du caprice de ûm dzerain, a dû, (elon les lieux 8c 
les perfônoes ^ varier infiniment* 

(If) Outre les Chevaliers qui par la naturnie leur 
fief étalent tenus d'affider aux plaids de leur ftizeraln , 
il y en avait qui y dans les Cours de judice des Sou- 
verains ou des grands Seigneurs y Ce dévouaient par 
goût aux fbnâions de Jugf s« Ou les appellalt Cheva* 



ou Contés. pj' 

llcrs Lttlrts , Chevaliers de Jufiice , Chevaliers es 
JLoix. II y en eut pendant long-tems un certain nom- 
bre dans le Parlement ; eux fèuls même avaient la qua-* 
llficatlon de Mon(èigneur ou de Meflîre ; & Ton pré-' 
tend que c eil de là , comme j« l'ai déjà dit , que vient 
la coutume de donner au corps du Parlement le titre 
NoJfelgneurS' On trouve un exemple de Chevalier 
es Lolx dès Tan 1 1 1 5 \ * Du Cange ; 

{c) Il a déjà été remarqué au Lai de Lanval qu'on mfus Ua«a- 
portait àts fourrures en. été» . '"*• 

Il efl dit ici dan^ i^otîginal que le Chevalier (ôrtit 
déchauffé ^ à caufê de la chaleur. J*avoue que je ne 
conçois trop rien à cette manière d'aller à cheval ^ &ns 
bas , & avec des éperons* 

{d) Dans les joutes & les tournois, le (ùccès d'un 
Chevalier dépendant en partie de la force de (on che- 
val , en avait , pour ces occasions ^ de grands & vigou** 
reux chevaux de bataille qu'on nommait Dextrlers ; 
& de là cette expreffion proverbiale qui (ûbfifie encore ^ 
monter fur fet grands chevaux , pour fe fâcher* Ceux 
dont les Chevaliers le Servaient pour voyager^ s'appel- 
laient Palefrois. Cependant ces deux dénominations ont 
été (buvent confondues. Jamais un Chevalier ne mon- 
tait de jument. C'eût été pouj lui line monture déro- 
geante , & qui (êule eût (ûfïi pour le faiç regarder comme 
dégradé. 

(e) On remarquera que voici un Écuyer faisant l'office 
de valet de chambre & d'inlpeâeur de journaliers. Qu'où 
iê rappelle ce qui a été dit précédemment fiir les fbnc- 



*p5 fktLtkxix 

tions de ces gentils-hommes dans la note qui lès fe« 
gardait. 

(/) Le Poëte , quelques lignes plus haut , a irepré^ 

(enté le Vavaflêur comme un homme fiche. Pouif 

qu*on puiflè apprécier ce qu'était cette richefiè rela« 

tivement à celle de nos jours , je Vais ajouter quel-* 

ques autres faits du même fiecle , que j'àutai même 

foin de ne choi/ir que dans la Capitale , td l'on corn-» 

prend que les prix devaient en tout être plus hauts 

encore que dans les Provinces» 

En 1136) un Juif vendit à TAbbé de Saint Viâor 

^ Sauvai» (ôixantc Cous parilîs un demi-arpent de vignes \ Quel* 

W« t^a. ^" 9"®^ années plus tard Alphonlè de France ^ le dernier 

des Comtes deToulouCè, acheta ^ près du Louvre y 53f K 

un grand terrein contenant des maisons , àts granges 

Se des places, 8c & vafie, qu'après (à mort le Comte 

de Périgdrd , qui l'occupa avec (on fils , en vendit là 

K Ibid. moitié au Comte. d'Alen^on > fils de S. Louis ^\ Oft 

verra dans le Fabliau de la Houffe coupek en deux , 

une mailbn occupée par un IChevalier , laquelle étali 

fi bonne , dit l'Auteur , qu'il l'eût bien pu louer 20 liv. 

Sur ces faits , qu'il ne me fèrait que trop aifô de 

multiplier , j'oblèrverai que la demi - livre ou marc 

d'argent qui , au commencement du règne de S. Louis » 

valait ^4 fous fiC' 7 deniers, vaut aujourd'hui^ 2 liv«; 

que Ta valeur numéraire par confèquent eS devenue 

dix-huit fois plus forte , fans que fà valeur intrinfêque 

ait augmenté ; & qu'ainfî un homme qui aurait de nds 

jours 1400 livres de revenu, ne ferait pas plus riche 

que 



o û C o K X E s. py 

'à\ié notr* VaTafTeut Tétait avec lès 8o, Il aurait même 
J>hyfî<juciVient moins d'argent , quoique phyfiquement il 
en eût lè même poids , parce que notre monnaie a de 
Talliagè , ic qu'alots elle n'eh avait point , ou en avait 
très-peu. Enfin , eu égatd au ptîx tetpecTi/' des den- 
rées qui , il^étànt point fbuÀiIlès aux impôts, étaient à 
très-bas prix , il (èrait réellehlent mbihs à (on aifé« 
On voit dans un Fabliau les gages d^un Valet de 
charrue eâimés â dix Co\is par an. D'après I^ Càkul 
qu'oh vient dé lire , ce (erait environ p livres de notre 
monnaie ; or je demande ^uel eA IVndroit dû royaume 
où Ton aurait à ce prix tm valet .^ Dans Beaumahôir \ ' Ch, j^ *; 
la journée dé l'homme de pied eft évaluée huit deniers , ^* '^^* 
& celle de l^homme de cheval deux Ibus. En jzi6 , 
Mathilde ^ Cômtefle de NeverS, ayant fondé , pour exé- 
cuter lès derniei^es volontés d^Hervé fôn mari , une 
Chapelle à Enti^ain , dans TAuxeftoil , elle y afTigna 
quinze livires de fevertu **. Ces quinze livres de rente "*Hifid*Aur. 
étaient (ans doute fîiffilkntes pouf vivre y puifque Guil^ t,2, p, isi 
lauitie , Évcque de Paris , dans Un Règlement publié 
ttente-trois atis auparavant, avait déclaré qu'un Êcclé- 
fiaftique ne pouvait pas , en sûreté de cohfciehce, pof- 
iider à la fols deux bénéfices dont l^un rapporterait 
cette lômme. £t pour iie citer ^ encore uAe fois , que 
des exenciples pris dans la Capitale , S. Louis , afin 
d'cngaget les Juifs à fè coi^vertir , fallait â ceux qui 
recevaient le Baptême une rente 4'un ou deux deniers 
par jour. Quand il fonda THôpital des Quinze- Vingts ^ 
il ne donna pour U nourriture d^ çç$ trois cens aveugles , 
Tome //, G 



p8 Pablîauit 

que 30 livres' parlfîs par an. Aux Holpîtalieres ndm^ 
mécs Filles-Dieu , il en donnait 400 ; & avec cette 
Comme modique , fat laquelle il leur fallait encore dé- 
falquer 10 livres pour le Curé de S. Laurent , elle^ 
• Sauvai, trouvaient moyen d'entretenir leur Hôpital ^ , de payer 
rismn, m] 1®"" domcftiques , de recevoir les pauvres qui fe pré- 
P- 47i' (entaient , de nourrir Jeux cens filles repenties , & avaient 

' de quoi vivre trcs-honnétement. Je vois par une pièce 
de nos Poètes , intitulée Us Cris de Paris , que le (âc 
de charbon coûtait un denier ; & par un autre , qu'on 
y avait un pâté pour une obole» Il en était ainfî des 
cbofès de luxe. Un compte de la Dlaifôn du Roi en 
^Fe/y.Hï/î. i»oi" 9 prouve que rhabiUement complet d'une Dame 
dtlr.t.vii» j Palais coûtait huit livres, celui des Chambrières 

5 8 fous , & la toile pour les chemitês des plus hautes 
Dames i H 8 den. Dans un autre compte de Tannée 
1 1 1 7 , la robbe la plus riche qu'avait eu le Prince Louis ^ 
fils aîné de Philippe- Augude , monte à 9 liv« 15 C 
Il y eh avait une de 3^ H Quand S. Louis conféra 
la Chevalerie au Prince Philippe (on fils , il y eut à 
Paris des fêtes magnifiques qui durèrent huit jours, 

6 pendant lesquelles plus de Soixante Seigneurs fiirene 
faits Chevaliers avec le Prince. ^J[amais , remarquent 
les Hiflpriens , on ne vit à pareille cérémonie plus àm 
NobleiTe & de Clergé raflèmblés. Le Monarque en 
voulut faire tous les firais* Ils montèrent à 1^00 liv« 

(^) Ce titre de Baron donné à S. Jaques de Galice eff 
aiTez comniun dans nos vieux Auteurs. Froiflàrt l'em* 
ploie plufieurs fois dans le cours de (on Hifioire. 



b Ù C Ô N T Ë Si pp 

^ i !•• i I l I I I il t ■ ■ !■ ! Il T I ■ ■ » 

t)ÊLAt)AME 

^UI FIT ACtROI&l A SON MARt Qu'iL AVÀIT ftâvé; Par Guérill. 

LES CHEVEUX COLft^Éa 



Jl utSQUÈ Guérin a tant fait que de ri- 
3i mer ce Conte , il eft juftc que fa peine 
> ne foit pas perdue, & il faut que vous 
» ayez la bonté de 1 entendre 3* ^ 

La fuite ne pou fi préfinur qu'eu extrùiu 

lui fentime d'un Chevalier aime un jeune 
homme. Celui-ci a une fceur mariée , chez la-- 
quelle fe donnent pendant quelque tems les 
rendez-vous* L'amant enfin trouve le moyea 
de s'introduire une nuit chez fa maîtreife.. Il 
s'avance à tâtons vers le lit pour la réveil-^ 
1er ; mais l'obfcurité &it qu'il fe trompe , & 
s'adreiTe au mari» Le Chevalier fentant des 
mains étrangères, & croyant avoir aJîkire à 
un voleur , le faifit fortement; & après avoiu 
lutté quelque tems avec lui, il le renverfç 

G z 



/ 



dans un cuvier qui fe trouve là , & cria U 
fa femme de lui apporter bien vite une lu- 
mière. L^ femme ^ qui ne doute nullement 
que ce ne foit fon ami^ répond quelle a trop 
peur pour aller ainfi , dans les ténèbres , à la 
cuifine ; mais elle s'offre , fi l'époux veut y 
aller , de tenir le voleur. Le Chevalier le lui 
fait prendre par les cheveux y en lui recom- 
mandant de ne point lâcher , & court allu- . 
nfi^r fa chandelle & chercher fon épée. Pen- 
dant ce tems la Dame fait évader le galant ; 
après quoi elle court prendre dans Tétable un 
jeune veau, qu'elle porte dans le cuvîer, & 
qu'elle faifit pat la queue (a). Lé Cheva- 
lier, quand il revient & qu'il fe voit trom« 
pc, foupçonnant ce qui n'eft que trop vrai, 
dit féchement à fa femme d'aller rejoindre 
celui qu'elle avait mandé , & la met > â la 
porte. Elle fe rend chez la fœur , où déjà était 
arrivé le jeune homme, & oà l'on fe dé- 
dommage du contretems qu'on vient d'éprou* 
ver. Mais auparavant elle appelle la fervante , 
& lui promet cinq fous , fi elle veut aller dans 
la chambre du Chevalier , s'affeoir au pied 
du lit 9 & là fanglotter & géoiir dç fon mieux» 



& ir C o N T I s. Xôi 

i#a fille^ féduite par Tappas du gain , y^confent; 
Xe Chevalier , que le bruit réveille , & qui 
croît entendre fa femme, faute du lit en co- 
lère. Il la frappe avec un bâton dont il s'é« 
tait armé à deffein , & lui coupe les cheveux 
pour rendre fa honte publique. Elle fe fauve 
enfin , & revient en pleurs raconter ce qui 
lui e& arrivé. On la conible , en lui promet"- 
taat de l'a dédommager plas amplement. 

Quelques momens après , la femme y quand 
elle: foupçàome que fon époux pourra être 
rendormi , retourne chez elle ^ enlevec^ fub- 
tilêment les cheveux ^qu il avait fourré^fous 
k traverfin, niet à la place la queue de fon 
veau qu'elle coupe ^ fe déshabille enfulte , & 
fe couche tranquillement. Le matin , la Che*^ 
valier , en fe réveillant « eft fort furpris de la 
voir à fes côtés i &: lui demande dç quel 
front elle oii relier chez lui* — Eh ! où vou- 
lez-vous donc que faille l n êtes - vou^ pas 
mon mari ^ Là-deifus groflbs injures fur IV 
venture <Ui la nuit. La Dame aifeâe le plus 
gcand étonn^nent» & d'un air férieux».qui 
le déconcerte , lui demande à fon tour :ul 
rcve ^ou^s'il eft devenu fou, Pour la convain- 



/ 



102 Fabliaux. 

cre, il t'eut montrer les cheveux (ju^îl fiiî 
a coupés , & ne tire que la queues du veau» 
A ce fpedaclQ il refte interdit , & Tq croît 
enchanté. Il tâte, il examine fa femme, à qui 
il ne trouve ni la marque d'un coup , ni un 
cheveu de moins. Cdl^-ci profitant de fou 
étourdlfTèment ^ fe plaint , de la maniera la 
plus hautaine 9 des fbupçons injurieux qu'il a 
ofé cqncçvoir fur Cà vertu. Elfe pleure, elle 
fe fâche, ellé^veut fé retirent chez â^s p;arensv 
Pour Tappaifer , il efl oblige de; loi demander 
pardon è mains jointes^ & il refte . cpnvaincu 
que , dans un rêve fans tloute , il a été lui- 
même, couper la queue de foh veau , croyant 
couper les cheveux de & femme ^ mais ja-r 
mais , ajoùte-t-il , je ii*ai eu un rêve qui m ait 
autant frappé que cçl^i-ci,- 



•^^"■'•^^^ff^F" 



JDans d'autres verjzons, la fcêne fe paffe che\ un 
^fayfan ; mais il y a peu 4€ différence avec la verr. 
J^on qu'on vient de lire^ 



I .J ' .". ' I 



Ce Conte eft un de ceux que les Fahliers ont imites 
ie Bid'Pàl ; car quoique la tradu£iion que Galand 
nou^ a 4iom^e dfi cet Autour Jbitfi4te d^apré^ wi^.aii{r^ 



ou Contes. loj 

tradu^on Turque affe\ moderne , quoigu* Il avoue que cei 
ouvrage ne nous ejl parvenu que de tradu^ions en 
traduêtions , & que les tranjlateurs fe font permis d'y 
faire des additions à leur gré ; néanmoins ,' vu Vim* 
poffîbilité de pouvoir diJUnguer ces morceaux modernes \ 
je regarderai comme de Bid-Pai tout ce qui fe trouve 
dans la verfion françaife de M* Caland* 

X. a femme dun Cordonnier a une intrigue , de la* 

quelle une voijine , femme de Chirurgien ^ eft la con^ 

fldente 6 tentremetteufe» Un reride^-^vous eft donné à 

Vantant en-Vabfence du Cordonnier ; mais celui-ci re» 

vient quand on- ne t attend point , & voyant quelqu'un 

roder à fa porte ^ il entre en foupçon ^ lie , après heau-^ 

coup ^injures , fa femme à un pilier^ & va fe cou- 

cher» La Chirurgienne^ che;^ qui F amoureux s' eft rendu ^ 

vient la chercher. Vautre lui conte ce qui lui eft arrivé ; 

elle la fait confentir à fe laijfer lier pour quelques 

momens à fa place , & fort, te mari pendant ce tems 

fe réveille y & appelle fa fimme^ La CHirurgienne liofam 

pas répondre , il s'impatiente ^ & avec un couteau 

vient lui couper le w^» La Cordonnière , de retour y. 

reprend la place de la Chirurgienne» Quelques mo^ 

mens après , elle feint dadrejfer i Dieu une prière , 

dans laquelle elle le prie de la guérir de fa blejfure ^fi- 

elle efl innocente* Elle appelle enfuitefon mari^ qui 

la trouvant faine & entière , lui fait des excufis. La 

voifine était retournée che\ elle , fort embarrajjee defon 

accidents Mais le Chirurgien lui ayant demandé fe s oiuils^ 

pourfortir.^ celle-ci après a^'oirfaitjimblant de chercher 

G ^ 



104. FàBLIAUIE 

long - tçms pour V impatienter , apporte un rafoir ,• 
q\ie de colère il lui jene à (a tête. Elle. s*ecrie alors 
^11 il lui 4 coupé le ne\y & dès qu'il fait jour ^ ell^ 
va , acçompq,gné^ de fes parera , ^j^nand^r juflice an 

Ca4h 

ie trouve dans les Novelle amorofê 4c gU ûicognltl , 

^. 1^8 , ^ové %iy & dans les Contes- Pcrfàns traduits 

dç V Anglais, pag. 301 , tf peu " pris çom^ d^ 

£id-Pai. 

>iT. Jourtt. Dan^ Boc^^^^ unefirtimefe d4roh.e la nuit favoris 

4ans la ru^e ^ & q/u^elle s* attache au pie4» Le mari ^ 
i^ne certaine riuit qu'il s* était réveillé y fent le fil en 
j^ retournant ; ilfe Vatta^che , & quand il fe fent tirer , 
il defcend avec des armes ,, & pourfuit Camojiireux quil 
ne peut atteindre. De ççlere il revient Battre Ja/imme^ 
4 laquelle il coupe les chevaux ; fy fort pour aJUler fe 
plaindre à fes heaux-freres ; m(iis ç était la fèrvantc. 
qui! avait maltraitée fans le f avoir , & qu^ Vépoufe 
qui prévoyait tout c^ci^ avait fait entrer dans le Ut % 
à fa place , dés qu'il en était forti. Quand les frères, 
arrivent , i!s trouvent leur fœur travcdllant paifioUr 
ment» Elle demande pourquoi ils viennent ^ & ^ffk^^ 
la plus grande colère. 
^ Se trouve ainfi dans la Fontaine» 

J)ans les Cent Nouvelles nouvelles de la Cour de 
Çoutgogne ( ce fon{ des Contes qui furent faits pour 
f,ou^s XI , lorf(^u! étant encore Dauphin , il fe retire^ 
(fe«/ cA^tq Cour ) , la femme fuit coucher la nuit un^ 



Ù V C O N T 1 ï. tOf 

defts voifines à fa place ^ parce qu'ayant eu querelle 
dans le jour avec fort mari , eUe craim ien être 
kattuei U refie comme dans le Fabliau. 

De même dans les Noyelle di Male(pini ^ K>m« x , 
^•131, v% Nov^ xlm 



{a) Dans Us Cent Nouvelles nouvelles ie la Cour 
<Je Bourgogne, /?• 104. Dans les Cent Nouvelles con- 
tenant cent HiâoiFes. Dans le Recueil des Plai&ntes 
Nouvelles 9 /^jjf. xtj» i>tf;Lr /e/ Fa(cétieux devitz des 
Cent Nouvelles nouvelles, /y. 141. ( Ces quatre Re* 
çpeils ne £>nt que le inéme ^ (bus des titreu dififérens, 
& je préviens que dorénavant je ne citerai que le pre-> 
mier ) ; un Chevalier vient toutes les nuits chez la femme 
d^un Marchand* Un coufin du mari , qui s'en eft ap« 
perçu , Ytn avertit : le mari prétexte un voyage , le 
coufîn refie aux aguets dans U maifôn ; ft quand le 
Chevalier arrive , l'autre , feignant d'être un domeftique , 
le prie d'attendre un inftant , & le fait entrer dans un 
petit réduit obfcur, où au flitôt il l'enferme. Le Marchand 
alors court '.hez les parens de (â femme, pour les con- 
vaincre de (on dé(ôrdre« Elle avait entendu le bruit , & 
était venue délivrer fôn amant, à la jjace duquel elle 
avait mis un ine. Toute la famille arrive ; on s*ap-- 
prête à tuet le coupable \ on ouvre , âr l'on voit (brtir 
V4q? <^\ commence à brairçt Le coufîn (êul efi battUt 



larf FABLiAVr 

Se trouve ainfi dans ks NoVellc di Maicfpïnt » t. t , 
/. ito, JVov. izi. 

Dans /«Convivalei Sermonn, r. i,^, 99» 
Dans kl Norelle di Domentchi , p. 7t> 
Dans les Jogo-Seria Mehndri , f. i , />. 41 , avec 
quelques ckangemens. 

Dans les Epîfi. d'Arifieneio, une -femme ejt enfer- 
mée avecfoft amant , quand laut-â-coup arrive U piar'u 
EQe lit les mains du galant , & le livre en cet état 
à fan ipoux , comme un filou qt^tlle vient de fiùfir d 
^arrêter, L'ijfoux veut le tuer; elle s'y oppofi, & 
confeille plutôt de le garder jufquà ce qu'il faffé 
jour , & qu'on puiffi le mettre «ntfe tes mains de la 
Jujlicei s' offrant eîU-mime de veiller pendant ce tsms. 
Vis que r^oiOf eft endormi , l&pre'teniu, voleur échappai. 



ou Contes, 107 



■*— f- 



DES PEUX ANGLAIS. 

€e Come^ dont le fimds^ quoi fut plaîfoM , miwque 
fi^anmoins d^intér<$ , tfi , fomme hcaucpuf d^ autres 
de ce Recueil • du nombre de ceux qui' demande^ 
raient , pour ùre lus avec quelque plaifir y des 
détails 4e PoeJ/ie piquans & agréahlesm Peut - etr4^ 
Jert^^t'il fupportable en n^en préfentant que Vextr(û$% 



'w^"*»^^"^— ■^ff"'*?'"^"— i^ 



vJn Anglais nommé George , venu à Paris 
avec Alain fort camafade, y tombe malade. 
Dans cette circonftance il lui prend envie 
de manger un morceau d^gneau^ ^ il prie 
Alain, qui le garde, de lui en acheter. Mais 
dans fbii mauvais Français ayant dç la peinç 
i s'exprimer C^>, il demande un morceau 
^V/2tf/,..Alain , qui ne parle pas mieux que lui , 
va de boutique ^n boutique demander de la- 
nel, On ne fait ce quil veut dire, on lui rit 
au nez, on Iç prend pour un Auvergnae^ 
ou pour un Alùmand, JEnfîî\ quelqu'un croît 
le comprendre , ^ s'imagînant qu ij . de- 
înatide de 1 ane , lui vend un petit ânon 
dç «juinje jours cp'il a cUez lui. Alain em* 



V 



Ï0€ ^F A IS L l A V Jt 

mené ranimai^ & en accommode une cuiflfer 
à fon ami. George » qui mourait de «faim , la 
dévore ; cependant Vos lui paraiffaît bien gros 
pour un os d'agneau* li foupçoane Alain d^ 
lavoir trompé, & demande quelle forte de 
bête il lui a fervie. Alain fotrtient que c'eft 
de Tanel , 8c pour le prouver , il va en cher- 
cher la peau. George regarde cette pc^au^^ il 
la prend par tous les bouts, il la retourne, 
& en revient toujours à dire, qu'anel avait 
petits os y & celui-ci n'être pas fils à Be\ Eh 
oui , voiêsdir^ bien , reprend Alaia, lui n'être 
pas filsà Berbis y être fils à Hi-kan : ic alors, 
pour imiter Tanimal dont it voulait parler* 
il (e met à ricanner & à braire d'une telle 
force, que le malade , pâmant de rire, eut 
une crife qui le tira d'àfFaîre». 



NOTE. 

{a) La hngue Roâitn^ ( Fr;ia9ai(ê') était celle qu'qa 
parlait alors en Angleterre» Dès le commencement dtt 
Xr fîecle 9 les grands Seigneurs Anglais ayaient cou- 
tume d'envoyer en France' leUfs enfàns | pour rappren- 
dre , parce qu'ils la trouvaient plus douce 8c plus 
polie que h leurt ^pud Ducc/n Ncuftri<z cducatut^^ 



ou C î^ t E s. lô^ 

to 'qaùd ûpud noMiffimos Anglos ujits tcneat filiùs 

fuos apud Gqllos nutriri , oh ufum armorum^ & Unguœ 

TUKÎi^^ barharicm toUendkm \ Edouard le Confeflèur , »tîefr. de 

qui avait été élevé en Normandie y Tîntroduifit à là T*^*' . otU 

^ tmptnalia 

Cour & dans les aâes pubUcs« Quelques années après, m. to66. 
Guillaume le Conquérant Téublît par la force. Il voulut 
que toutes les loix & toutes les dhattes IRiflent en « 

Romane y 8c que ce fât la iêule que dans les écoles 
cm en(ê!gfiât aux enfans, & qu'on employât dans les 
Tribunaux de Jufiice. C'était tellement la langue du 
Gouvernement que , quand les ennemis de l'Évéque 
Ulfian voulurent l'éloigner du Conïeil du Roi ^' . une **-^^**- '^^- 
des principales tai(ôns ^'ih apportèrent , fut qu'il ne 
&yait point le Roman , & que par conféquent il ne pour- 
rait y aflîfier* A la Cour , compofée en grande partie 
des Seigneurs Normands qui avaient (iiivi Edouard ou 
Guillaume en Angleterre, elle put (ê confêrver aÔèz pure ; 
mais chez Iç peuple , qui devait l'abhorrer, parce qu'elle 
était une loi impofée par le vainqueur , & qui d'ailleurs 
avait déjà la fienne , elle dut être fort corrompue* 
Qu'on en juge par l'Anglais de notre Fabliau» que 
perlbnne ne peut entendre y & que l'on prend pour 
Allemand ou pour Auvergnac ^ (j'ai déjà dit que les 
Provinces de France au midi de la Loire parlaient le 
Provençal), 

Lii langue Romane continua d'être la (êule admilê 
dan» les Tribunaux d'Angleterre julqu'en 1 3^7 , qu'É^ 
douard III permit de ^laid^r en Anglais. . 






^C^SmUSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSS. 



L'ARRACHEUR DE DENTS. 



«MH^^MÉI 



J^AI connu en Normandie un certain Ma^ 
i*échal , qui était renommé pour fon, favoir* 
De toutes 'paîrts on accourait le con(ulterj 
& fa maifon ne défempllifaît pas ; mus en 
quoi il excellait fur-tout, c^était à arrachei? 
les dents des Villams* Voici comment il s'y; 
prenait* 

Après avoir vifité ta bouche du fouffirant i 
cette dent-là ne vaut rien , difait le Forge- 
ron , il faut la déloger. Alors il prenait un 
fil de fer 9 & liait ^ avec un des bouts , la dent 
malade ; puis faifant mettre à fon homme un 
genou en terre , & tourner le dos à la forge , 
il lui approchait la tête contre fon enclume^ 
à laquelle il attachait l'autre bout du fil. Pen* 
dant ce tems il faifait rougir un fer dans ù 
forge. Quand tout était prêt; tiens bien,di« 
fait-il au Villain ; & ^ il lui paflait fous le | 
nez le fer étincelant. L'autre ^ de furprile & 
d'e£B:oi , fe jettait en arrière , & avec une telle 



J 



ou Contes. m 

force , qu'ordinairement il tombait à la reo- 
verfe ; mais de l'elfûrt auiU !a dent partait , 
& elle reftait au fi]. 



Se trouve dans la Gibecière de Mon» , pt jsr* 
Hans le Courtet Facétieux , ;>. 1 5 S. 
I?ans Us Novelle di Fr. Sacchetti, (. t\ p. éS. 
Vans les Sérées de Bouchet , p. 4^8 , to' S^rei^ 
Dans le Tréfor des Récréationi, p. n8. 
Dam les Nouveaux Contes i cire, 17, 179. 



tlà F A B L I A t; * 



Par 



* L'INDIGESTION DU VILLAIN (d). 



L i Paradis n'eft point fait pour les Vil- 
lains ; TÉcriturc nous l'annonce. Ni pouf ar- 
gent ni pour bpnnes couvres , ils ne peuvent 
jamais Tobtenir ; & en vérité cela eft ^bîen 
fufte. Quoi ! vous voudriez quW gredin lo- 
geât avec le Roi du Ciel ! L'enfer donc leur 
était deftiné 5 long-tems il a été leur partage ; 
& s*il n'y vont plus à préfent , c eft par une 
aventure finguiiéife que je vais vous raconter* 



> 

«1* 



Extrait de ce qui suit** 

Un Villain, malade dune indigefticiii , eft 

à toute extrémité. Satati, félon fa coutume, 

envoie faifîr Tame } mais par dédain pour un 

objet fi peu important , il n emploie à cette 

vile fondiôn que le plus bête de fes fatel- 

lîtes. Celui-ci qui n'imagine pas que Tame 

d un Villain doive fortir par le même paf- 

fagc que cel|e des autres, attache un fac à 

la 



ou Contes. ïij 

la porté oppofée. Tout- à -coup une ctife 
feeureûfe foulage le malade. Le fot Député 
voyant le lac fc remplir, le lîe promf tement 
jpar en haut , & va le porter à Ton Souverain ; 
mais Satan maudilTant cette ame infeâe^ jure 
de n'en jamais recevoir qui ait habité corps 
de Villain» 

Or hdàîntenaht , ajoute Rutebeûf , malheu- 
reux fur la terre , chaffés .du ciel , rebutés 
des enfers » je vous demande ^ Meflieurs , où 
iront ces infortunés^ 

NOTE. 

( d) J'ai changé le titte de ce iPabUaù , qui dans 
Vorîgîfial eu intitulé là Pet du Fillain* J'euflè même 
iùpprimé le Conte ans héfîter , s'il n'eût contenu que 
la poliflbnnerie grofliere qu'annonce (on titre ; mais en 
l'admettant , j'ai ïnoins confîdéré le genre de plai&n- 
terie qu'il offre, que l'objet mêmç fut lequel roule cette 
plai(ânterle. On a déjà tu plufieurs exemples de Ift 
licence avec laquelle les Fabllers & permettaî^t dt 
badiner fiir le Paradis & l'Etifer* Aux réflexions que 
mes leâeurs n'auront pas manqué da faire à ce' fit- 
jet , j'ajouterai feulement ^quelques faits qui sûrement 
en occafionneront de nouvelles ; c'eft qUe ces fà« 
cétiet icandaleu(ês fiir les deux points importans de 
Tome IL H 



/ 



114* Fabliau* 

toute religion étalent cependant la récréation des grandi 
Seigneurs aux fêtes de Tantlée les plus (blemnelles ; 
'c'efl que, tandis qu'on exterminait parle feu , pir àei 
CroUâdes particulières , Sec , certains hérétiques qui ne 
différaient qu'en quelques points de la croyance géné- 
rale , les Poètes qui compo&ient ces impiétés, les Mu« 
ficiens qui les chantaient > ont vécu tranquillement , & 
font morts dans leur lit ; c'efi que ces pièces enfin , donc 
aujourd'hui les Auteurs feraient pourHiivis, ont paru 
prefque toutes fous le règne du plus religieux de not 
Monarques , fous un Prince dont la maxime éuit qu'il 
ne faut répondre que par un coup d'épée à celui qui 
ofe médire de la loi chrétienne ; ibus on Prince qui 
fit percer d'un fer rouge la langue d'un Bourgeois de 
Paris , convaincu de blafphéme ; qui ^ lorsque le Lan^ 
guedoc , révolté contre rétabliiTemcnt de risquifition , 
prit les armes y &c« &c« &c« 







fe U C O K T E s. ÏIjÇ 



DES CHEVALIERS, 



DES CLERCS ET DES VILLAINS. 



JVi JLSStMVKS^ voulez^vous connaître quels 
tont les goûts & les mœurs de ces trois con^ 
ditions différentes ? mon Fabliau va vous Tap^ 
prendre. 

Deux Chevalieirs ^ voyageant enfemble , 
trouvèrent dans kur route une peloufe char- 
mante 9 émaillË» à» fleurs » ombragée par des 
arbres touffus, & qui o&ait la vue la plus 
agréable* Ravis de la beauté du lieu 3 ils s*é^ 
crièrent , ah ! quel plaifîr , fi nous avions ici 
bon pâté, bonne cheré, avec d'excellent vin ! 

Quelque tems après paiTent deux Qercs * ; * Ecciéfia(U« 
Se Tun d!eux dit à fon compagnon ; ami , qui 
aurait en ce lieu , poiu: rire & folâtrer ^ femme 
jolie qu'il aimerait !•••.•• 
, Eux partis , arrivent deux Payfans qui re- 
venaient du marché. Ceux-ci admirent, comme 
les autres , ce lieu délicieux. Ils s'y arrêtent 

H 2 



^i^ .P jL.t X I À u r 

comme eux ; mais devinez Tufage que ietf 
Villains en firent. 

Malgré ce que je viens éa vous dire contre 
les Villains , fâchez néanmoins , MelEeurs , 
que ce n'efl: que par le CŒUr qu'on l'eft réel- 
lement ; fâchez qu'on ne devrait être regardé 
comme tel , que quand on a fait aâîon vrai-, 
ment villaine, & qu'on peut le devenir, fut- 
on né au premier rang. 



t tr. C K T E 1 *l^ 



DES C A T I N S 
ET DES MÉNÉTRIERS. 

Ce Came manque dans les recueils de M. de Saînte* 
Palaye , quoiqiCil foit du manufcrit de Berne dont 
il a une copie ; on Vy a fans doute ouhliém J'en ai 
trouvé dans le catalogue des manufcrits de cette 
Bibliothèque ^ donne' par M* Skïnner ^ un extrait 
en latin & fans titrer Le voici traduit. 



Ju) I E u , quand il eut créé le Monde , y 
plaça trois efpece^ d'hommes , les Nobles^ 
les Eccléfiaftiques & les Villains. Il donna 
les terres aux prendevs^ les décimes & ïes 
aumônes aux féconds ^ & condamna les der- 
niers à travailler toute leur vie pour les uns 
& les autres. Les lots aînfî faits 3 il fe trou- 
va néanmoins eqcore deux forces de gens qui 
n'étaient pas pourvus > c'étaient les Ménétriers 
& les Catins. Ils vinrent préfènter leur re- 
quête à Dieu , & le prièrent de leur aifigner 
de quoi vivre. Dieu alor^ donna les Mené-- 
triets à nourrir aux Nobles , & lesGatinsaux 



dtS Fabliavï 

Prêtres. Ceux-ci ont obéi à Dieu , & rtrei- 
plî avec zèle la loi qu'il leur a ïmpofée; ' 
auin feront-ils fauves inconteftablement. Mais 
quant aux Nobles qui n'ont eu nul fotn de 
ceux qu'on leur avait confias , Us HQ doivoq^ 
attendre aucua ^ut. 



O U C O N T E s» ^. ïip 



— ^— — ■ 



, LA BATAILLE 

DE CHARNAGE ET DE CARÊME. 



■■ 



JVl ESSiEUR'S, je ne puis plus vous celer 
davantage une aventure qu'on a fue dans le 
tems par toute la terre , & dont là relation , 
perdue pendant bien des années , vient enfin 
d être retrouvée par me$ foins. Jamais Rois , , 
Comtes ni Ducs n*en ont len tendu de plus 
belle. Au refte je n'ai pas befoin dlnfifter fur 
la foi qu'elle mérite ; |e penfe être connu de 
vous , & vous favez que je ne mentirais pas , 
quand on me donnerait cent marcs d'argent* 
Le Roi Louis avait annoncé Cour-pleniere 
a Paris pour les Fêtes de la Pentecôte; & 
une multitude infinie de perfbnnes s'y étaient 
rendues ^ foit dans le defTein de participer 
aux plaifirs , fbit pour y contribuer. Du nom- 
bre de ces derniers furent deux Princes puif- 
fans qui arrivèrent chacun avec un cortège 
nombreux. L'un était Ckarnage^ ricbe en amis ^ 
honoré des Rois & des iDucs , aimé par toute 



i20 Pabliàitt 

la terre ; & Tautre , Carême le félon , Tenne-e 
mi des pauvres ^ Ici Roi des groife^ Abbayes^ 
& des Moines , & Prince fôuverain des étangs ^ 
des fleuves & dç toutes les mers. QuoiquHl 
foit peu aimé , quoique peu de gens reiTem-. 
blent à ^eux du Beauvaifis & dXDloane qui 
pour un poifTon donneraient un boeuf , néan- 
moins. , comme il vint efcorté ' d^une groi& 
fuitç dp Saumons & de Raiest , on Iç reçut 
fort bien. Mais cet accueil fut Torigiiie d'une 
querelle fameufe , ainfi quç vous l'aller voîr« 
Car Chaînage , choqué de k préférence in- 
jufte qu on donnait à fon rival » ne put com- 
mander à fa colère 5 ^ s empoi^a contre lui 
en pienaces & en outrages. Carême à qui 
furent rapportés ces difcours injurieux ^ & 
naturellement fier- & hautain 5 éclata à fon 
tour. Il s'avança vers fon ennemi pour le 
défier 9 & lui déclara la guerre ; guerre ter- 
rible & fanglante qui ne devait finir que par 
la ruine de lun des deux rivaux. 

Tous deux auffi-tot fe rendirent dans leurs 
fltats 9 afin de hâter par* eux-mêmes les pré^ 
paratifs de cette grande journée ^ & con*. 
vaquer leurs ya(faux (a). Çaremç dépechai^ 



b tr C o K T 1 ». t2Ï 

I 

aux iîens^un Hareng qui» avec la rapidité 
d'une flèche » parcourant les mers ^ alla con- 
ter par-tout rinfulte faîte au Roi leur fuzerain. 
iTous, îufqua la loiurde Baleine » promirent ' 
d*accourir pour venger fon honneur offenfé* 
Pas un feul ne s'en difpenfa. Qui eût vu Tar- 
deur générale n eût pu s empêcher d'être cton* 
né y les mers ce jour-là fe trouvèrent défêrtes, 
XJn Ëmerillon , dans l'autre parti , fut char- 
gé de même d'aller notifier aux Feudataires 
<le Charnage la déclaration de guerre. Les 
tjrues & les Hérons vinrent auffi-tôt préfen- 
ter iQurs fervices. Le Cigne&le Canard of- 
frirent de veiller à l'embouchure des rivières , 
$c promirent de les garder fi bien qu'aucun 
de leurs ennemis ne poilrrait pafier. Agneaux, 
Fores y lièvres , Lapins , Pluviers , Outai^des 
& Chapons , Poules & Butors , les Oies graf- 
fes enfin » le Pan fier de fon plumage etin- 
celant, tqus, jufqu'à la douce Colombe, ie 
rendirent fous l'étendart de leur Souverain. 
Cette troupe bruyante. & timide , fiere de fon 
nombre , célébrait d'avance fa viâoire ; & par^ 
tout, fur fon paifage, elle faifait -retentir les 
ms. dei fQ$ cris difçordan^,, 



lOM Fabliaux 

s 

Carême 5 armé de pied en cap,, s'^avançl 

* Fatffon monté fur un MuUet , * & partant nn fro^ 

(^uêvonçlii' mage en guife decu. Sa cuirafle était une 

' Raie , fes éperons une arête , & Ton épée une 

Sole tranchante. Les traits & les munitions Zt 

guerre confiftaient en pois , marons y beurre , 

fromage 5 lait(Â) & fruits fecs. 

Charnage avait foc heaume fait d^un pâté 
de Sanglier furmonté d^un (c) Pân. Un bec 
d'oifeau lui fervsdt. d'éperons , & il montait 
un Cerf dont le bois ramu était chargé de 
mauviettes. 

Dès que les deux Généraux s'apperçurent y, 
ils fondirent l'un fur l'autre 5 & fe battirent 
avec fureur; mais les troupes de chaque 
parti s'étant avancées pour les fecourir, ils 
furent féparés» ic l'afiàire devint générate.^ 

Le premier corps qui eut quelques fuc- 
cès fut celui des Chapons. Il tomba fur les 
Merlans qu*on lui avait oppofés, & tes cul- 
buta fi vivement que ^ fans les Raies armées 
d'aiguillons » lefquelles, foutenues des Maque- 
reaux & des Fîets , vinrent rétablir le corn* 
bat 9 le défordre peut-être fût devenu plus 
confidérable» Les archers de Carême alors. 



a V C o N T I s. laj 

commencèrent à fair^ pleuvoir fur leurs en ^ 
iieml^ une grêle de figues feches , de ponimes 
& de lioix; & les Barbues auflî - tot^ les 
Brèmes dorées <i l^s Congres aux dents ai^ 
gèles y s'élancèrent dans leurs rangs étonnés; 
randîs que les Anguilles frétillantes , s^entor^ 
tillant autour de leurs jambes ^ les renver^ 
fklent fans peine. Qn remarqua fur - tout un 
Jeune Saumon & un Bar courageux , qui firent 
4es prodiges inouis de valeur. Non » une fe* 
jnaiuQ entière ne me fuffirait pas pour vous 
xacontelr toutes les proueiTes que vit cette 
brillante journée, 

Péjà Tarmée aquatique gagnait du terrein^ 
^ la viâoire allait fe déclarer pour elle; 
mais tout'i'à-coup , les Canards par leurs cris 
appçUant du fecours , deux Hérons & quatre 
lEmerillons s'élèvent dans les airs , 3c fonde nt^ 
compiç la foudre , fur les vainqueurs. Le Bu^ 
tor ^ la Grue viennent les fécouder C^> Touli 
ce quils attaquent eft dévoré; & le carnage 
devient terrible. Le Bœuf pefant ^ qui , )u& 
qu alors ayait vu ^ faos ç'émpuvoir , le danger 
de foi^ parti 5 s ébranle çnfîn. Il s'avance lour;^ 
dçQient;, abat^ renverfe dçs filçs ejitiere^^ 



12^ F A B t r A tr < 

écrafe tout ce qui ofe lui réfifter , & fevtï 
jette répouvante & le défordre dans toute 
l'armée» 

C'en était fait à jamais de Carême ^ s^l fè 
fût opiniâtre à combattre plus long-tems,^ 
céda prudemment au danger , & fit prompte^ 
ment fonner la retraite ; dans fefpérance de. 
pouvoir , pendant les ténèbres , rallier & ra- 
nimer fes troupes, pour recommencer le len- 
demain la bataille. La nuit fut employée de 
part & d'autre à faire de nouvelles dîfpofi- 
tions; mais \in événement imprévu vînt dé- 
cider pour jamais du fort des deux Mo- 
narques, . ' 

Au point du jour, Notl (e>, fuîvî d'un 
renfort confidérable , arriva au camp de Char- 
nage ; & la joie qu^excita fa préfence y écla- 
ta par des: milliers^ de cris d'àllégrelTé. Ces 
tranfports bruyans, qui retentirent jufqu'au 
camp ennemi, y jettercnt Tallarmeé On vou- 
lut favoir ce qui les occafionnait, & l'on dé- 
tacha quelques efpions pou^ s'ien éclaircir. 
Mais quand ceux-ci , de retour , eurent fait 
kur rapport, à l'inquiétude fuccéderent l'a- 
battement & la confternation» £n vain^ Car 



ou C O K T £ s. 11^ 

râme^par Tes difcours, efTaya de réchauffer 
lès courages ; la terreur les avait glacés. Cha« 
cun jettait Tes armes ^& de toutes parts Toa 
n^entendalt que des voix féditieufes crier la 
paix y la paix^ 

Forcé donc de traiter malgré lui, &fuc 
le point de fe voir trahi par fes propres fol- 
dats y le trifte Monarque envoya ^ pour né- 
gocier^ un Député au vainqueur. Charnage 
qu'avaient enorgueilli la viâoire de la veille 
& fes nouvelles efpérances, exigea d'abord 
que fon ennemi fortît pour jamais de la 
Chrétienté. Cependant ^ fur les repré&ntations 
de (es Barons^ il entra en accommodement, 
& conjointement avec eux (/) conclut un trai^ 
té ^ par lequel il confefitit que Carême parût 
pendant quarante fours dans Tannée , & deux 
jours en outre environ dans chaque femaine ; 
mais ce ne fut qu'aux conditions que les Chré* 
tiens 9 en dédommagement 3 pourraient , non^ 
feulement pendant ces jpurs de pénitence , 
mais encore pendant tous les autres de f an«> 
née indiflinâement , joindre au poiffon ^ dans 
leurs repas 9 le lait de 1« O^ognage, Et ce fut 



t26 ËÀlLIAÙt 

ainfi que le Roi Chariiage rendit lé Roi Cai 
rême Ton valTal, 



NOTES, 

(a) Telle fut pendant bien des {t|ecleS| eh France , b 
? jDah.Trâz- manière de lever les armées &: de faite la guerre \ Il 
Jr« ' ^y ^^^ P^i^' ^^ troupes réglées ; mais la plupart 

des Terres , (oit laïques , (oit eccléfiafliques ou moniales , 
étaient aflujéties à une cede^nce de (ètvice utilitaire 
pendant un certain nombre de jours , & avec un cef-4 
tain nombre d^hommes. Ainfi quand le Prince avaii 
une guerre à Soutenir» il publiait un bon pour &mmet 
tous lès Feudataires de venir ï &n (eeours* Ceux-ci g 
en confiquence , convoquant à leur tour leurs vaiTàùx , 
les fai(âiént conduire , au Ueu défigné » par des Baillis ^ 
des Avoués, des Vidâmes; ou fi. bk nature du fief les 
obligeait de les conduire etix-méines, ils marchaient 
avec eux en perfbnne ; c'efi-à-dire , qu^ les Bannerets 
amenaient les Chevaliers , Écuyers ^ Gens-d*armes BC 
Sergens qui devaient former la Cavalerie ; & les Comtes 
ou Vicomtes les Milices des Villes 3t des Bourgs , 
dont rinfimterie était en gvande partie compose* 

Le tems du ftrvice variait (êbn h Terre. Le terme 
le plus long était de quarante jours* Saint Louis exigea 
deux mois , & Philippe-le-Bel quatre. On ne pouvait 
sVn dilpen&r ( au moins quand on n'était pas allez fort 
pour pQu voir refiilér impunément ,' ) lâns encourir une 



Êàtve amende ^ a laquelle Ptitlîppe *- Atigu&e (abmtua en 
I if j la confifèation du &cfk Maïs auffi ^ ce tetme expiré ^ 
le Monarque ne pouvait plus rien demanderai fonTeu*» 
dataire, & celiii-êi éuit libre alors de '6 retirer chez 
lui , & d^emmener & troupe. 

Avec cHte armée de quelques jours ^ avec cette dé^ 
pendance de leurs propres vsflfaux , qui (èttls avaient 
droit d^eti lever Bc d*en commander les dl0?rens corps , 
que pouvaiem nos Rois f Un événement arrivé (but 
Louis^e-Gros doima lieu à ce Prince , ou plutôt i (bil 
habile Mintfive Suger^ de détruire une partie de cet 
esclavage ^ en âiant à la.Mobleflê la levée 4es Milices, 
& la tranlporMint «n des mains dont il fût plus zld 
d*étre le maitrç. Quelques irîlIeS) opprimées par latyran-ti 
nie InHipportable de leurs Seigneurs , s'adref&reiît au 
Monarque » comme à leiir iiaerain , pour réclamer (ôti 
pouvoir* Il les aflfmchit , y forma des Communautét 
ou Communes^ gouv^nées par un corpr municipal , 
auquel îl domia > ei»tr*autres droits ,« celui de lever ît 
de conduire les Milices. Dans cette adminiflratîon , plus 
de Comtes , de Vicomtes , &c ; ^ ce point était fi 
impoKant , que'Loois Vil v^rdaît comme â lui toutes 
les villes ou il^ avait Commutie. En«ems'de guerre 
les Bourgeois » diviflb piir paroiflès , deiu chacune portait^ 
pour iè raUier, une bamiiere repréftneane (en Saint » 
( ainfî qu'os le toit encore aH])ottrd*hHi dans nos pro- 
cédions , oà cette cérémonie ne fignifie ptu^tièn ,) (ê 
rendaient ainfi au camp , «le Curé à la tête* Mais ^ 

• 

comme li fiiUait les ménager ^ on n'exigeait 4*eux que 



îa8 T k i t i k V t 

le tems de (êrvîce ordinaire ; & ce n^étalt pas âi^eâ iH 
pareils (ècours qiie le Monarque pourait accroître ibû 
autorité & aggrandir (es États* 

Vers la fiik de ce même fieele ^ il s'était fornié , eA 
(divers endroit» de l'Europe , des corps d'aventuriers % 
compolîs de l'écume de toutes les nations , & qui adop- 
tant la guerre comme un métier , (ê vendaient au plui 
offrant. Philippe- Augufie trouva dans certaines (bmmet 
qu'il leva (ùr (on peuple ^ ft dans quelques épargnes qu'il 
avait eu la prudence de faire ^ le moyen de prendre de 
ces bandes à â Jbî4^ ; & ce fiit particulièrement aveâ 
ces (ôudoyés ou foUois ^ dont il ne craignait plus de 
& voir abandonné au bout de quarante jours, parce 
qu'il les payait y qu'il exécuta tant' de choies contre les 
Anglais, ic devint le premier Roi. conquérant de la 
troifieme race«*PhUippe-le-Bel prit à (on iêrvice des 
froupes étrangères dont il traita avec les Souveraine 
leurs maîtres* Tous ces changemens , au refie » n'in«( 
téreflàtent gueres que l'in&nterie ou la cavalerie légere« 
La partie eflèntielle des armées , celle qui par l'avan- 
tage de (es armes décidait ordinairement du (ôrt des 
batailles, les Gens -d'armes & les Chevaliers furent 
toujours nationaux , & continuèrent d'être fournis & 
commandés par les Bannerets. Maip (ôus Charles VII 
enfin, ces Bannerets épuilSs par les guerres (ànglantes 
que la France avait eu à ftutenir contre l'Angleterre ^ 
ayant repiélênté'que de pliifienrs années ils ne pour- 
raient être en état de fournir leur contingent , Charles, 
bien conlêiUé, les en difpenâ pour toujours ^ ^ créa, 

pour 



feu Cokt:es. t2ff 

^itr les lemplacet , des Compagnies quHl appella 
d*ordonnance ;> troupes téguUetes qui furent exercées 
aux trmes ^ eurent une fèlde , Se âufent lèrvir uni 
interruption. Il eut n»£me Tadtefle de faire confêntit 
1« peuple à & chatger de cette paie ; & â cette occa* 
ilon flit rendue habituelle la tulle , qui {u(qu'alor< 
n'avait été qu'accidentelle^ Ce coup de politique , peU 
ifl^ortant en appatehce , efi cependant' l'un des événe'* 
mens de la Monardiie qvi ait eu les dites les plu^ 
intéreflântes , & telui qu'on doit Regarder comme là 
vraie époque de l'autorité royale. Dès que les Souve- 
rains eurent les troupes ^ ils furent tous puiflànk ; & la* 
Noblefle » à qui on défendit d'en lever , parce qu'elle 
n'avait plus la charge d'en fournir , celTa d'être quel- 
que cho(ê, ou ne. devine redoutable que quand elle 
poilëda des grandes places. L'inftitution des Compagnies 
d'ordonnance produifit encore Un autre tfiët; ce fut 
de faire céder les fondions d'Écuyer , les diftinâions 
de Bachelier & de Bannerec ^ & tonte cette conftitu- 
tien & légifktion de l'antique Chevalerie. Le nom de 
Chevalier fiibfîfla cependant toujours avec honneur; 
& j'ai déjà dit que Fran^^is I" voulut tecevoîr l'ac-» 
Golade des mains de Ba)ratd; mais cène fut plus qu'un 
titre honorable ; la cbo£ avait réeliemeni changé. 

Nos Rois ) an milieu de toutes cet révolutions û 
avantageufts pour eux , n'en confirverent pas moins 
le dcoit de convoquer la Noblefle , dans les bèlôins dé 
rÉtat , par la publication du Ban fit de TArriefe-ban, Ce 
remède ,, toujours alàimaoc^ a été depuis mis en ufâge 
Tome II.' l 



X^à FABLîAtJîf 

plufîeurs fois ; mais le peu d'utilité qu^èn lui a fé^ 
connu , rincommodité réelle qu'apportait cette Miljcer 
altiere , indocile 5c pleine de prétentions 9 fit qu'enfin 
Ton s'en dégoûta; depuis 1674 elle n'a point été 
employée , fi ce n'efi pendant la dernière guerre en 
175^ » qu'une efcadre Anglai(è s'étant emparée de 
rile d'Aix à l'embouchure de la Charente y & mena- 
çant les c6tes yoifines , la Noble& d'Aonis & 4» 
Provinces limitrophes lut conToquée» & marcha ait 
fècours* Encore cette convocatioa , faite iâns les for- 
malités, ordinaires en pareil cas , doit-elle être plutôt 
cenfêe une invitation qu'un Ban .véritable* 
. (3^ Le lait & le beurre ont été long -teins un ali-^ 
ment prohibé en carême , parce qu'on les regardait 
comme fiibfiances graflès 8c animales. Un Pape les per- 
nût à Charles V > & un autre à Charles VIII , maïs 
pour rai(ôn . de ^nté ; Se encore leur fiit-il Impofë de 
faire , en compenlàtion , quelques prières ou oeuvres 
pies. Les alimens en maigre s'accommodaient avec de 
l'huile» Si la récolte de cette denrée était mavvài(ê , 
on ne (avait plus cotoment faire* I^our la deffautc 
dlmilU ^ on mangeait tht beurre en icelid quarefme ^ 
comme en chamaige > dit le Journal de Paris (ÔU9 
Charles VI & Charles VIL MangeaUm char en 
karefme , fromaige , lait & œufs comme en un outra 
tcms , ajoute ailleurs le même ouvrage* Ce n'efl que 
Ipng-tems après nos Poètes qu'il fût permis à tout le 
monde d'u&r, lesîonnr migres ^ de benrre 8c de lait* 
Cependant le Fablier donnerait ici lien de crotte que- 



ou Contes. 151 

de (on tems ces deux allmens étaient en u(àge pendant 
le carême. 

(c) Ces ornemens ajoutée à la c!me du heaume 
t^appellaient cimiers , & pafTef ent dans le Blafôn , où 
ils rùbfîfient encore. Les diffcreûtes nations qui avaient 
des tournois s'étaient piquées à Tenvi de rendre ces jeux 
guerriers , galans Se magnifiques» Les Français , leurs 
inrenteurs , y ihtroduifîrent les devi(ês , la forte d'habil- 
lement qu'on appella cotU'd'armeSy 5c les armoiries qui » 
ain£ que les devi/ês , con(èrvées dans chaque Mailôn 
comme marque d'honneur , & adoptées par l'Europe » 
y iônt devenues le iigne diftindif des iàmlUes noblesi» 
Les Maures d'E(pagne , auxquels leur religion défendait 
toute figure » & par conCquent les armoiries , inventè- 
rent les ipiçrîptions en devifès ,' les livrées & appli- < 
cations myjSérieuiJès des couleurs , U enfin les chiffres 
& enlailèmens de lettres qui , étant arabes U inconnues 
aux Chrétiens ) pafi^rent chez eux pour des enroule- 
mens de fiintaifie qu'ils nommèrent Morelques ou Ara- 
belques ^ On doit aux Goths 6c aux Allemands ces ^ Ménétr* 
mufles de* lion, ces têtes arnciées d,e cornes, jadis en ?^^"* ^* 
ulàge chez les Gaulois , & ces différens cimiers qu'on 
plaça (ur le heaume poiir inipirer plus de terreur , & 
dont on fûrchargea aflez inutilement cette arme , déjà 
fort loufde par .^le-méme* Dans la généalogie de la 
Maifôn de Montmorenci, par DujdieTne, on voit qu'un 
Seigneur de ce . nom portait (bus Philiffpe-le*Bel un 
pan pour clouer» 

{d) Je n'infifle pasfiir quelques u&ges anciens» peu 

I 2 



1^2 F A B L ï A U If 

/ 

importans , que confiate le Fabliau , tels que ceU:^ iik 
fèrvir gras & maigre dans les grands repas • &c $ 
mais on'obfèrvera que parmi les troupes de Chamagèy 
c'efi»â->dire , parmi les oiiêaux qu'on mangeait alors ^ 
fè trouvent le butor, la grue, rémérîllon, le cigne ^ 
le héron & le pin* Il y a beaucoup de preuves qu'on 
iêrvàit ced oifèaux aux meilleures iables , 8c qfi\)n les 
regardait comme excellens. L'eflomac vigoureux de 
ces hommes , ehaflèurs Se guerriers ,-& accbutumés à des 
exercices violens, ne devait rebuter aucune nourriture» 
Le pân (lir-tout, que les Romans qualifient toujours 
du titre de noile oifeau , & qu^ili appellent la vîanit 
des preux ^OM la nourriture des amarijS^ était dans la 
plus grande eûlme , Se faifàit Tomemenï ordinaire des 
repas d'appareil» Un' de nos Poètes parlant des frîppons, 
dit qu'ils aiment autant le menfbnge qu'un afikmé la 
chair de pân. 

Platine , qui écrivait fiir la fin du XV* fiecle , met 
encore, dansfon Traité des Alimens, parmi le$ oKêaux 
dont on Ce nourrit, le pàn^ la grue, la cigogne , le 
cîgne Se le héron. TaîUevatit ,' premier Cuîfînîer du Roi 
Charles V , Auteur dont il nous reâe un Traité de 
Çul/ine , en(êigne de même à accommoder lé héron , 
le butor 8c le cormdran* 

Je prie de remarquer auffi que dans :1a lifle des 
troupes de Carême Ce trouve la baleine ; ce qui (ûppo^ 
ferait que la pèche de ce poiflbn était connue ^ puif* 
qu'on le mangeait* Les Poètes Proven^ux parlent eo 
plusieurs endroitt ide cette pèche* 



^ V C O N T ï f . I3J 

\t) On s'attendrait à voir le Pocte faire arriver ici 
Hardi-gras arec Noël. Apparemment qu'alors Tun était 
moins folemnel que Tautre* 

(/) Tout ceci représente des ufâges du tems ; & ces 
i^ges , après ce qu'on vient de lire plus haut ^ ne 
doivent pas étonner. Dépendant , comme on l'a vu , 
de &s principaux vaflkux > le Prince leur devait des 
déférences , diss attentions , & même des prévenances» 
La vaflàlité qui , au premier coup - d'oeil , ne paraît 
ctre qu'un (yûâme raifonné^ de (iibordinanon y n'était 
pourtant , à proprement parler , qu'un paâe de conve- 
nance Se un traité entre le vaiTal & fon fiizeraia y dans 
lequel les condiiions Ce trouvaient même aiTez: égales* 
Car fi l'un perdait Ion fief quand il ne venait pas au 
fecours de (on Seigneur » l'autre perdait Gl fiizeraineté 
quand il négligeait de protéger & de défendre (on 
vafiâl. Celui-H^i ne pouvait, il eâ vrai ^ ni fè marier ^ 
ni marier Ces enf^ns (ans l'aveu de. (on (iizerain :. ainfi 
en vertu de ce droit. Saint Loui$ ne voulut pas per- 
mettre le mariage du Comte de Champagne avec la 
Princeflè de Bretagne ; ni celui de la. ComteSè de 
Boulogne fi; dç la Comtefiè de Flandres avec Mont- 
fort , Comte de Leiceftre ; ni celui de Jeanne ^ fille du. . 
Comte de Pqnthieu y avec le Roi d'Angleterre, Les 
Hiâoriens remarquenx même que, quand Ferdinand » 
Roi de Callille , voulut épou(èr cette Jeanne , il écrivit 
au Monarque Français pour le prier d'agréer la. de- 
mande qu'il allait faire de la Princeflè» Aifiirément 
xolci un des droits les. plus rigoureuse qu'on connais ^ 



134 F A B L I A tr * 

^ & quelque chofe que la pelitique paillé allcgner en & 

feveur , je crains fort qu'il ne nous paraSfie tyrannique* 
Eh bien ! ce même Saint Louif y qui né permettait pas 
à la fille d'un de les vaflàux de s*allier à un Souve-* 
rain ^ quand il accorda Ilâbelle , Tune des fiennes , au 
Roi de Navarre , con(tilta auffi (es Barons (ùr ce ma- 
riage ; & quelque avantageux qu'il le trouvât, ne voulut 
point le conclure qu'il n'eût leur aveu* Là Sire , di(âit 
l'ancien axiome du droit féodal , ne dcde pas moins 
' au vajfal que le vajjal au Sire. Il en était ainfi des 
droits re(pe£tifi. Le plus petit Seigneur avait les fiens ^ 
qu'il pouvait exercer en dépit du Monarque , & contre 
.le Monarque même* Les bateliers de l'Yonne s'étant 
adreflfés à Saint Louis pour obtenir que la rivière fSt 
dégagée de tout ce qui interceptait la navigation , ( je 
choifis, autant qu'il m'ed podible, mes exemples dans 
le règne de ce Monarque , parce que c'eft le tems oà 
fut compofée , comme je l'ai déjà répété plufieurs fois y 
la plus grande partie des Fabliaux ) le Prince envoya 
des CommîfTaires qui s'occupèrent de ce travail* Arri-» 
vés au pertuis d'Auxerre , ils y plantèrent des poteaux 
aux armes de France* Gui de Melio , Évéque de la 
^tt Beuf, Ville, les fit arracher \ Sommé de comparaître â la 
ville d*Aux. Cour du Roi pour iê difculper , il répondit que , 
HiJl^de^Fr» ^^^^^ Évêque de la Ville éttnt Seigneur du pertuis , 
il avait cru devoir conserver (es droits* Le Roi con- 
vînt qu'il avait raîlôn , & Gui retourna dans fbn Dîo- 
ce(ê. En n^o , le Monarque rendit une Ordonnance 
pour défendre les combats judiciaûe^^ & y fubfiituer 



O V C O W T E s. 155' 

la preufe pat (fmoîns. Mats ce réglemeni fi chréiiett^' 
fi raifônnable & & lage , il ne rétablit que dans (es 
domainei ; il ne put, dit Beautnanoir, l'iniToduïr« à 
la Cour (je les Barons ; & fî quelques-uns l'adoptèrent , 
ce fut de leur plein gré. Un Baron il qui le Roi ebt 
ittiiCi iufiice , avait droit de lui déclarer la guerre > 
& même d'obliger fis arrière -valTaux i s'unir avec lui 
contre le Prince. S'il avait fait quelque crime , ou s'il 
vexait d'une manière criante les fùjeis , le Monarque 
ne pouvait pai le punir dïreâeinent par lui-même; il 
fallait qu'il Je citât i (k Cour, qu'il le fit juger par 
lès Pairs en ^gnité; Se A le coupable y était condamné , 
te Roi ne confilquait que lôn fief. 



I 

I 



I 

V 



13(5 F A » tj'K V Ti 



t 



•MMiii 



e3* LA BATAILLE DES VINS. 



m^^^r^mmmtmtim 



V ouLEz; - vous , Meffieurs , entendre une 
hlftqire bien jolie ? c eft celle qui arriva au 
gentil Roi Philippe; écoutez- moi. 

Ce Prince , vous le fave^ , aimait Iq bon 
vin : il Tappellait Tami de rhomme ; & quand 
il en rencontrait foccaflon^ il ne manquait 
gueres de renouveller famitié. Néanmoins ^ 
comme il ne voulait point prodiguer la fienne ^^ 
& quon doit être en tout prudent & fage^ 
il entreprit de faire un choix , & envoya par 
toute la terre chercher ce qu'ofifraient de meil- 
leur les vignobles les pl^s i^enommés. Tous 
briguèrent avec emprefTèment Thonneur de 
défaltérer le Monarque. Chacun d'eux députa 
vers lui ^ & des difFérens pays du monde (a)^ 
on vit arriver à fa tablç les vins les plus 
exquis (A), 

Il s y trouvait en ce moment un Prêtre 
Anglais y fon Chapelain , & cervelle un peu 
folle j qui Tétole au cqx^, fe chargea d'ua 



_«-_j 



ou Contes.' 137 

examen préliminaire. D'aberd fe préfenterent 
à lui Beauvais , Étampes & Chàlons (c) ; mais 
à peine les eut^il vus que, les excommu- 
niant auffî^tot 9 il les chaiTa honteufement de 
la falle^ & leur défendit d'entrer jamais où fe 
trouveraient d'honnêtes gens. Ce début févere 
fit une telle impreflîon fur ceux du Mans & 
de Tours , qu'ils tournèrent d'ef&oi , ( il eft 
vrai qu'on était en été , ) & fe fauverent fans 
attendre leur jugemenj;. Il en fut de même 
d'Ârgence, de Rennes & de Chambeli (dy 
Un feul regard que le Chapelain , par hafasd, 
jetta de leur côté , fuffit pour les déconcer* 
ter. Us s'enfuirent audi , & firent bien. S'ils 
euflènt tardé plus long-tems^ je ne fais trop 
ce qui leur ferait arrivé. 

La falle un peu débarraflee par la fortie 
de cette canaille , il n'y refta que ce qui était 
bon : car le Prêtre ne voulait pas même fouf 
frir le médiocre. Clermont & Beauvoifins (e) 
parurent donc 3 & ils furent reçus d^unema^ 
niere diftinguée. Enhardi par cet accueil fa* 
vorable , Argenteuil s'avança d'un air de con- 
fiance , & fe donna , fans rougir , pour valoir 
mieux quç toys fes rivaux s mais Pierre-fittej 



ijS Fabliaux / 

rabattant avec les termes qui convenaient ^ 
Torgueil d'une prétention pareille , prétendit 
à fon tour mériter la préférence j & appella 
en témoignage > Marli , Montmorency & Deuil 
fes voifins ( /). Auflbis de même , pour prou- 
ver fon mérite ^ allégua qu'il avait , avec les 
vins de Mofelle , la gloire d'étancher la . foif 
des Allemands^ de qui il recevait, en retour, 
de belles & bonnes pièces fonnantes. La Ro- 
chelle vint enchérir encore fur celui-ci. Il fe 
vanta d'abreuver non*feulement les Flamands, 
\zx Normands & Bretons , mais encore l'An- 
gleterre, l'Écoffe, l'Irlande^ le Dannemark; 
& il montra quantité de bons efterlins qu'il 
rapportait de ces voyages C^)* Andeli en- 
fin (Ji) , Bordeaux , Saintes , Angoulême , S. 
Jean-d'Angeli , & le bon vin blanc de Poi- 
tiers fur-tout, s^avancerent pour demander 
l'honneur du choix ; mais Chani, Montrichart, 
Laçois , Montmorillon , fiuzançais , Château- 
roux, & IfTouduii les arrêtant, foutinrent 
contre eux la gloire des vins Français ( i )« 
Si vous avez plus de force que nous , dirent- 
ils , nous avons en récompenfe une fineflè 
& une fève qui vous manque \ & jamais on 



ou Comtes. 159 

n'entend ni les yeux ni la tête nous faire des 
reproches. Les autres voulurent répliquet, 
on fe querella. Ces haleines ambrées & échauf- 
fées par la difpute , parfumaient la falle. C'é- 
tait une jolie quintaine C^) qne celle de 
ces champions , difpofés au combat. Il n'y a 
perfonne. Chevalier ou Moine, Chanoine ou 
Bourgeois , eût-il été éclopé ou aveugle , qui 
ne fût venu là volontiers brifer une lance; 
& je gage même qu aucun d'eux n'eût de- 
mandé la quarantaine (/). 

Le Roi, dont' toutes ces prétentions & ces 
querelles ne faifaient que redoubler encore 
Tirréfolution & l'embarras , déclara qu'il vou- 
lait /aii:e lui-même l'éflai de tous les afpirans. 
C'était le moyen de décider ce grand pro- 
cès , d'une manière sûre , & fans que perfonâe 
eût à fe plaindre. Le Chapelain l'imita, & 
voulut goûter auflî ; mais trouvant alors que 
le vin valait un peu mieux que laCervoife 
(m) de fa patrie, il jetta une chandelle à 
terre & excommunia toute boiflbn , faite en 
Flandre , en Angleterre , & par de-là l'Oîfei, 
'A chaque lampée qu'il avalait, car telle était 
fa maniçre de faire l'efTai , il difait , ïfc goûte (n)t 



/ 



140 Fabliaux 

Bref 5 il goûta fi bien qu on fut oblîgé de te 
porter fur un lit, où il dormit trois jours Se 
trois nuits , uns fe réveiller. 

Philippe affigna enfin les rangs. Il nomma 
Chypre , Pape ; Aquilat , Cardinal ; quant aux 
vins de France C ) , il choifit parmi eux trois 
Rois ,/ cinq Comtes & douze Pairs (p). Ah ! 
qui pourrait s^affurer d*avoir tous les jours 
un de ces Pairs à fa table, pourrait bien fe 
promettre auffi de n'avoir plus à craindre au- 
cune maladie. Si parmi vous cependant quel- 
qu'un était -privé de cette confolation , lui 
confeillerai -je pour cela d'aller fe pendre? 
Non, Meffieurs ; bon ou mauvais , buvons-le 
tel que Dieu nous l'a donné ; couchons-nçus 
le foir auprès de notre vieille, & vivons 
contens. 



Xai trouvé plufieurs autres pièces aJUcgqrîques dani 
le genre des deux Fabliaux qu*on vient de lire ; une 
bataille d'Enfer contre Paradis, contenant des allu-- 
fions à ces guerres que firent pîufieurs Princes /?- 
gués pendant la régence de la Reine JBlanche ; une 
bataille des Vices contre les Vertus ;. urt, tournois 
4'Antechriô pajr Hugues Merjy y mémt fiijet tjueU 



ou C O N T JE 5. I4Î 

pr^'ceitm , &ç. Mais tout cela nCya paru fi mifcrabk , 
& fi plat , que je n'ai pu en rien tirer. 



• * 



NOTES. 

{a) Tous ces pays du monde (ê réduiront à file de 
Chypre , à l'Efpàgne > aux bords du BÎiIn , à lltalie ' 
& â la France» 

<^) Le Poëte, en cet endroit, en nomme une qua.- 
lantalne; les voîcl. Ces noms, joints à ceux qu'on 
trouvera plus bas répandus dans le cours du Fabliau ^ 
donnent la liSe ^^ extrémemmit eut leulè , des vins qui 
au Xlir fiede ayatent quelque, r^utatioa; & c'efi ce 
que le Conte a de plus tntéte&ânt* 

Attflols y Mo&Ile , Aunis , La Rocbelle , Taille-, 
bourg, Saintes» Meulan » Trennebourg » Palme » )Plai«- 
ânce y E^agne, Narbonne , Montpellier , Provence » 
Carcatibnne, Béuers» Molflàc, SalntrÉiDilIon , Saint* 
Yon, Orchifê» Orléans, Jergeau ^.Meulan, Argen- 
teuil , Vermanton > Soiilôns \ Hauyiller^ ^ Épemay » 
Sézanne, Samois, An}ou y Gâtinaî$> Iflbudun , Chiil 
teauroux , Saint *Brice , Nevers, Tde , Sancerre , 
Rheims, Au}eerre, Vézelai » Flavlgny^, Tonnerre, 
Saint ^ Pourçain , Savigny» ChablI; ât. fieaune » qua 
TAuteur dit n'être pas jaune , wfiis verd commi corm 
de hoeuf. 

L'Abbé Vély ^ rapporte , d'après BruITel , qu'il ne cite ; H?/?. * ^r. 
point ^ que nos Rois butaient à leur table les (êuls'p, ^}. 



i^l Fabliaux 

fl 

vins qu'ils recueilkieot de leurs vignobles ; 8c que ce^ 
vignes notaient ni en Champagne ni en Bourgogne^ 
mais dans VOrUanaism Notre Fabliau détruit Tailèr- 
tion de cet Hiflorien. 

Les vins d*Orléans avaient de la réputation déjà (ôus 

la première race , ainfî que eeux de Dijon , de Mâcon 

* itat du & de Cahors K ' - 

fi!^ Up^e- W ^*«" tf indique d ce Châlons eil celui de Bourgogne 

miereùlafe- qu celui de Cliampagne. Il y a uti Beauvais en Querci, 

conde race , • ^i >. >. * i «« ^ 

par TAbbé un autre en Santonge. C eu tans doute de 1 un des 
Carlicr. ^^^ ^^t^ ^'j^gj^ id } la capitale du Beauvai&ne pro-^ 

duiûnt point de vki«« 

' (d) Argence éft en Languedoc^- Si* Chambeli eA 
le même que Chao^bli-, c'eft un bourg du Vexin 
Français; une autre verfion porte ^^an lieu de Chambli^ 

Chambure , qui efl en'Bourgogne. Il y a deux Rennes , 

« 

l'un dans le Maine , l'autre dans le Languedoc 

{e) Beauvoifins en Bourgogne ; Clermom efl la ca^ 
pîtale de FAuvergiie ; TAgénais & le L^uiguedoc en 
ont aufli chacun un* 

. (/^.Les vins de ces villages des environs de Paris 
& buvaient donc alors â la table du Roi. Ils étaient 
même regardés comme très*bons. Argenteuil (ê trouve 
déjà nommé parmi ceux de la liote ( à )« Ces vins » 
aujourd'hui fî faibles, autaient - ils .dégénéré avec le 
téms ? On fera porté ir le croire y £ Ton Ce rappelle 
que l'Empereur Julien , qui , pendant (on féjour dans 
Lutece , fut à portée de les connaître , en fait Té- 
loge. Ou Tart , qui a fii améliorer les autres , n'aurait** 



© u Contes. 145 

il pu rkn opérer Cit le Col ingrat de ceux- ci n Les 
méthodes , perfeâiontiées par Texpérience , ont dû pro<> 
duire 9 quand la nature né s'y efl pas oppofëe ab(blu«- 
nient , des changemens favorables. Le Fabliau en fournit 
la preuve dans les vins de Tours & du Mans, qu'il 
donne coaisiie fujets à tourner en été ^ & qui aujour^ 
d'hui ne tournent pas plus que les autres. D*un autre 
coté le vin d*Orléans , qui avait une telle célébrité ^ 
que Liouis^ie- Jeune l'employait en pré(êns y n'eft plus 
regardé' que comme un vin médiocre. Je m*abfliens d'un 
plus grand détail fiir Jes diSerens ardctes de ce Fabliau ^ 
parce qu'en traitiint, dans l'ouvrage que j'ai annoncé '^ 
ce ^qui regarde les boiflbns des Français , j'aurai occa* 
fion de parler plus amplement du vin» 

{g) C'ed une chofè intéreilànte que de voir nos vins 

.être dès'lors pour la France un t>b|et de commerce cbn- 

fidérable, fie atdret dans nos Provitices l'argent dé 

l'étranger. D^un autre câté on doit être afllèz (lirpris de 

né compter dans ce nombre que ceuk (le La< Rochelle 

fie d'AulIbis. H y aurait (ùr cela beaucoup de remar^ 

ques à. ikiré* Eli - il probable* y par exemple, que la 

Rochelle fit. fim petit canton puflènt fournir nos^Pro* 

vinces (êptentrionàles ^ vne partie des Royaumes dtt 

Nord ? On ne voit pas que dans cet approvifionnement 

immenfe il lôit que0ton de lii Saintonge , de l'Angou-i 

mois, 8c (tir -^ tout de Bordeaux, qui depuis é long- 

tems £iit une grande partie de ce commerce ; fit dont 

les vin» étaient renommés dès le tems du Poète Aiilône; 

Cependant ce n^efi pas oubli ou inexaâitude de l'Auteur, 



\i' 



144 Fabliau* 

puii^utf ) dans la phra(è (ûlvante, il nomme expreiTéfkletif 
les vins de ces Prpyinces , qui viennent bien fè vante^ 
de leur mérite , mais qui ne €t donnent nullement 
ravantage de ceux d'Aunis, Guillaume Breton , dan$ 
(k Philippide > cite au nombre des objets de commerce 
que £ii(âit la Flandres , les vins de La Rochelle , $c 
ceux de Gafcognt : ce qui confirme la remarque que 
je viens de £iire« 

{h) Cet Andeli ffi celui [du Querd, ou celui de 
Saintonge* ' 

(i) Montricharteflen Touraine* Châteati-Roux ( qui 
efi nommé Chatel^Raoul ^ ) Ifibudunâ: Busançais font 
en Berry* Je ne connais point Chani & Laçois* Il j 
a plusieurs MootihortUon ; celui dont il s'agit ici eS 
probablement un des deux du Bourbonnais. 
„ Ce Conte a ^té Eût fous Philippe» Auguile , avant 
les Conquêtes de ce Prince fût Jeaa-fàns-terre , & 
lor(que les Rois d'Angleterre poffîdaient' la Guienne 5 
la Saintonge , TAngoumois , 1^ Poitou y &c« Les vins 
de ces Provinces fi>nt !ici routés étrangers ; le Poëte 
}es met en oppofitioir ^vec quelques - uns de ceux des 
Provinces &umi(ês . immédiatement au KoL II nomme 
ceux-ci Français 9 k, leur fàt fbuienir êntr^euxla riva** 
lité qui régnait entre les deux Couronnes* 
. (k) Exercice en vlage chez, les Remains , lequel con*^ 
flilait â lancer des flèches contre un poteau* Nos aïeu:^ , 
qui avaient be(bin de beaucoup de )nfte€e dans le coup 
de lance , puisqu'il émt défendu dans les tournois de 
frapper ailleurs qu'au bufle» avaien$ £ût de ce poteau 

une 



Où C O N t E s. 147 

urr^ figure de Chevalier , mobile (ùr un pivot , 8c ar- 
mée d'un bouclier & d'un bâton. C'était contre cet 
homme de bois ^'on venait s'exercer. Toutes les fois 
qu^on le frappait au milieu du corps , il refiait immo^- 
bile , & la lance Ce brifàit. Mais pour peu que le coup 
s'éloignât de la ligne centrale , 8c qu'il portât (bit d'un 
c6té y (bit d'un autre ^ & violence fallait tourner la figura 
avec tant de rapidité , qu'elle frappait de ibn bâton le 
mal- adroit, â moins qu'il ne ftt ailè2 lefie pout l'ef^ 
quiver. Les Seigneurs qui voulaient s'amufèr 8c rire aux 
dépens de leurs vaflàux, les obligeaient quelquefois à 
venir dans certains jours de l'année jouter contre la 
quîntaine. Cette extravagante redevance ^ plus plailânte 
au moins , que celle de venir, ou hzifet le vérouil d'une 
porte ^ ou mettre une bûche au feu la veille de Noël , 
ott contrefaire l'ivrogne , ou fê laiflèr tiret le nez & 
les oreilles , ou faire un p* • • , àcc. Hibâfte encore dans 
quelques endroits , pour des bateliers ^ des meuniers , de 
nouveaux marié$^ Si le Gouvernement aboliflait tous 
ces monumens odieux de l'abus du pouvoir » qu'y per- 
draient les Seigneurs f 

La quintaine , dont l'ulàge devait naturellement 
tomber avec les tournois, eut l'avantage cependant 
de leur fîirvivre , parce que les courfês de bague 
& de têtes étant toujours en vogue , elle continua 
d'être nécelTaire pour apprendre à manier la lance* 
C'ed â ce titre que ^adoptèrent nos écoles d'équitation , 
formées (bus Louis XlII. Depuis qu'elle n'y a plus 
aucune udlîté réelle^ elle s'y abolit infènfiblement* 

Tome lit K 



1^6 Fabliaux 

(/) Au Fabliau des deux Bûcherons , dans la not^ 
€mx les guerres privées , j*ai parlé de ce délai de qua- 
rante jours , accordé par Philippe- Augufie , & depuis 
par S. Louis, pour qu'on eût le tems de (ê mettre 
en défenlè ; Bu qui fut nommé la Quarantaine U Roi. 

(m) Cervoife , (ôrte, de bierre. Il y avait la godait^ 
qui le faiûit avec du blé ^ & la cervoife , pour laquelle 
on employait Forge , le méteil , & la dragée ( menus 
grains qu'on donne aux chevaux, comme ve(ce, len- 
tille , &c. )• 

(n) C'eft ainfi que font écrits ces deux mots anglais ^ 
qu'on écrirait aujourd'hui is goody (il efi bon)* 

Le Chapelain ajoute enfiiite honi touet , mots de ba- 
ragouin , que je crois fignifier tout y efi bon , & par 
lelquels il voulait rendre en français (on is good. Voilà 
comme les Anglais , malgré tous les efforts de Guil- 
laume , parlaient notre langue. 

(p) Se (o) On remarquera ici que la dignité de Pape 
efi regardée comme la première de toutes , celle des 
Cardinaux comme la féconde , 8c que les Rois ne vien^ 
nent qu*après , & au troifieme rang. 

Par vins de France , l'Auteur dans cette phra(ê 
entend , non pas les vim français comme ci-defliis^ 
mais tous ceux du Royaume en général. On regrette 
qu'il n'ait point affigné leurs rangs ; & quoiqu'il ter- 
mine ailèz plaitàmment fon Conte y la curiofité , piquée 
par toute cette dilpute , n'efi point ûtisfaite» Il réfiilte 
au mpins de (on Fabliau que, 

I®. Parmi les vins étrangers,' on efiimait ceux de 



o V Congés. 147 

Moelle, d'Efpagne, de Chypte & d'Aquilat (Aquila ^ 
dans TAbzuzze au Royaume de Naples> ou Aquilée 
dans le Frioul )* 

1°. Parmi les vins de province ou de canton , ceux 
d*AnJou & de Provence ; ceux de Gâtinais dans TOr*' 
léanais ; ceux d^Auilbîs en Bourgogne* 
'3*. Parmi les vins particuliers des Provinces, 

L*Angoumois avait ceux d*Angouléme« 

L'Attnis ceux de la Rochelle* 

L'Auvergne, de Saint-Pourçain* 

Le Berry , de Sancerre , de Châteauroux, d^tilbudun 
& de Buzan^als. 

La Bourgogne , d'Auxerre , Beaune , Beauvolfins , 
Flavigny & Vermanton* 

La Champagne , de Chabli , Épernay , Hauvillers , 
Rhelms , Séz^nne , Tonnerre. 

La Guyenne y d'Andely , Bordeaux , Saint-^ÉmllIon , 
Trie & Moiflàc, 
" L'Ifle de France , d'Argenteuil , Deuil , Marly , 
Meulan, SoifTons, Montmorency , Pierrefite 8c Saint- Yon. 

Le Languedoc , de Narbonue , Béziers , Beauvais , 
Montpe^llier & Carcaiibnne* 

Le Nivernais , de Nevers , Vezelayi^ 

L*OrléanaIs, d*Orléans, Orchefè , Jergeau , Samoi» 

Le Poitou , de Poitiers* 

La Saintonge , de Saintes , TaiUebourg y Saint- Jeani 
d^Angeli. 

La Touraine , de Montrichart. 



Ka 



148 Fablïaux 

J'ï^nore ce que c'eft que Trennebourg. 

Je ne ùh où placer Palme. Eft-ce celui de Lati' 
guedoc , ou la capitale de l'ifle Majorque ? 

Le Piaîlânce du Fabliau eft-îl le Placencia d'E(pagne , 
U Plaifàncc d'Italie , de Languedoc , de Guyenne , 
du Rouergue ou du Poitou? Je croirais volontiers que 
c'eQ celui de Lombardîe, parce que dam une Or- 
donnance de Charles V, ann. ijf^ , je vois les vil» 
de cette ville aflujetiis à det droits particuliers. 

Il y a un Saint- Brice en Limouiin , un autre ta 
Anjou , deux en Champagne , deux dans l'Agénais. 

Un Méhn en Poitou & un en Provence^ 

Un Savigny dans la Touraîne , dans l'Orléanaïi, 
dans le Nivernais , dans le Poitou j pluHeurs en Cham- 
pagne ; douze en Bourgogne. 



ou Contes. r/^ 



*LES TROIS AVEUGLES p«cr*^ 

barbe» 

DECOMPIEGNE. 



Fauchet en a donné Vextrcùu 

M^ E S Fabliaux amufent, on les écoute avec 
plaîfir ^ & pendant ce tems on oublie fes maux 
& fe^ chagrins.. J'ofe me flatter de cet avan- 
tage pour celui de Courtebarbe , Sf, j'efpere , 
Meflieurs y quai méritera que vous le reteniez» 
Trois Aveugles allaient de Compiegne quê- 
ter dans le voifinage. Ils fuivaient le che- 
min de Senlis 9 & marchaient à grands pas, 
chacun une taife & un bâton à ta main. Un 
jeune Eccléfiaftîque , fort bien, monté , qui 
fe rendait à Compiegne , fuiyi d'un Ecuyer 
à cheval , & qui. venait de Paris où il avait 
appris- autant de mal que de bien ^ fut frappé 
de loin de leur pas ferme & allongé, ce Ces 
3> drôIes-là , fe dit-il à lui-même , pour des 
3î gens qui ne voient goUtte ont une marche 
33 bien aflurée. Je veux favoir s'ils trompent^ 
yx les attrapper jv 



lyo Fabliaux 

En effet , dès qùïl fut arrivé près d*eU5C , 

& que les Aveugles , au bruit des chevaux 

^ fe furent rangés de côté pour lui demander 

Taumône, il les appella; & faifant femblant 

de leur donner quelque chofe , mais ne leur 

donnant réellement rien : « Tenez, leur dit-il, 

» voici un befant; vous^aurez foin de le par» 

»> tager ; c'eft pour vous trois. Oui , mon 

^y noble Seigneur , répondirent les Aveugles , 

» & qxie Dieu en récompenfe vous donne fon 

»> faint Paradis >î, Quoiqu^aucun d eux n eût 

le befant , chacuir cependant crut de bonne 

foi que c'était fon camarade qui Tavait reçu, 

Ainfi , après beaucoup de remerciemens & de 

fouhaits pour le Cavalier , ils fe remirent en 

route, bien joyeux, rallentiflant néanmoins 

beaucoup leur pas. 

Le Clerc , de fon côté , feignît auffi de con- 
tinuer la fienne. Mais à quelque diftance il 
mit pied à terre, donna fon cheval à fon 
Ecuyer , en lui ordonnant d*aller Tattendre à 
la porte de Compiegne; puis il fe rapprocha 
\ fans bruit des Aveugles , & les fuivit , pour 

voir ce que deviendrait cette aventure. 
Quand ils n entendirent pUi5 le bruit des 



ou Contes. ij-i 

chevaux , le chef de la petite troupe s*arrêta : 
«c Camarades , dit-il , nous avons fait-là une 
»3 bonne journée; je fuis d'avis de. nous y 
33 tenir, & de retourner à Compiegne manger 
3> le befant de ce brave Chrétien. Il y a long- 
33 tems que nous ne nous fommes divertis: 
33 voici aujourd'hui de quoi faire bonbance; 
35 donnons-nous du plaifîr w. La propofitîon 
fut reçue avec de grands éloges ; & nos trois 
mendians auffi-tôt , toujours fuivis du Clerc , 
retournèrent fur leurs pas. 

Arrivés dans la ville (a) ils entendirent 
crier; excellent vin j vin de SoiJfons\ vin' 
(tAuxerre ; poijfon , bonne - chère , & à tout 
prix ; entre:[ Mejfieurs { b). Ils ne voulurent 
pas aller plus loîh , ils entrèrent ; & après 
avoir prévenu qu'on n'appréciât pas leurs 
facultés fur leurs habits, du ton de l'homme- 
qui porte dans fa bourfe le droît de com- 
mander , ils crièrent qu'on les fervît bien & 
promptement. Nicole , c'était le nom de l'hô- 
telier , accoutumé à vbir gens de cette efpece- 
faire quelquefois , dans une partie de plaifir ,. 
plus de dépenfe que d'autres en apparence 
bien plus aifés , les reçut avec refpeâ. Il les- 



1^2 F A B t I l V X 

conduifit dans fa belle falle i Iqs pria de: s'a(-- 
feoir & d'Ordonner, affurant quil était en 
ctat de leur procurer tout ce qu il y avait 
de meilleur dans Compiegne, & de le leur 
apprêter de. manière qu'ils feraient contens* 
Ils demandèrent qu*on leur fit faire grande 
chère ; & auflî-tôt maître > valet , fervante , 
tout le monde, dans la maifon fe mit à Toeuvre» 
Un voifin même fut prié de venir aider. Eiv 
fin 9 à force de mains & de fecours ,on parvint 
à leur fervir un dîner compofé de cinq plats»; 
& voilà mes trois Meindians à tabule, riant ^ 
chantant, bi^vaqt à la fanté Tun de l'autre- , 
& faifant de groffes plaifanteries fur le Ca-r 
valier qui leur procurait tout cela. 

Celui-ci les avait fuiyis à Tauberge avec 
fon Écuyer , & il était là qui écoutait leurs 
joyeux propos. Il voulut même, afin de n^ 
rien perdre de cette fcene divertiflknte , dî- 
ner & fouper madeftement avec Thôte. Les 
Aveugles , pendant c& tems , occupaient la 
falk d'honneur , ou ils fe faifaîent fervir comme 
des Chevaliers. La joie ainfî fut pouffée juf- 
ques bien avant dans la nuit ; ^& pour ter»- 
miner 4ignemçnt une fi beUe journçe ^ ijs 



/ . 



ou Contes. ijj 

demandèrent chacun un lit ^ & fe couchèrent. 
Le lendemain matin , Thôte ^ qui voulcdt fe 
débarraffer d'eux, les envoya réveiller par fon 
valet. Quand ils furent defcendus , il fit le 
compte de leur dépenfe , & demanda dix fous. 
C'était-là le moment que le malicieux Clerc 
attendait. Afin d*en jouir à Ton aife,il vint 
fe placer dans un coin , fans néanmoins vou^ 
loir fe montrer , de peur de gêner par fa pré- 
fence. Sire , dirent à Thôte les Aveugles » 
nous avons un befant , rendez - nous notre 
refte ( c). Celui-ci tend la main pour le re- 
cevoir ; & comme perfonne ne le lui donne » 
il demande qui fa des trois. Aucun d'eux ne 
répond d'abord; il les interroge, & chacun 
dit , ce n'eft pas nèoi. Alors il fe fâche, ce Çà , 
'3> Meffieurs les truands, croyez-vous que }e 
3} fuis ici pour vous fervir de rifée ? Ayez 
M un peu la bonté de finir, s'il vous plaît, 
35 & de me payer tout-à-l'heure mes dix 
3> fous , ou finon je vous étrille jj. Ils re- 
commencent donc à fe demander l'un à l'autre 
le befant, ils fe traitent mutuellement de 
frippons , finiffent par fe quereller, & font un 
, içl vaçarmç que l'hôte furieux, leur diftri* 



~> 



\ 



i;'4 Fabliaux 

buant à chacun quelques paires de foufflefs, 
crie à Ton valet de defcendre avec deuTC 
bâtons (d). 

Le Clerc , pendant ce débat , riait dans 
ion coin à fe pâmer. Cependant , quand il vit 
que TafFaire devenait férieufe , & qu'on parlait 
de bâton, il fe montra; & d*un air étonné vint 
demander ce qui caufait un pareil tapage. 
ce Sire , ce font ces trois marautç , venus 
» hier ici pour manger mon bien ; & au- 
33 jourd^hui que je leur demande ce qui m'eft 
33 dû , ils ont rinfolence de me baffouer. Mais 
33 de par tous les diables il n'en fera pas. 

33 ainfi 5 & ayant qu'ils fortent Douce- 

3> ment , doucement , 5ire Nicole , reprit le 
33 Clerc; les bonnes gens* n'ont peut-être pas 
3> de quoi payer, & dans ce cas vous devriez 
33 moins Jes blâmer que les plaindre. A com- 
33 bien fe monte leur dépenfe ? — A dix fous. 
83 —Quoi ! c'eft pour une pareille mifere que 
33 vous faites tant de bruit ! Eh bien , appaifez- 
33 vous , j'en fais mon afïaire. Et pour ce qui 
i3 me regarde moi , combien vous dois-je > 
»3 — Cinq fous, beau Sire (<?). — Celafuf- 
>3 fit , ce fera quinze fous que je vous paie^ 



o V Contes. ly;* 

» raî ; laiflcz fortîr ces malheureux , & fâchez 
53 qu*affliger les pauvres c*eft un grand pé- 
33 ché 33, Les Aveugles , qui craignaient la baf- 
tonnade , fe fauverent bien vîte , fans fe faire 
prier; & Nicole,d'un autre côté, qui s'attendait à 
perdre fes dix fous , enchanté de trouver quel- 
qu'un pour les lui payer, fe répandit en grands 
éloges fur la générofité du Clerc, ce L'hon- 
>3 nête homme , difait-il ! voilà comme il nous 
9> faudrait des Prêtres , & alors nous les ref- 
w peâerîons. Mais malheureufement il s'en 
3> faut bien que tous lui reffemblent. Oui , 
33 Sire , une fi belle charité ne reftera pas 
33 fans récompenfe : vous profpérerez , c'eft 
33 moi qui vous l'annonce , & à coup sûr - 
33 Dieu vous bénira 33. 

Tout ce que venait de dire l'hypocrite 
voyageur n'était qu'une nouvelle malice de 
fa part ; & tout en leurant l'hôtelier par cette 
ofteritation de générofité , il ne fongeait qu'à 
lui jouer un tour, comme il en avait déjà 
joué un aux Aveugles. 

Dans ce moment fonnaît une Meife à la 
PaToiffe. Il demanda qui allait la dire; on lui 
répondit que c'était le Curé, ce Puifque c'eft 



/ 



1^6 FABLIAUlt 

^ votre Pafteur , Sire Nicole , continuait- il ^ 
5j vous le connaifTez fans doute? — Ouï, 
33 Sire. — Et sll vaulait fe charger des 
d9 quinze fous que je vous dois, ne m'en 
33 tiendriez-vous pas quitte ? — AjQTurément ; 
3» & de trente même , fî vous me les de* 
33 viez, — Eh bien , fuivez-moi à TEglife , Se 
33 allons lui parler 3). Us fortirent enfemble : 
mais auparavant le Clerc recommanda à foa 
valet (/) de feller, les chevaux , & de les te- 
oir tout prêts. 

Le Prêtre , quand ils entrèrent , était déjà 
revêtu des ornemens facerdotaux, & il allait 
chanter fa Meffe; c'était un Dimanche (g). 
ce Ceci va être fort long, dit le voyageur 
3} à fon hôte ; je n'ai pas le tems d'attendre , 
33 il faut que je parte. Laiffez-moi aller le pré- 
33 venir avant qu'il commence ; il vous fuffit, 
30 n'eft-ce pas , que vous ayez fa parole 33 ? 
D'après l'aveu de Nicole, il s'approche du 
Curé, & tirant douze deniers qu'il lui glifTe 
adroitement dans la main { ce Sire , dit - il , 
33 vous me pardonnerez de venir fi près de 
33 l'autel pjour vous parler ; mais entre gens 
33 du même état, tout s'excufe. Je fuis un 



ou Conter. î;'^ 

jf> voyageur qui paffe par votre ville, faî 
33 logé cette nuît chez un de vos Paroiffiens, 
* que très - probablement vous connaiflez , 
a> & que voici - là derrière , afTez près de 
» nous. Ceft un boti homme , fort honnête , 
» & fans la moindre malice : mais fon cet- 
a» veau eft malheureufement Un peu faible ; 
a> & il lui a pris , hier au foir , un accès de 
» folie qui nous a tous empêchés de dor^ 
» mif • Il fe ttouve un peu mieu?^ ce ma* 
33 tin 9 grâces au Ciel ; cependant , comme il 
)» fe fent encore un peu de mal à la tête , 
a> & qu'il eft plein de religion , il a voulu 
» qu on le conduifit à TEglife , & qu*on vous 
33 priât de lui dire un £ vangile, pour que notr^ 
9 Seigneur achevé de lui rendre la fanté. 
33 Très-volontiers , répondit le Curé 33. Alors 
il fe tourna vers fon Paroiffien , & lui dit : 
<c mon ami 9 attendez que faie fini ma Meffe , 
» je vous fatisferai enfuite fur ce que vous 
a^ me demandez». Nicole, qui crut trouver 
dans cette réponfe la promeife qu'il venait 
chercher, n'en demanda pas davantage ; il re^ 
conduifit le Clerc ju.fqu'à Tauberge , lui fou- 



/ 



ïj'8 Fabliaux 

haita un bon voyage , & retourna à TEglIfe 
attendre que Ton Curé le payât. 

Celui-ci , fa MefTe dite , revint avec fon 
étole & fon livre vers l'hôtelier : mon ami ^ 
lui dit^l 9 mettez-vous à genoux. L'autre , 
fort étonné de ce préambule , répondit que 
pour recevoir quinze fous , il n'avait pas be- 
foin de cette cérémonie. Vraiment on a eu 
raifon , fe dit le Pafteur à lui - même ; cet 
homme a un grain 4e folie. Puis prenant un 
ton de douceur : ce Allons , mon cher ami , 
» reprit-il,, ayez confiance en Dieu, &re-« 
33 commandez - vous à lui, il aura pitié de 
» votre état ». £t en même tems il lui met 
fon livre fur la tête , & commence fon £ van< 
gile. Nicole en colère jette tout au loin ; il 
répète qu'on l'attend chez lui, qu'il lui faut 
quinze fous , & qu'il n'a que faire d'Orémus. 
Le Prêtre irrité appelle fes Paroiffiens , & 
leur dit defaifir cet homme quieft fou. «Non, 
>3 non , je ne le fuis point ; & , par Ssdnt Cor- 
9> neilleCA) vous ne me jouerez pas ainfi: 
33 vous avez promis de me payer, & je ne 
» for tirai d'ici que quand j'aurai mon argent. 



ou Contes. lyp 

^^ Prenez , prenez , criait le Prêtre 3>. On fai- 
fît auflî-tôt le pauvre diable ; les uns lui 
tiennent les mains , les autres les jambes ; ce- 
lui - ci le ferre par le milieu du corps , ce- 
lui-la Texhorte à la douceur. Il fait des efforts 
terribles pour leur échapper, il jure comme 
un poffédé , il écume de rage ; mais il a beau 
faire , le Curé lui met Tétole autour du cou , 
& lit tranquillement fon Evangile depuis un 
bout jufqu'à l'autre , fans lui faire grâce d*un 
feul mot ( i ). Après cela il Tafperge copieu- 
fement d'eau-bénite , lui donne quelques bé* 
nédiâions, & permet qu'on le lâche. 

Le malheureux vit bien qu*il avait été at- 
trappé. Il fe retira chez lui, honteux & hon* 
ni, ayant perdu fés quinze fous; mais en 
récompenfe il avait eu un Evangile & des 
bénédiAions. 



NO TES. 

[a) Les différens manufcrits portent y quand ils fii^ 
Tint entrés, dans le Château. Ceft une coutume afflèz 
ordinaire aux Poètes , & (îir-tout aux Romanciers , 
4^appeller Château les villes qui en avaient un» On 



/ 



/ 



î6o Fabliaux 

ne coflfîdérait que le (e;our du maître , tout lé reiic 
était compté pour rien* Quelquefois même la ville 
n'avait poiht d'autre nom , & il y en a beaucoup d'exem ^ 
pies i Château - Thierry , Château-Gontier ^ Château-* 
Landon , Château- Roux , &c. 

{h) Les auberges n'ayant point d'enlêignes , il fallait 
quelqu'autre moyen pour les faire connaître. Un homme 
fe tenait à la porte ; & ^'quand il voyait des. voyageurs 
ou des pailins , il criait , comme on le voit ici , & le$ 
invitait .â^ entrer. On en retrouvera un autre exemple 
dans le Fabliau de Courtois d^Arras. Albéric de Trois 
*^n. (2^5. Fontaines ^ parle d'une bonne -femme de Cambrai, 
renommée pour (â dévotion & (à charité , qui un jour 
que le Crieur allait annoncer dans la ville bon vin , 
tris <- bon vin , excellent vin ^ lui donna de l'argent 
pour crier , Dieu eft clément , Dieu efl mijéricor^ 
âieux , Dieu eft bon y très-bon , & le (uivit en difànt , 
eeft la vérité. Elle fut accuCe d'héréfie , & brûlée 
avec vingt autres hérétiques. 

{c) Dans une ilote du Fabliau de VOrdre de Cheva- 
lerie^ on a vu que , (èlon JoinvUle, le belànt valait 
dix (bus. Voici maintenant un autre écriyain du temâ , 
chez lequel le be(ant vaut davantage , puifque les Aveu^ 
gles qui devaient dix (bus demandent leur refte : 

Sire , nous avons un befant, 
Quar nous en rendez le forplus. 

On ne croirait jamais que , (tir une cho(ê auffi u(iielle 
qu'une monnaie ^ il puiflê y avoir deux témoignages 

diflEerens 



Où C o ijr t È s. t6t 

t9iS2fens. J'ai rencontré (buvent dans mes recherches de 

ces contrariétés délblantes , de il y à beaucoup de notés 

fut lefquelles il me ferait ai(e d'alléguer , fi je le vouials , 

des autorités contradiâoires. Dans une charte de ut 5 \ ^VucSuppl* 

/ ^ au mot By- 

le befàïst éfk évalué fêpt fous» Dans^un compte des B^ilHft zantius. 
de Ftance *^ en 1157, ou l'évalue neuf, le marc d*ar- • Vely,Hifi* 
gent étant alors à 3 livres 10 fl , c'cfl-à-dire , près 
d'un tiers plus haut que £>us S. Louis* Tout ceci ne 
(eut s'expliquef qu'en diânt que cette monhaie a aug- 
menté ou dihiinué de valeur en diffërens tems , félon 
le différent arbitrage du Prince. 

(i) Caté ptemitre partie iu Came efl attribuée du 
bouffon GonnelUiy dans Us Scelte di £icezie Cavate 
da diverfi autori ^ p, 91. 
Se trouve dans TArcadia dt Breftta , p. 340. 
Dans les Hifloriettes ou Nouvelles en yen ^' par 
JU* Itnhertyp. y 9» 

Dans les Sérées de BoUchet , pè m y 19* Se'r/ém 
Dans les Contes du S' d'Ouville , t.x^p» xpd. 
{e) Voilà , d'un côté ^ trois Mendians àffiunés qui ont 
bu 9c mangé pendant tout un jour , & dont la dépenlè 
efi efiimée environ une pifiole de notre monnaie ; & de 
l'autre ^ un voyageur ayant un valet St deux chevaux , 
à qui^ pour une nuit & deux repas, on ne demande 
qu'environ cent (bus d'aujourd'hui. On ^eut ajoutet 
ceci â quelques faits infSrés , plus haut dans une note 
de la yRohhe tÈcarlate , & juger dit prix refpeâif 
des denrées au Xlir fiecle & au XVIII% 
(/) Ce valet dans le Conte a été appelle jufqu'ici 

Tome IU L 



iSi Fabliaux. 

Ecuyer. La langue n'avait qu*un (èul & même nom 
pour défîgner les valets defiinés à panfèr les chevaux, 
l*efpece d'Officiers qui chez les Seigneurs avaient inP- 
peôion fiir ceux-ci , & tout Noble , de quelque qualité 
qu'il fût , qui n'était pas encore Cheyaiier» Mais les 
uns £è nommaient Écnyers , à cau(ê de Vc'cune dont 
ils avaient (ôin, & les autres pour Vécu de leur maître 
qu'ils portaient. 

(^) Le repas des Aveugles s'était fait la veille , c'efi* 
à-dire , le ïâmedi. Or parmi les cinq plats qu'on leur 
avait (êrvis y le Poëte qui en nomme trois , dont un 
de poiilbn ^ met pour les deux- autres un chapon & 
un pâté. On ne fè fai&it donc pas de Êrupule de 
fèrvir & de manger gras , les jours de la (êmaine oà 
i'abflinence de chair eft ordonnée. • 
iji) Patron d'une Abbaye de Compiégne» 
(i) Cette dernier$ aventure a été copiée depuis ^^ 
mainte & mainte fois. 

Le Curé Arlotto , dans Us Facétieuiês Journées , 
p. 107, v^ m fait ainfi kaar< & ^«^V un créancier qui 
U tourmente j & qu'il tnvoie à une AHayt fous pré-- 
texte de le faire payer. 

Villon y dans fes Repues Franches C l^t Poète donne 
ce nom à un ouvrage ou il raconte 4^s pours d'ef* 
croqueries employés par lui ou ^ar fes camarades 
pour fe procurer quelqius ripas qui ne leur coûtaient 
rien ^ } attrappe de mime un Marchand de poiffon , au- 
quel il en a asheté un panmer. Il le conduit au Pé- 
fiitençier pour recevoir ^fon paiement » dit au Prêtre 



/ 

/ 



O U C O K f Ê s* t6^ 

ifUe c^ejl un de fes neveux qui a la tête dlrang€t ^ 
le prie de le confiner > ùc. Tout le rejle comme dans 
le Fabliau% 

Dans le Facede dî Poncino , c^eft à peu^pris la 
même chofe^ 

Dans l'Arcadta dl Brenta , pag. 151 , e^tfi un Bou» 
cher qiion atirappt. 

Dans les Nouveaux Contes à rire, p. i6t y ^efk un 
Rôtijfeur. 

là. Dans les Contes du S' d'Ouville , tom, 1 » 

Dans le Courier Facétieux , c^cjl ah payfan auquel 
unjHou a acheté une pUce de toile ^ p. i%%. 

Dans /'Hlfioire générale des Larrons , /;• 10 , & 
fihu acheté une pièce de drap ; & emmenant avec lui 
le garçon marchand^ fous prétexte de le faire payer ^ 
il le taijfe entre les mains £un Chirurgien , qui était 
prévenu qiTon devait lui amener, un jeune homme dont 
la tête s'était dérangée* Ce Conte pourrait bien avoir 
fourrù à Molière Vidée de Pourceaugnac , livré comme 
fou à des Médecins ; à moins qu'on n'aime mieux 
dire qu'il ta pris dans Plaute , oà Pan trouve aujjl 
une fcène à peU'près pareille^ 

Dans la Bibliothèque de Cour» tom* V% P*^^l%^ 
femme qui a acheté Fétide , conduit le garçon à Sainte 
Lazare > & elle le livre comme un de fes enfans^ mau^ 
vais fujet , qui a hefoin de correSion. 

La 



ï^4 Fabliaux 



* DU PRUD'HOMME 

QUI RETIRA DE L'ÊAU SON COMPERE. 



Extrait. 

U N Pêcheur jettant fes filets eii mer , voit 
quelqu'un tomber dans l*eau. Il vole à fon 
fec.ours , cherche à l'accrocher par fes habits 
avec fa perche , & vient à bout dé le reti- 
rer; mais par malheur il lui crève un oeil 
avec le croc. Le nayé était fon compère , 
qu'il reconnaît. Il l'emmené chez lui, où il 
le fait foigner , & le garde jufqu à ce , qu il 
foit guéri. Celui-ci n'eft pas plutôt forti qu'il 
forme plainte contre le Pêcheur , pour l'avoir 
blefle. Le Maire leur affigne un jour auquel 
ils doivent comparaître. Chacun expofe fes 
raifons , & les Juges , au moment de proùoncer, 
fe trouvent embarrafles; quand un fou C^) 
qui était-là , *éleve la voix* ce Meffieurs , dit-il , 
3> la chofe eft aifée à décider. Cet homme 
3j fe plaint qu on Ta privé d'un œil. Eh bien , 
>A faites-le JQtter dans l'eau au même endroit. 



a V C o if T y s. i6f 

yy Sai s en tire , il eft jufte qu il obtienne des 
» dédommagemens contre le Pêcheur : mais 
^ s'il y reffe , il faut l'y laifler , & récompea- 
3> fer l'autre da fervice qu'il'a rendu 35, Ce 
jugement fiit trouvé très-équitable. Mais le 
aayé ^ qui eut peur qu^on ne l'exécutât , le re- 
tira bien- vite, & fe défifta de (a demande. 

ce Ceft tems perd u que d^obliger un ingrat ^ 
3> ajoute VAuttur y il ne vous en fait nul gré;. 
^5 Sauver un larrcMi de la potence , vous fe- 
3> rez fort heureux , (i le lendemain il ne voua 
« vole pas ?5. . '. 



I N O TE^ 

{à) PreCque tous les SouveraIn&& les Princes avaîèntv 
pour leur araulêment , des Nains & des Fous ; & cette^ 
mode était venqe vrai(èmblld)lement des Cours d'Afie^ 
où elle lùbfîfle de tems immémorial, & où elle ed 
néceïïaire pour (bulager l'ennui de ce; de(potes , con- 
danuiés dant leurs (ératls à d'éternels plaifîrs. Sur le» 
anciens États de la Mailôn de nos Rois , les Fous (ont 
toujours comptés parmi leurs Officiers» L'hifloire même 
n'a pas dédaigné deconlêrver les noms & le» bons mots^ 
de quelques-uns de ces Boufïbns» Ils avaient la téte^ 
ra(2e , & portaient un habillement ridicule , ordinaire?*^ 
ment blanc ^ avec un bonnet jaune ou verd , des £0x1** 

J-5 



x66 Fabliaux 

nettss , 8t ^ quelquefois une nurotte en maîn. On Itf 
întroduilît aulTi dans les htcet 8c teprélêntatùns de 
mflerês , oh , par dértlîon de l'état monaÛlque , on leur 
donnait un capuchon 3t des oreilles d'âne. Le deniiei 
Fou I en titre , qu'aient eu les Hois de France , «Q l'An- 
géii, donné parle Grand. Coodé à Lonis XIV. Maîi 
le caraâere décent , l'efprit ;uQe & l'aine élerée de 
ce Monarque n'étaient pai faits pour un genrode plaifit 
audi méptifàble ; il y renonçât Les Reines aTtient des 
Nainet & des FoUet. 



f 



ou C O N T K $. l6f 



■ii* 



LE JUGEMENT DE SALOMON. 



Extrait. 

JLj a prenûere année que le Sage Salomoft 
monta fur le trône , il mqurut un de fes vaF 
faux, Priacé de Soiflbnne , Seigneur d^une 
grande terre & de trcHs châteaux. Celui - ci 
laiffait deux fils , d'un caraâere bien différent r 
fun dur y inhumain & féroce *% l'autre aufli ver- 
tueux, & aui&doux que fou frère Tétait peu;. 
c'était le cadet. A peine le père eut - il les 
yeux fermés , que Taîné des enfans aflemblant 
fes Bfirons , leur demanda de régler le par- 
tage entre ion frère & lui. ce £h ! mon frère ,. 
n s'écria le plus jeune tixtt en larmes , ou- 
39 blions ces difcuffions odieufes , que nous 
yy ferons touîour^ tes maîtres de reprendre 
» un j<Hir. Vous voyez devant vous celui. 
y> que nous venons de perdre ; ne fongeons. 
M en ce moment qu'à le pleurer , & à prier 
3> pour lui«. L'autre ne voulut rien écou- 
ter. Les Barons eurent beau le conjurer d'at— 

L ^ 



ifiS Fabciàu^ 

tendre que te corps fût au moins inhumé î 
leurs repréfentations furent inutiles, il ew- 
gea qu'on proc&lât fans délai au partage. 

Dans ce moment entra Iç Roi. Plein d*ef- • 
time pour la mémoire & les vertus du mort , 
il venait honorer de fa préfence fes funé- 
railles. On rinftnùfît ds la demande de ce 
barbare aîné; il fe cturgea d'y fatîsfaire, 8c 
à l'inftant même faifant placer le corps , de- 
bout, entre deux poteaux : « l'héritage de ce 
31 brave Chevalier, dit-il aux deux frères , de- 
» mande, pour être défendu après lui, on 
u courage égal au fîen. Voyons qui de vous 
M. deux fe montrera le plus digue de te pof- 
n féder >>..,.. Il leur fait alors donner à 
chacun une lance, leuF aligne un but pour 
qu'on puiffe apprécier leur adreflè; & ce but 
eft le corps mort de leur père. La récom- 
penfe de celui qui aura porté le coup le plus 
ferme lèra le don de la terre entière. 

L'ainé accepte fans répugnauce cette abo-. 
niinable comfitian, & il ofe frapper celui dont 
il a reçu la vie. On prc^ofe au cadet de 
prendre h lance, « Moi, s'écrie-t-il en reçu- 
» lant d'effroi; moij que je portç les main^ 



© U C O N T B î^ iSp 

)> fur mon perd ! Ah ! que le ciel au con- 
%9 traire m*ccrafe à Tinftant ^ fi je ne venge 

■ 

w bientôt Toutrage qu*il vient de recevoir jj. 
S^loxnon ne voulait qu'éprouver les deux en- 
fans. Quand il eut connu leurs fentîmens^ 
iL prononça en ces termes : ce Le Chevalier 
» mort ne doit avoir pour héritier que foh fils, 
'? & celui-là feul eft fon fils , qui a fu le refpec- 
)> ter & le chérir ; l'autre efl un motiflre dé- 
9? nature , avide de fon bien 5 & indigne de 
9i lui n. Il ordonna aufli-tôt à celui - ci de 

* 

fprtir de fes Etats , en lui déclarant que , fî 
lendemain il l'y retrouvait encore ^ il le fe« 
mt pendre. ./ 



Dans hs Contes Tartarès , r. 3 , z/n Caliphe meurt ^ 
& laiffe quatre fili qui prétendent chacun à V Empire^ 
& menacent twu guerre civile» Le peuple veut s'en 
rapporter à la première perfonne qu*on verra entrer 
dans la ville» Le ju^e qu'offre le hafard eft un Ca^ 
lender ^ qui propofe aux fils du Caliphe la même^ 
épreuve que le Salomon du Fabliau; un feul refufi^ 
^ H eft élH Roi. 



*%^ 






** LE JUGEMENT 



SUR LES BARRILS D*HUILE MIS EN DÉPÔr, 



XJ N jeune homme venait , par la mort de 
fon pere^ <f hériter d'une maifom Réfolu de 
la g^der , quoique ce fût fon feul bien » il 
s'arrangea pour vivre fobrement ^.ft reftndgmt 
fa dépeniê. Mais il avait un riche voifin à 
qui la raûibn convenait fort ; & celui * d » 
après l'avoir plufîeurs fois foUicité inutile^ 
ment de la lui vendre ^ n'eut pas honte d'em^ 
ployer une fripponnerie pour la lui enlever. 
Il vint le. trouver un jour : « Voifin , lui 
» dit-il j, rendez-moi un ièrvice. J'ai chez moi 
3^ dix barrils d'huile qm m'embarraflènt ^ Se 
yy je Voudra trouver à les placer quelque 
9> part y ep attendant une occafîon favorable 
3> pour m'en défaire. Votre cour eft libre > 
^ permettez que je les y fafle porter; je 
yy vous témoignerai ma reconnaiifance quand 
)3 ils en fortiront s?. Le jeune homme qui ne 
foupçonnait dans cette demande aucune ma- 



ou C O H T 1 s. 171 

lîce , y confçntît volontiers. Les tonneaux 
furent trahfportés chez lui , on ferma la porte 
de la cour en fa préfence , & on lui en re* 
mit la clé , dont il eut 1 imprudence de fe 
charger, parce qull était franc & fans ma- 
lice. Or, vous faurez que des dix tonneaux 
il n'y en avait que cinq qui fuffent pleins; 
les autres n'étaient remplis qu*à moitié. 

Le voifin les laiÀa quelques têms dans le 
lieu du dépôt; mais Thuile ayant renchéri 
tout-à-coup, il vînt chez le Jouvenceau de- 
mander la, clé , fuivi de quelqu^^ perfonnes 
qu'il donna^ comme marchands, & qui n'é- 
taient que des frippons , payés pour lui fer- 
vir de témoins. Sous prétexte de faire gout- 
ter fon huile , il débonda les barrils , & en 
trouva , comme il s'y attendait bien , cinq â 
moitié vides. Alors it âifeâa la plus grande 
colère; il accufa le dépoGtaire de larcin & 
d'infidélité , & l'entraîna auffi-tôt devant les 
Juges. Le jeune homme fe trouva tellement 
confondu de l'aventure, qu'il ne put rien ré- 
pondre, Seulement il demanda terme Jufqu'au 
lendemain ; mais fon danger, pour être diffé- 
ré, n'en était pas moins grand. 



/ 



./ 



X'JZ F A » X I A U 1? 

Il y avait dans la ville un fameux Philo 
fophe , homme de bien , qui vivait félon Dieu , 
& employait fes talens à fecourir les mal- 
heureux. Auffi Tappellait-on leur père. L*ac- 
cufé alla lui conter fon malheur » & împlo^ 
rer fon fecour^.. ce Tranquillifez-vaus , réponr 
p> dit rhomme de bien, Demain je me ren- 
33 drai au plaid , & j efpere montrer claire- 
9> ment aux Juges lequel de vous deux eft 
>» Tinnocent ou le coupable >>. 
. Il tint parole comme il l'avait promis , & 
fe rendit à l'audience. Les Juges , dès qu'il 
parut, le reçurent avec diftindion, & lui 
donnèrent près d'eux une place honorable* 
ly^oxAYAppellant jexpofa fes raifons. On 
interrogea enfuite le Défenùur (a) fur fes 
moyens de dcfenfe > & ayant de prononcer ^ 
on demanda au Philofoj^e quel était fon avis* 
ce Meflîeurs, dit le Pru4*hQmme> je^ croîs avoir 
5> découvert un expédient sûr. Ordonnez qu!on 
93 foutire les cinq barnls pleins. Il reftera 
3> dans chacun une certaine quantité de lie; 
53 qu'on la niefure. Que Ja même chofe. fe 
3> faffe pour les cinq demi- vides. S*ils con- 
a> tiennent autant de lie que les prenûersii 



ou C O N T K s. 175 

5^ Us ont eu autant ' d'huile , & par confé- 
3> quent le dépoGtaire a été infidèle; mais 
»> s'ils en contiennent moins , il eft clair alors 
33 qu'ils ont été moins pleins, & que l'ac- 
3> cufateur étant de mauvaife foi ^ doit être 
33 puni 33. Le raifonnement parut jufte C ^ ) 5 
on fit l'expérience , & la vérité fut ainfi dé- 
couverte. Mais quand le jeune homme fortit 
du plaid , le Philofophe l'arrêtant : « Mon 
33 fils , lui dit-il 5 bien à plaindre eft celui 
33 qui a mauvais voifin; je connais le vôtre 
3^ depuis long-tems , c'eft un méchant homme. 
3> Eloignez- vous de lui , croyez-moi ; ven- 
33 dez votre maîfon : tôt ou tard il vous fe- 
30 rait tomber dans fes pièges 33. Le Jouven- 
ceau le crut , & il alla s'établir ailleurs ^ 
où il vécut heureux 33, 



i^' n > 



Se trouve dans la Bibliothèque de Cour , tom. 3 | 



NOTES. 

(a) Ces deux termes de plaidoirie (ont dans Tort- 
ginal. 



t74 Fabliaux 

(i) Oui , uns doute , & l'on n'eût to1£ l'hutle'qu'apict 
& dépuiatioD ; maù fi elle l'avait été an moment du 
traniport, lotf^u'elle était trouble , 8c aTint q^u'elle eût 
dépoS , il eâ clair que dans ce cas îl y aurait eu moins 
de lie dans le toanexu, ft que cependant le jetmc 
hotnme eàt fa ttte covpabk* 



ou C O N T 1 s* fj^ 

DU MARCHAND 

QUI PERDIT SA BOURSE. 

Alias 

* * D E L'H O M M E 

QUI PORTAIT UN GRAND TRÉSOR. 



Un riche Marchand portait dans un fac 
mille befans^ avec un ferpent d'^r dont les 
yeux étaient de jagoncè (a). £n parcourant 
la ville , Ton fac fe perdit* Il courut tout de 
fuite au Bedeau {b), & fit crier dans les rues 
que celui qui le lui rapporterait aurait pour 
récompenfe cent befans. Un pauvre homme 
lavait ramafTé : mais dès qu il apprit qu on 
le . réclamait y il voulut aller le rendre. Sa 
femme s'y oppofa tant qu'elle put. Elle pré- 
tendit que, puifque Dieu leur avait^nvoyé 
cette bonne fortune, il fallait en profiter. 
Non, difait le bon-homme, ce argent dérobé 
9j ne fait jamais profit. Soyons honnêtes gens , 
'> c eft le moyen d'être eflimés \ & puis , après 



17t5 P A B t t À Û X 

>3 tout , les cent befans qui font promis né 
9> fuffifent-Ils pas pour nous mettre à notre 
93 aife , & nous rendre riches à jamais » ? 

Il alla donc chez le Marchand , & lui def^ 
manda la récompenfe qu*il avait fait annoncer 
par le Bedeau, Mais l'autre qui était un malhon^ 
ncte homme , & qui eût voulu ne rien don- 
ner , ouvrant le fac , comme ♦ pour voir û 
tout s'y trouvait , dit qu il manquait un fer- 
pent d'or, & quil y en avait deux, quand 
il l'avait perdu. Sur cela grailde difpute. Lés 
riches de la cité furvinrent. Ils ne manquèrent 
pas de prendre, parti pour le Marchand , qui 
était Bourgeois comme eux , & ièlon l'ordi* 
naire , de fe déclarer contre le pauvre , qu'ils 
accuferent de larcin , & qu'ils conduiCreiït 
devant le Juge. Le bruit que firent ces dé- 
bats parvint aux^ oreilles du Roi. Il fefit 
amener les parties , & chargea du jugement 
de ce procès le Philofophe dont je vous ai 
déjà parlé. 

Le Sage alots appella Thomme pauvre. Il 

lui fit jurer qu'il n'avait rien pris du fac; 

après quoi il prononça ainfi. ce Ce Marchand 

3> eft un homme d'honneur que je n'ai garde 

de 






, d C O N t E i. ÏJ'^ 

*> de foupçonner affurément. Ses difcôurs ne 
>3 peuvent manquer d'être vrais , & encore 
^3 une fols je ne le croîs pas capable de de^^ 
9> mander ce qui nt lui appartiendrait pis. 
i3 Mais il réclame un fac avet deux ferpens» 
»» Or , celui-ci n en a qu un , ce n eft donc 
9> pas le fîen ^ & je lui confeille de le faire 
M de nouveau crier par le Bedeau» Quant 
'> ail fac que voilà ^ comme il n'a point de 
» maître , il eft de plein droit à vous , Sirô 
55 Roi ; & je fuis d'avis que vous le gardiez 
n Jufqu'au momèht où viendra fe pféfenter 
»> quelqu'un auquel oti fera sûr qu il appartient. 
a> Mais cependant cet honnête homme qui 
»> a eu la probité de le rapporter , a compté 
» fur cent befans. On les lui avait promis , 
d> & il eft jufte qu*il ne forte pas fans le$ 
» recevoir (c) >»• 

Le Roi , ainfi que rAffemblée , approuva 
cette fentence , & ce qu'avait propofé le Pbi« 
lofophe fut fuivi. 



, « 



Tome IL M 



178 Fablïaux 



mÊmmmiam 



NOTES. 

(à) Pierre ftédeutt du genre des grenats* 
(^) Les Bedeaux étaient des Huifliers ou Sergens 
d^un rang inférieur ; ( les Huimers Royaux nomment 
encore ainfi ceux des Juftices iubalternes )• Us citaient 
aux plaids les perfbnnes que le Juge (ômmait de compa- 
raître, & exécutaient Tes (ententes* Quelquefois ils petcer 
vaient les impots. En un mot , leurs fenâions étaient ^ 
pour la plupart , ou odieufès , ou viles. Dans le Cont^ 
ils £>nt Crieurs publics* 

(i;) Le Fablier, qui a firé ce Conte des Auteurs 
Arabes , Ta adapté aux ufàges de (on tems. Ainfi ïon 
ne doit pas être choqué de voir le Sage , choifi pour 
arbitre, adjuger le lac au Roi* Les cho(ès perdues & 
non técladiées appartenaient au haut-Jufiîcier (ùr les 
terres duquel elles avaient été trouvées* C'eft ce ^'on 
appellait droit d^épaves. Ce droit coAta la vie au Roi 
d'Angleterre» Richard Coeur-de-Lion. Ayant appris 
qu'un Chevalier français , de (es vailâux , avait trouvé un 
créibr ; il le téclama comme fiizerain. Mais , (ùr le 
refus du Chevalier , qui s'était retiré auprèk du Comte 
de Limoges , dont il avait obtenu la proteâton^ Richard 
entra avec une armée dans la Province ; & vint mettre 
le ficge devant le Château de Chalus , où il fut tué 
d'un coup d'arbalète* Dans un compte de la Prévâté 
*/f ^!* *' ^ ' de Paris , année i < 1 1 \ il eft mcntipn de certaine 



IbitiSie payée a quelqu^un, pour avoirMénoi^cé un jeutie 
lioinine qui avait trouvé une bourfè , laquelle devait 
cppancmY au Roi par droit d^auhaine. Néanmoins les 
Auteurs modernes , en copiant notre Fabliau ^ ont tout 
ré&rmé cet article du Jugement; ils font donner au 
pauvre homme la bour(è toute entière , ce qui efl en»> 
core rnieu^* Autres tems , autres moeurs» 

d'efi ainfi fiton trouve cette hijloriette dans GU 
xaldi , X* NoY« , & dans le Novelliero Italîano ^ oà 
Von a retouché le fiïU dfi Giraldi, 
JDàru la Bibliothèque de Société, r. 3. 
JDans les Facéties & tnots (iibtils en Français & en 
Italien , fi xriu* 
I>ans les Hifioires Plaifintes de Ingénieules , /• }>j« 
JDans le Trélbr des Récréations , p^ 24^. 
Z>ans /tfj Nouveaux G>ntes â rire, p. 1^4* 
jyans Us Facéties & mots (iibtik, p. 51» 
JDans Us Divertiflèmens curieux de ce tems , p. 1 1« 
Dans le Diâionaire d'Anecdotes, r« x , /?• 44i« 
Quelfues Conteurs y /ont un autre changementm Ils 
fuppofent que celui qui trouve la hourfe efi jbrcé y par 
hfoin y d^en d/p enfer quelques pièces ; & que U Mar~ 
chaud ne veut pas la recevoir y à moins qu*on ne ùd 
rende toute la fomme» 
Se trouve ainfi dans U Paflâtempo de Curiofi , p^ 87« 
Pans le Didionaire d'Anecdotes, hi ^ p* 17a» 






M a 



XSO FABLIÀUÎt 

AUCASSIN ET NICOLETTE. 

J*ai annoncé déjà que ce Fabliau efi mêlé alternatif' 
vement de vers & de profe ; particularité d'autant 

m 

plus remarquable , ,que tous les autres font entié^ 
rement rimes. Cette profe forme le corps de la narra^ 
tion ou de Vhifloire ^ & fe déclamait» Les mor^ 
ceaux en vers qui la coupent iefpcLct en tfpace y 
étaient chantés , à peu-pris comme les ariettes dans 
nos Opéra- comique s m LeCopifte n a pas manqué de 
mettre en tête de chacun , ici l'on, chante ; comme 
il a mis à chaque morceau de prôfe ^ Ici Ton dît, 
Ton conte & Ton fabloîe. Dans chacune de ces ejpeces 
i ariettes , le dernier vers ne rime point avec les 
autres : il fervait apparemmem à avenir le Mené" 
trier qu'un morceau de profe allait fuivre y & quil 
fallait reprendre le ton du récit» Tai trouvé un 
manufcrit où cette mufîque était notée , & j'ai dit 
ailleurs que c'était la feule que les manufcrits 
Tfieuffent offerte , quoique fans ceffe on parle , dans 
les FablifLux , de chant & à! accompagnement. 
En lys^y Aucaffin a été publié par M* de Sainte-^ 
Palaye , fous le titre des Amours du bon Vieux 
Tems , avec quelques changement légers , les vers 
refaits & leftile rajeuni. Il règne , en effet , dans ce 
Conte un ton de loyauté y de candeur & de fîmpli* 
cité antique ^ fait pour juftifier le titre nouveau que lui 
a donné Villuftre Académicien. Le ftile original 4 



b 17 C O K T r A T&r 

mhie beaucoup de eeeu nàivété touchante qui de^ 
vînt dans U fiecU fuivant U caraBere de notre Ion' 
gue y & quelle paraît avoir perdu fans retour. 



V' u I de vous veut entendre de bons vers, 
& les aventures antiques dô deux amans 
jeunes & beaux ? Ceft Aucaffin & Nicolette. 
Je vous dirai tout ce qu'il eut à endurer pour 
fa mie au teint de Us , & toutes les ptouefles 
quli fît pour elle*. Le rétcit de leurs amouss 
eft décent autant qu agréable. II n*y a nul 
Konune , quelque trifte qu il foit ». qui ne pût 
en vêt're ragaillardi II n'y en a aucun , fût-il / 
même au lit* fouffrant 8ç majade, qui ne fe 
trouvât guéri de l'entendre , tant il eft deux 
& touchante 

Le Comte Bongars de Valence faifait de- 
puis dix ans une guerre cruelle à Garins, 
Comte de Beaucaire. Chaque jour aux portes 
de fa ville > fuivi de cent Chevaliers, & de 
mille fergens tant à pied qu'à cheval , il ve- 
nait lui ravager fa terre , & égor^r. fes hom- 
me$^*. Garins vieux & débile n'était plvi« en ^^^^^^^^ 
état d'aller combattre,, Aucaffin, fon fils.^ 

Mi 



lia F A 1 t I À u « 

leût remplacé avec gloire s*il 1 eût voulu : 
c'était un jeune homme gtknd & bienfait ^ 
beau par merveille ; mais Amour qui tout fur- 
monte lavait vaincu , & il était tellement oc- 
cupé de fa mie qu'il n'avait voulu jufqu'a- 
lors entendre parler ni de Chevalerie ^uldct 
tournois, '' 

Souvent fon père 6c fa mère lui difaîent : 
ce cher fils , prends un cheval te des armes , 
» 8c vas fècoiuir tes hommes. Quand ils te 
9» verront à leur tête » ils défendront avec 
»> plus d'ardeur leurs murs » leurs biens & 
M leurs jours. Mon père, répondait Aucaf^ 
n fin 9 |è vous ai déjà fait part de mes ré^ 
s» folutions. Que Dieu ne m'accorde jamais 
yy rien de ce que je lui demanderai ^ fî l'on 
a> me voit ceindre l'épée , monter un dieval» 
»• & me mêler dans un tournois au dans un 
1» combat 9 avant que vous m^ayeK accordé 
•» Nicolette^ Nicolette ma do^ce amie que 
n fâme tant. Beau fils ^ reprenait le père » 
>» ce que tu me demandes ne peut s'accom- 
a» pUr^ cette fille n^ pas faite pour toi. 
^ l4e Vicomte de Qeaucaire ^ mon vaifal , 
99 qui l'acheta «n&nt 4e$ Sarrafins^, ^ qui. 



O V C O R T I & l8j 

^ quand il la fit bati&r , voulut bien être 
a» Ton parrein ^ la mariera uû jour à quelque 
yy vakt de charrue , dont le travail la nour- 
.» rira. Toi, fi tu veux une femme, je puis 
9» te la donner du ûing des Rois ou des: 
y Comtes. Regarde dans toute la France ^ 
j> Se choifis : il n'eft fi haut Seigneur qui ne 
M fe feflTe honneur de t'apco^^der ûl fille, il 
>3 nous la lui demandons. Ah i mon père » 
93 répondait Aucaffin, quel eft fur la terre 
» le Comté ou le Royaume qui ne fut digne- 
*> ment oc<:upc, s*il Pétait par Nicolette, 
1^ ma douce aHiies»? Le père infifta encore 
quelque tems. La CbmtefTe elle-m^mé joignit 
plufieurs fois fes ibllicitations & fes menaces 
à celles du Comte fon époux. Pour toutes 
jréponfe , Aucaflîn leur dkait toujours : ce ma- 
u Nicolette eft fi douce! oui, fa beauté, fa: 
» courtoifie ont ravi mon cceurj & pour 
n que je vive , il feut que* j'aie fon amour »^ 
Quand te Comte Garins vit qu'il ne pou- 
vait détacher fon fils d^ Nicolette, il alla. 
trouver le Vicomte fon Vaflâl pour fe plaindre 
4 lui de cette fille , & exiger quil la cha{^ 
tit. Le Vicomte qui craignaitie rdTcntimcnt:. 



184 F A « t 1 £ V r 

de Garins, lui promit de Teavoyer dams untf 
terre fi éloignée que jamais on n'entendrait 
parler d'elle. Mais il s'en ferait voulu à hii-r 
même de punir avec tant de rigueur une 
créature innocente , qui ue le méritait pas. 
Naturellement il l'aimait i 3c au lieu de l'exîf 
)er ^ comme on le lui avait &it promette , 
il fe contenta de 1^ cacher à tous les yeuXi 

Tout au haut de fon palais était une cham- 
bre ifolée s éclairée feulement par une petite 
fenêtre qui donna^it fur fe }ardin. Ce fut U 
qu'il enferma Nicolette ; ayant foin de lui 
fournir abondampient tout ce dQUt elle avait 
befoin pour vivr^, màjs au0i lui donnant 9 
pour furveillante , une viçille , charge, de U 
garder 4 v\ie ^ & d'en répondre. 

Nicolette avait de beaux cheveux blonds ^ 
^ naturellement frifçs. Elle avait les yeux 
bleus & rlans^ les dçnts blanches & petites^ 
}e vifàge biçn proportionné. Vos deux mains 
euifent fqffi pour contenir fa t^lïe légère* 
$on teint ét^it plus (rai$ que la rofe du ma^ 
tin ; fes levrçs minces , plus vermeilles que cet 
rifes au tenis d'été; & les deux pommelette^ 
^ui foulçva^çnt (4 rot)(>e ^^ efià^aien^ I9 biffî:* 



ou C K T I tf ; i8y 

chour de la neige. Enfin , jamais vos yeux 
n'ont vu plus belle perfonne, 

La pauvre orpheline ^ quand elle fe vit c<m* 
damnée à cette prifon y vint à h. fenêtre. Elle 
jett» les yeux fur le jardin où les fleurs ji'é^ 
panouiiTaient , oà chantaient les oifeaux, 8c 
s'écria douloureufement 2 ce Malheureufe que 
9» jo fuis ! me voilà donc enfermée pour ja- 
» msils ! Aucaflin ^ doux ami y c'efl: parce que 
9> vo\is m'aimez , & que je yous aime. Mais ils 
?^ auront beau me tourmenter ; mon cœur ne 
?» changera point, & je vous aimerai tou- 
3> jours a». 

Dès qu'on ne vit plus Nicolette dans Beau^ 
caire , tout le .monde en chercha la raifom 
JLe$ U9S dirent qu'elle s'était enfuie , les au« 
très que le Comte Gasins l'avait fait tuen 
Je ne fais s'il y eut quelqu'un qui s'en ré- 
jouit y mais certes Aucaffin en fut bien affli* 
gé. Il alla ^trouver le Vicomte , Se lui rede* 
manda fa douce amie, ce J'ai perdu la chofe 
9 du itnonde qui m^ét^t la plus chère , dit^ 
?> il ; eft-ce par vous que j'en fuis privé ? Sî 
3> je meurs , vous en . i^pondrez : car c'eft 
n vQvis qui rn'aure^^ donné la mort, en m'ô^ 



l88 . F A B t I A u t 

a> rais pas le courage de combattre avec eux ^ 
î3 ta feule préfence augmentera le leur; Elle 
^ fuf&ra' poyr les farre vaincre. Mon père , ré- 
j> pondit le Damoifeau (c), épargnez-vous 
3» ces remontrances inutiles. Je vous le ré*- 
3> pete ; que Dieu me punîfle tout à l'heure 
» fi je vais dans les combats recevoir ou 
w donner un feul coup, avant que vous 
» m^ayez accordé Nicolette , ma douce amie, 
>» quefaime tant. Mon fils, reprît le Comte, 
yy faime mieux tout perdre }>• Et en diGint 
ces mots ilr fortit. Aucaffin courut après lui 
pour le rappeller. ce Eh bien, mon p'ere,lui 
3> dit - il , acceptez une condition. Je vais 
w prendre les armes & marcher au combat : 
y> mais fi Dieu me ramené- fain & vainqueur, 
»» promettez-moi de me laifler voir une fois 
» encore , une feule fois , Nicolette ma douce 
39 amie que faime tant. Je ne veux que lui 
>3 dire deux paroles, & lui donner un bai* 
3> fer. Soit, répondit le Comte, je vous en 
i9 donne ma foi ^j. Aufli-tôt AïKaffin de- 
mande un haubert (d)Sc des armes. On lui 
^mene un cheval vif & vigoureux ; & la lasce 
en main , le heaume en tête , il s'avancei vers 



\ 



une des portes de la ville ^ quil fe kk ou^ 
vrir. Mais la joie de revoir bientôt fa douce 
timie Nicolette, & Tidée fur-tout de cebaifef 
promis l'avaient tellement ennivré de plaifir^ 
qu'il ^tait hors de lui-même. Uniquement 
occupé d'elle 9 il marchait fans rien voir^ 
fans rien entendre , & piquait machinalement 
ion cheval , qui dans un inftant l'emporta au 
milieu d'un corps ennemi. Ce ne fut que 
quand on l'enveloppa de toutes parts en criant ^ 
c*tji le Damoifeau AucaJJin , & qu'il fe fentit 
arracher fa lance & fon écu , qu'il revint de 
& diftraâion. Il fait alors un effort pour fe 
dégager des mains de (es ennemis» Il faiCt 
fon épée 9 frappe à droite & à gauche 3 coupe ^ 
tranche 9 enlevé 4es bras & des têtes; &^ 
pareil à un faagUer que des chiens attaquent 
<ians une forêt ^ rend autour de lui la place 
vide ou fanglante. Enfin après avoir tué dix 
Chevaliers , & en avoir blefle fept y il fe fait 
jour à travers les jrangs ennemis ^ & regagne 
la ville au grand galop. 

Le Comte Bongars avait entendu les crij^ 
qui annonçaient la prife d' Aucaflin , & il ac« 
courait pour jouir de ce triomphe» Auçaffin 



tÇ2 ' f A i L l k if t 



après 5 il eut lieu de s'en repentir : le peté 
ayant donné auifi-tôt ordre de l'arrêter^ & 
de l'enfermer dans la prifoh de la tour. 

Nicolette était toujours dans la fienne^ 
étroitement gardée. Une nuit qu elle ne pou- 
vait dormir 9 la pauvrette apperçut la lune 
luire au firmament ^ & elle entendit le reâî- 
gnol chanter au jardin : car on était dans cette 
douce faifon où les jours font longs & fereins, & 
les nuits fi belles. Alors il lui fouvint d' Aucaf- 
lin fon ami , qu*elle aimait tant , & du Comte 
Garins qui laperfécutait ^ & qui voulait la 
faire mourir. La vieille furveillantç dormait 
en ce moment. Nicolette crut Toccafion far- 
vorable pour s'échapper. Elle fô leva fans 
bruit ^ mit fur fes épaules fon manteau de 
foie , & attachant au pilier de la fenêtre fes 
deux drs^ps noués Tun au bout de l'autre^ 
elle fe laiiTa couler le long de celte efpece 
de corde y & defcendit ainfi dans le jardin. 
Ses pieds nus foulaient rherbe humisâée paf 
la rofée ; & les marguerites qu'ils écrafaient , 
auprès de fa peau ^ paraiffaient noires. A la 
faveur de la lune, elle ouvrit la porte du 

jardin , 



o \j Contes. ipjf 

jàrdîn 5 mais obligée de traverfer la ville pour 
i enfliîf , elle arriva , fans le favoir , à la tour 
où était renfermé fon doux ami. 

Cette toui: était Vieille & antique, & fen^ 
due en quelques endiroits jiar des crevaifes* " 
La fillette , eu paffant , ctut entendre quel- 
qu'un fe plaiildjie : elle approcha Tof cille d'une 
des ouvertures pour écouter , & i'cconnut 
la voix de fon Aucaffin qui gémiflait & fe 
défolait par rapport à elle. ^ Quand elle Teut 
écouté quelque tems : «c Aucaffin , dit - elle , 
33 gentil Bachelier , pourquoi pleurer & voua 
>a lamenter en vain ? Votre père & votre fa- 
» mille me haïflent , nous ne pouvons vi- 
33 vre enfemble; adieu, je vais pàfler les mers, 
3» & me cacher dans un pays lointain >3. A 
ces parole$, elle* coupa une boucle de fesl 
cheveux , & la lui jetta. L'amant reçut ce 
préfent avec tranfport. Il le baifa amoureu- 
fement , & le cacha dans fon fein i mais ce 
que venait de lui annoncer Nicolettb le dé- 
fefpérait. « Belle douce amie, s'écria- t-il , non 
33 vous ne me quitterez pas, ou vous êtes 
33 réfolue de me donner la mort 93. 

Le fentinelle , placé fur la tour pour guet- 
Tomc II. N 



/ 



ip4 Fabliaux 

ter , entendait leur entretien , & les pl^gnaîfé 
Tout-à-coup il apperçut venir du haut de 
la rue les foldats du guet , qui faifaient leur 
ronde , armés d'épées nues cachées fous leurs 
cappes ( A ). ce Elle va être découverte & ar- 
w rétée , fe dit-il à lui-même. Quel dommage 
M que il gentille pùcelle allât périr. Hélas ! 
9> Aucaflîn , mon damoifeau , en mourrait 
9> audi». Le bon fentinelle eût bien voulu 
înftruire la fillette du péril qu elle courut ; 
mais il fallait que les foldats ne s'en ^pper- 
çuffent point; & c*eft ce qu*il fit en chan- 
tant cette chanfon* Puccllc au caur Jranc^ 
aux blonds cheveux j aux yeux rians , on voit 
bien fur ton vifage que tu as vu ton amant ; 
mais prends garde à ces méchans qui j fous leurs 
cappts 9 vont portant glaives nus & zranchans^ 
& qui te joueront tour fanglant ^ fi tu ries 
fage. 

La belle devina fans peine le fens de la 
chanfon. u Homme charitable qui as eu pi* 
»> tié de moi , dit-elle , que Tame dç ton pare 
» & de ta mère repofent en paix 33. Et auflî'- 
tôt elle s'enveloppa dans fon manteau , & alla 
fe tapir dans un coin de la tour , à Tombre 



/ 



ou C 'o N T E s. Ipjj* 

d*un pîlîer , die façon que les foldats pafferent 
fans rappèrcevoir. Quand ils furent éloignés , 
elle dit adieu à fon ami Aucaflîn , & s'avança 
vers les murs de la ville pour chercher quel- 
qu'endroit par où elle pût s'échapper. Làfe 
préfenta un foffé dont la profondeur l'effraya 
d'abord \ mais les dangers qai la menaçaient, 
& la crainte qu'elle avait fur-tout du Comte 
Garins , étaient fi grands , qu après avoir fait un 
Cgne de croix , & s'être* recommandée à Dieu , 
elle fe laiffa couler dans le fofle. Ses belles 
petites mains , & fes pieds délicats qui n'a- 
vaient pas appris à être bleifés en furent meur-^ 
tris en plus de douze endroits. Néanmoins 
^ frayeur l'occupait tellement qu'elle ne fen- 
tît aucun mal. Mais ce n'était pas affez d'être 
defcendue , il fallait remonter & fortir» Sa 
bonne fortune lui fit trouver un de ces pieux 
aiguifés que les habitans avaient lancés fur 
leurs ennemis au moment de l'afTaut. Elle 
l'employa pour gravir , fe foutenaixt ainfi , tan- 
dis qu'elle avançait un pied^ puis un autre. 
Enfin , avec beaucoup de fatigue & de peine 
elle fit fi bien qu'elle parvint jufqu'au haut Cy )• 
A deux portées d'arbalète du foflTé com- 

N 2, 



mçnçalt la forêt « longue de vingt 2c une lieues 
fur autant de large , & remplie de toutes fortes 
de bêtes venimeufes ou féroces* Nicolette 
n*ofait y entrer , dans la crainte d*être dévorée* 
Cependant comme d'un autre côté elle cou- 
rait rifque d'être bientôt reprife & ramenée 
à la ville, elle fe liafarda d'aller fe, cacher 
fous quelques buiffons épais qui formaient la 
lifîere du bois. La, d'épuifement & de laffi* 
tude elle s^aflbupit , & dormît jufqu'à la pre- 
mière heure du jour fuivant, que les bergers 
de la ville conduisirent dans ce lieu leurs 
troupeaux. Pendant que les animaux paifTaient 
entre la foret & le fleuve ., les pafteurs vin- 
rent s'aifeoit au bord d'une claire fontaine 
qui la côtoyait; & étendant fur l'herbe une 
cappe, ils y mirent leur pain , & commen- 
cerent leur premier repas, Nicolette^ qu'ils 
réveilleront , s'approcha d'eux. <c Beaux en- 
9> fans , dit-elle en les faluant ; èoninaifTez-vous 
93 Aucaflin ^ fils de Garins , Comte de Beau* 
» caire » ? Ils répondirent qu'oui; mais quand 
ils eurent jette les yeux fur elle, fa beauté 
\t,% éblouit tellement qu'ils crurent que c'é- 
tait uaç Fée de la forêt , qui les interrogeait» 



O U C O N T X Sf, ipf 

Elle ajouta ; ce mes amis , allez lui dire qu il 
» y a ici une biche branche ^ pour laquelle 
» il donnerait cinq cens marcs d*br, tout 
3^ Tor du ;nonfde sll Tavait en (a difpofitîon; 
» qu'on finvite à venir la chafler, & qu*elfe 
33 aura la vertu de le guérir de fes maux; 
33 mais que s'il attend plus de trois jours, 
33 il ne la retrouvera plus , & pourra renon- 
•n cer pour Jamais à (a guérifbn 3>. Alors elfe 
tira de fa bourfe cinq fous quelle leur don» 
na. Ils les prirent ; & fans vouloir fe char- 
ger d'aller à la ville prévenir Aucaffin , ils 
promirent feulement de Tavcrtir , s'ils fe 
voyaient. La pucelle j confentit ; & Tes 
quitta. 

Enchantée de l'efpérance qu'on venait it 
lui donner 9 elle ne s'occupa plus dès ce mo- 
ment que des moyens de recevoir fen ami 
quand il viendrait. Elle conftruî,fit pour cefa , 
près du chemin 3 une petite loge en feuillage, 
qu'elle defliina en même tems à l'éprouver, 
•c S'il m'aime autant qu'il râflure , (e difait- 
y* elle 5 quand iî verra cea , il s'y arrêtent 
39 pour l'amour de moi 33, ta cabane ache- 
vée ^ & garme de fleurs & d'herbes odorifé^ 

N i 



X(fB Fabliaux. 

tantes , la belle s'écarta un peu , Se alla s af- 
feoir près de-là 9 fous un buiffon y pour épier 
ce que ferait Aucaifîn lorfqu il arriverait 

Il était forti de prifon. Le Vicomte, dès 
qu'il avait appris la fuite de fa pupille , s'était 
hâté, pour prévenir la colère & les foupçons 
du Comte fon fuzerain , de publier qu elle 
était morte dans la nuit; & Garins qui fe 
voyait par là délivré des inquiétudes que lui 
donnait cette fille , avait rendu la liberté à fon 
fils* Il voulut même, comme pour le cpnfo- 
1er , donner une fête brillante, à laquelle furent 
invités tous les Chevaliers & Damolfèaux de 
fa terre. La Cour fut nombreufe & les plai- 
firs variés ; mais il n'en était aucun pour Au« 
caflîn , parce qu'il ne voyait point celle qu'il 
aimait. Plongé dans la douleur & la mélan* 
colle , il fe tenait à l'écart , appuyé trifle- 
ment contre un pilier. Un Chevalier de l'af- 
femblée s'approcha de lui. ce Sire , dit*il , j'ai 
3» été malade comme vous, & du même mal; 
ij & je puis aujourd'hui vous donner un bon 
^ confelL Montez à cheval , allez vous pro- 
19 mener le long de la forêt ; vous entendrez 
H chanter les oifeaux^ vous verrez la vcr^ 



ou CONTÏJ. ipp 

»» dure, & peut-être trouverez-vous chofes 
« qui vous foulagcront 5>. Aucaffin le remer- 
cia ; & auflî-tôt fe dérobant de la falle , & 
faîfant feller fon cheval, il fortît, &s*avan- 
ça vers la forêt. 

JLes paftoureaux étaient encore a(fis , comme 
le matin , aiî bord de la fontaine. Ils avaient 
acheté deux , gâteaux , qu*ils étaient revenus 
manger au même lieu, la cappe à Tordinaire 
étendue fur Therbe. ce Camarades , difait l'un 
33 d'eux nommé Lucas, Dieu garde le gen- 
93 tîl valet (ky Aucaffin notre Damoifeau , & 
?> la Pucelle aux blonds cheveux qui nous a 
>3 donné de quoi acheter gâteaux & couteaux 
5> à gaîfte , flûtes , cornets , maillets & pi- 
>ï peaux 33. 

Aucaffin à- ce difcours foupçonna que Ni- 
Colette , fa douce amie qu'il aimait tant , leiir 
,^ avait parlé. Il les accofta; & leur donnant 
dix (bus pour les engager à .s'expliquer da- 
vantage, les interrogea fur ce qu'il venait 
d'entendre. Alors celui qui parlait le mieux 
de la bande lui raconta leur aventure du ma- 
tin , Ôç ce qu'ils s'étaient chargés de lui dire ^ 
& toute cet^e Kiftoire de la biche blanche? 

N4. 



200 F A B L r A If X 

qu'on rinvltait à chaffer. Dieu me la faite 
rencontrer , répondît - il ; & il entra 4^ns le 
bois pour la chercher, En marchc^nt il défait : 
(c Nicojette ^la (ôeur, m^ douce amie 5 ceS: 
M pour vous que je m'expofe au^ bêtes (ér 
w roces de cette foret ; c'eft pour vqir vos 

V beaux yeux & votre doux fovrire, pour 
93 entendre encore vos douces paroles '>• Ses 
habits ^ arrachés à chaque pas par les ronces 
ic les épinçs , s'en allaient en lambeaux. Ses 
bras, fes jambes, tout fon corpsi en çtaient 
déchirés , ^ Ton eût pu le fuivrç à la trace 
de fon fang; mais il çtait tellement occupe 
4e Nicolettç , Nicolçtte fa douce amie , qu il 
fie fentait ni mal ni douleur. Il paffa ainfî le ' 
refte du jour à la chei^her par-tout *fans fuçr 
ces. Quand il vit qu il ne la trouvait point , 
& que la nuit approchait , il commença à pleu- 
rer. Cependant , comme la lune éclairait , il ^ 
marcha toujours. Enfin fa bonne fortune le 
conduifit à la feuillée qu'avait çonftruite la 
Pucellç. A la vue des fleurs dont la loge 
<tait ornée , il fe dit à lui-même : ce Ah ! fu- 

V re<nent ma Nicolette a été ici , & ce font 
33 Içs bejlles mains 4^ ma^ dçuçe a^mie qui 



ou C o N T 1 s. 5or 

>5 ont élevé cette cabane. Je veux pour Ta- 
w mour d'elle m*y repofer , & y paffer la 
3> nuit w. Auflî - tôt il deffcendît de cheval ; 
mais fa joie était (î grande ^ & fa précipita- 
tion fut telle qu'il fe laifTa tomber & fe dé- 
mit l'épaule. Quoique blefle, il put néan- 
moins attacher avec l'autre main fon cheval 
.à un arbre. Enfuite il entra dans la loge , & 
fans fonger à ce qu'il fouffrait , il s'écria , tranf» 
porté d'amour : €c belles fleurs , rameaux verds 
93 qu'a cueillis ma Nicolette , Ci j'avais auprès 
33 de moi ma douce amie ^ ah ! que de bai- 
3> fers je lui donnerais ! 

La fillette était tout près de là, qui Ten- 
tendait. Elle courut à lui les bras ouverts , 
& l'embraiTa tendrement u Beau doux ami , 
33 je vous ai donc retrouvé 3> ! Et lui , de 
la ferrer à fon tour dans les fiens , & de Tem^ 
braifer mille fois, ce Ah ! bdle amie, tout à 
33 l'heure je fouffrais beaucoup ; mais à pré- 
3> fent que je vous tiens , je ne fens plus de 
33 mal 33. Nicolette alarmée l'interrogea fur 
la caufe de fes douleurs ; elle lui tâta l'épaule 
pour s'affurer fi elle était déboîtée, & avec 
r^de du ciel, qi^i affifte toujours le? vrai« 



il02 Fa^bliaux 

amans ^ fit fi bien qu'elle réuillt à là remettre 
en place ( / )• Sa main enfuite appliqua fur le 
mal certaines fleurs & plantes; falutaires dont 
la vertu lui était connue ^ & elle les y afTu- 
jettit avec unr pan de fa chemife qu'elle dé- 
chira. Quand il fut panfé : ce beau doux ami ^ 
B> dit-elle y quel parti maintenant allons - nou^ 
M prendre ? Votre père , inftruit de votre fuite » 
» va dès le point du jour , n'en doutez pas » 
» envoyer après vous , & faire fouiller cette 
n forêt» Si Ton vous trouve , fîgnore ce qui 
a» VOUS arrivera , mais moi je fais bien qu'on ^ 
^> me fera mourir cruellement. J'y mettrai 
» bon ordre, répondit le Damoifeau». Il 
monta aufli-tôt fur fon cheval ^ prit fa mie 
dans fes bras, & partit, tenant ainfi embraie 
fés (es amours , & lui baifknt fans^ ceife les 
yeux 5 le front & la bouche, a Doux ami , où 
» irons ^ nous, demandait* elle? Je n'en fais 
» rien , répondait-ik, mais peu m'importe > 
9i puifque nous allons enfemble?». 

Après avoir marché par monts & par vaux,, 
après avoir traverfé plufîeurs villes & bourgs > 
ils arrivèrent au bord de la mer. Aucaffin 
apperçut des marchands qui naviguaient. II 



ou C o K T £*s. ad3 

leur fit figne d'approcher ; & ceux - ci lui 
ayant envoyé leur barque ^ il obtînt d'eux 
d être reçu dans le vaiiTeau avec fa mie. 

Une tempête horrible qui furyînt les obli- 
gea de gagner le port du château de Tore- 
lore (m). Le Damoifeau refta trois ans dans 
cette ville , au comble de la joie ; car il avait 
avec lui Nîcolette fa douce amie qu*il ai- 
mait tant. Mais une flotte Sarrafîne vint trou* 
hier ce bonheur» £lle attaqua, le château , s'en 
empara y pilla tout» enleva les habitans , & 
fit prifonniers Aucaffin & Nicolette. On porta 
la pucelle dans un vaiiTeau. Son ami, pieds 
& poings liés, fut mis dans un autre, & Ton 
s'éloigna; quand tout-à-coup une nouvelle 
tourmente fépara la flotte. Le navire , qui 
portait Aucaffin > balotté pendant plufieurs 
jours & jette de côte en côte^ fut poufle 
enfin contre le château de Beaucaire. Los 
habitans, accourus fur la rive, virent avec 
une bien agréable furprife leur Damoifeau. 
Son- père & fa mère étaient morts pendant 
fon abfence. Ils le reconnurent pour leur 
Seigneur, & le conduifirent en pompe au châ* 
teau , dont il prit pojGTeifion , & où il n'eut plu$ 



acxj P A F L I A tr < 

irien à regretter que Nîcolette , fa douce amie# 
Le vaifTeau qu elle mantait était cetui da 
Roi de Cartage, venu à cette expédition avec 
douze fils, tous Rois comme lui* Ravis dé 
fa beauté, les jeunes Princes la traitèrent avec 
refpeâ , & lui demandèrent plufîeùrs {oh le 
nom de fes parens^ & de fa patrie, ce Je Pignore, 
:i3 répondit-elle. Je fais feulement que je fus 
9» enlevée en très-bas âge , & vendue , il y a 
:>3 quinze ans: , par des Sarrafîns »» Mais forf* 
qu'on entra dans Cartage , quel fut fon éton* 
nement à Tafpeâ des murs & des apparte- 
mens du château , de reconnaître les lieux où 
elle avait été nourrie.^ Cehii du Ri^ ne fut 
pas moindre quand il hii entendit raconter 
quelques eirconftances qui prouvaient quelte 
était ùt fille. Il fe jetta à fon cou- en pltu*- 
rant de joie» Les Princes Fembraiferent & 
laccablerent de careffes. Peu de jours 
après on lui, propofa pour époux le fils d'un 
Roi Sarrafin; mais elle ne voulait pas d'un 
païen pour mari, & ne (bngeait qua pou** 
voir aller rejoindre fon doux ami Âucaflin» 
dont la penfée l'occupait nuit & joun 
Dan$ ce defTein elle s'ayifa dapprendre-à 



o i; Contre. 4ay 

jouer du violon* Dès quelle le fut , elle se- 
chappa du château pendant la nuit» & vint 
au rivage de la mer , loger kik^t une pdwne 
femme. Là, pour fe déguifer, la pucelle fe 
noircit avec une herbe le vifage & les mains* 
Elle vêtit , cotte , braies & manteau d'homme » 
& obtint d'un marinier qui paifait en Pro^- 
veuce qu'il la prît fur fon bord. Le voyage 
fut heureux. Nicolette débarquéç prit fon 
violon ; & fous Téquipage d'un Ménétrier s'en 
alla violonnant par le pays ^tant qu'enfin elle 
arriva au château de Beauçaire. 

Aucaifin ei| cç mometit était avec fe$ Ba- 
rons; , aflis fur le perron de fon calais. Ils re-r 
gardait le bois où , quelques années aupara- 
vant 9 il avait retrouvé Nicolette fa douce amie^ 
& ce reiTouvenir le faifait foupirer. Elle s'ap-» 
procha, & fans &ire femblant de le recon- 
naître : ce Seigneurs Barons ,' dit - elle, vous 
^ plairait-il ouïr- les amours du gentil Au- 
» caflin & de Nicolette fa mie »« Tout le 
monde en ayant témoigné le defîr le plus 
vif, elle tira d'un fac fon violdn , & , en s'ac- 
compagnant, chanta comment Nicolette ai- 
m^t fon Aucaâin; comment elle s'éçhappsi 



^6 iPABLlAïT^t 

de fa prlfon ; comment il la rejoignît dans ta 
forêt 5 & toutes leurs aventures enfin jufqu'au 
moment de leur féparation. Elle ajouta en- 
fuite : Sur lui ne fais rien davantage ; mais N'i- 
€olette efi à Cartagc oàfonpere ejl Roi du can- 
ton* Il veut lui donner pouf mari' un Roi païen 
& félon ; mais elle dit toujours non y& ne veut 

îf Epoux; pour Baron ^' quAucaJJin fort doux ami ; & 
mille fois la tueroit^-on j elle n^ aura jamais que 
lui. ; 

Pendant tout le tems que dura cette chan- 
fon, Aucaflin fut hors de lui-même. Son cceur 

. ct^t fi opprefle quli pouvait à peine refpîrer; 

Quand elle fut finie , il tira le prétendu Mé- 
nétrier à T-écart ^ & lui demanda s'il connaif- 
lait cette Nicolette qu*il veiidt dé chanter , 
cette Nicolette qui • aimait tant fon Aucaffin, 
Le Chanteur répondit qu'il Tavait vue à Car- 
tage , & que c'était la mie la plus fidèle , 
la plus franche & la plus loyale qui fut ja- 
mais née. Puis il raconta la manière dont elle 
• était fait reconnaître du Roi fon père , & 
toutes les perfécutions qu'elle avait eu àefTuyer 
au fujet de ce païen qu'on voulait lui faire 
époufer, ce Beau doux ami , reprit AucafSn , 



OU Contés. iïôy 

»> retournez , je vous prie ^ auprès d'elle pour 
s^/Tamour de moi. Dites-lui que fi j'avais pu 

>) (avoir quel pays elle habitait , j'aurais volé 

y> aùffi-tôt la chercher. Ajoutez que jç l'ai 

93 jufquici toujours attendue, & que j'ai juré 

» de ne jamais prendre qu elle pour époufe. 

9y Allez; ic fi vous pouvez l'engager à^e-^ 

91 nir me donner fa main y fâchez que vous 

>i recevrez de moi autant d'or & d'argent 

3> que vous oferez m'en demander & en 

>î prendre 33. Sur la promeffe du Ménétrier 

• 

4'employer tous fes efforts pourréuffir, Au^ 
caflin lui lit donner d'avance vingt marcs d'ar^ 
gent (/î). La PuceUe fe retira; mais, en tour- 
nant la tête afin de voir encore fon ami , 
elle s'apperçut qu'il était tout ien larmes. Son 
cceur en fut touché. Elle revint fur fes pas 
pour le prier dé prendre courage , & l'affura 
que bientôt , & plutôt tnême qu'il ne l'et 
pérait , -elle lui ferait voir fa douce amie qu'il 
aimait tant. 

Au fortir du château , Nicolette fe rendit 
chez le Vicomte de Beaucaire. Il était mort; 
£lle demanda un entretien particulier à fa 
veuve dont elle fe fit reconnaître. La Vicom- 



2oâ Fabliaux 

teih qui avait élevée & nourrie cette aîmabttf 
enfant ^ & qui Taîmait comme la. (ienne pro*-^ 
pre^ la revit avec la plus grande joie, & la 
logea chez elle* Nicolette^ par le moyen 
d*une herbe, nommée Téclair, avec laquelle 
die fe frotta 9 'fit difparaitre cette noirceur 
artificielle qu'elle avait employée pour fe dé-- 
guifer. En moins de huit jours , quelques bains 
& le repos lui rendirent fa fraîcheur pre- 
mière , & elle reparut ébiouiâànte , comme 
auparavant 5 d'éclat & de beaiité* LaVicom- 
teffe alors la para de fes plus magnifiques 
habits y elle la fit afleoir fur un lit couvert 
d'une riche étoffe en foie'» & fortit pour al-^ 
1er chercher AuçalSn. 

Depuis l'aventure du Mâiétrier, il avait 
paffé les nuits' & les jours daos la douleur* 
La Vicomteife le trouva en larmes quand 
elle entra, ce AucafCn , lui dit-e^e, vous avez 
M des chagrins ; je yeux les dilfiper , & vous^ 
w faire voir chofes qui vous amuferont , fui- 
» vez-moi î>. Il fuivit , plein d'inquiétude & 
d'efpérance. On lui ouvrît la chambre , & il 
vit , ô furprife ! Nicolette fa douce amie. A 
ce fpeâacle une telle joie le faifit qu'il reila 

fans 



où G to kr tn s. iৠ

uns «ouvement Nicolette fautant tégéremeiit 
en bas du Ht , courut à 4jLii Us bf as ouverts ^ 
& avec un doux fouriïe lui baifa les dewL 
yeux. Ils fe ^r ent itïillë tefldrês catefle^. La 
îiuît qui (urvint rie put les féparer ; le jôuf 
naiiTant les (urprit s^eàibiraiïant encore. Enfin 
quand II fut heure convenable , Aucaflîn con^ 
duifit fa Belle à r£gtif« où.lirépou&,.& la 
fit Dame de B^ucaireé 

Ge fut iinfi qu après bien des malheurs fe 
trotiverént réunis ces deux amans« Ils pafTe^ 
rent une vie longue ,& heureufe* AucafEn. 
aima tpujours Nicolette; Nicolette aimatou-* 
jours. Ancaifin ; £c voilà comme finit le joli 
chant que j*en ai Eut 



•*«• 



Màiitnoljilte de Luhtrt , qui a iionnt' unie édition 
nouvelle des Lucins de Iternôd ^ y a inféré ce fabliau 
dont iïle à fait un Conte de Fées» Les deux amans 
y font nommés Étoilette & Ifmir. Cefi une Fée , amie 
dÈtoUette , ^uî la dHivre de prifon ; c*efl elle , qui , 
après bien des dangeti courus ^ là rejoint au Prince , 
ô les wiitm 



Tome II O 



aîO PABLtAirit 



I l . I H 1 1 I ■ ■ Il [ Il I I 



/■ 



NOTES. 

* 

ê 

(a) Ici le Vicomte dit. quelques mots ibx U ?^ 
radis êc TEnfer , moralité aifez déplacée que le PoeM 
iêmble ne lui avoir prêtée que pour y coudre un mor- 
ceau Impie» AucafHn répond au Vicomte qu*U n*a que 
faire de (on Paradis ; qu'il ne veut que Nicolette , & 
ù (ôttcie &rt peu d^un- fieft^où ii*efttrent qtiè des Jicmti 
fâinéans & demi-nus, de viftpx PreonesicraireQX ^ &de& 
Hermites en hailkns; que les Rois de la terre ., les 
Cheraliers morts avec gjfolre dans les combats ^ les 

cuyers , & toute cette Noblefle cour- 
toiCc $c magnifique (è trouvàtif en Enfer, Il veiit y aUer 
auffi ; qu'il y troûrera' les beltes fèinmes ifod ont 
eii It cçeur tcn4re ,. Im JKénécrleà & les jbngleurs » 
amis de la joie ; & que s'il peut y avoir Nicolette fâ 
mie , il n'alpire point à un autre bonheur. 

M. de Saittte-Paiaye a^ retranché ce morceau , que 
j'aurais (upprimé comme lui j 6r par le mém^ motif, 
fi je ne m'étais fait une loi de ne rien omettre de 
tout ce qui (èrt à peindre les moeurs. Joint à ceux du 
même genre qu'on a vus ^précédemm^t , il fera con« 
naître la façon de penlèr qui.iê répandait déjà , & 
chez les beaux elprits d'alors , & chez une partie de 
la nation. Je dis la nation ; car , encore une fois-, un 
Fabliau llcentleux ou Impie n'était point au XIII* fiecle 
ce qu'il (èrait aujourd'hui , la produâion furtive &.mo- 
nentanée d'un particulier ob(cur ; c'était , pour ainfi 



à M Coûtes. 



ait 



, iliie maiitaifê monnaie dontiè chargeaient à la 
Ibis deux mille Muficiens , une monnaie qu'ils dlaieiit 
débiter dans les Palais ^ les Chiféaûz & les Places pu- 
bliques » & qui circulant ainfi fuCcenSvemeht de prc^ 
vince en provihce , devenait coafaÀte & fendait cou«> 
pable quiconque la recevaii. 

^ (è) L^art de Tatlaque & de la ééùittfh éeè Placesf ^ 

tel qu'il exiûait aux XII 8c Xlli' (îecles , efl mie ma!» 

tiere fi intéreilànte , & (ùf laquelle les Aiitebrs con^- 

iemporains fiwriiiilènt fi peu de lumières , que f ai crU 

Hffoti me aurait gré de publier ici un morceau cutxeuk 

& inconnu que tiiWt oSert mes recherches. Comhie il 

a quelque ^tendue , & qu'il exige des éclaircilTemehs , 

\e le placerai à la fuite du Pablian. Je nie fiits déjà ex- 

cufi^ Âf'Çes notes épifediques* Il faut des ralfôns pou^ 

tout le monde , dUàit un Atocat célèbre. Cependant 

quand ces rai&ns ennuient iz ''plus grande pattîe de 

raudkoire ^ on doit en être très^-febre ; flt é'èfl ce que 

je .prottiets* 

(c) On appellait en général DwhoîftîUs les ^lès dés 
ftots, des Barons, des Chevaliers 8c Orandr-Seigneurs; 
et Damoifiàux ^ leurs fils quand Hs n'avaient pas en- 
core reçu la Chevalerie. C*eft ce que fignîfîe datfs nos 
ancienne^ hîffoires cette expreffiôn , le Damoifel Pépin ^ 
U Damoifet Louis-le-Gros ^ firc. i«.On donnait cette 
dénomination de Datnoifeaù i celui <fùl étant, par fcn 
droitttaturel, appelle à Thérîtage d'un fief, * n'en jouiflànc 
pas encore , en avait Texpedaiive ; on vefta plus bas des 
Bergers de Beaucaîre & un Sentinelle nomtoet Aucaflîit, 

O 2 



\ . 



A m X. E A ir X 

, j-_ Csm a taMC géBéo^HC pouc 
dH^MeSâpone K» «rte. Ce- 
mfMff dt Fiamee appellent S. Lonû 
'mdfis , pe«r aprâsDcr là fiizcfatticté 
& Ga&sgHc, le tîire de Damoi/iau 
nb Ofdrcsdela NoUeSb. f. Qud- 

fnfR à Ki 6rf en parôculier ; & 
ES SûgtKan de CoaiiBercy ^ dans la 
caae ^yiUéi Daam/aaiXt é". C'éuif 
^a:. r*. Eb&i dos Poètes s'en lêrveU 
^cr ^ ienc hMnme eo général^ ÊK 
bâ ^^ fit iMuier. 
^vfpé plm lunt que le haubert était 
■câcK les faili Cberalien ; & pour 
pn k( ce &U efi fi confiant, qu'il 

pnBres. C^endani voiâ un exemple 
«naïre. La diScrence locale des cou- 
Bè de CCTiaini parttculîers , l'ignon&cc 
enenis des G>piJles , & paitîcutiire* 
s acceptions du même mot , Giirant 
; , ont dû fbuTent occalîonnn , fur bien 
t contiadiâioDs , défeCpérantes ai^t- 
fui font des recheicher, & dont on 
pcfîuit ou en comptant les témoigna- 
Li moins qu'Aucadîn n'ç&t pas olé & 

tournois avec le haubert. 
it que le heaume était tm pât de fer 
la tête; mais il n'aTait pas iou;oun 
nu let comnienccBttqit ce ne fia qu'une 



(ftlpece deba(fin ou calotte à rebord , (bus laquelle tout? 
la face était découverte» Seulement , pour garantir le vi* 
lage des cou^ de dmeterre , on y ajoutait quelquefois 
une petite bande de fer un peu arquée , nommée nafal , 
^ui dépendant du front aboutiflàit au-deflbus du nez. 
On- en voit beaucoup dans la célèbre tàptflèrie repré- 
sentant l'expédition de Guillaume le Conquérant , que le 
P. Montfauconafaitirraver^ Cet Auteur donne au(C(bus^ . \-^fJ?^ 

de la Juan 

le règne de PMUppe-Augtfâe , l'effigie d^un Raoul de Fr« 
BedlHnont avec un^ naÊl qui descend jusqu'à la men- • 
tonniere« La grande comniddiié de ces bonnets ou chof» 
fels de fer y moins lourds & moins étoufians que le 
heaume^ en fit conserver Tuâge. Joinville en parle ^ 
& lui-même en portait un daiâ une des aôions qu'il 
décrit. U ]r en avait à vifiere comme les heaumes* 
Guillaume Guiart les appelle CtfvtUtttSm D'autres Au-^ 
fieurs les nomment Chttpclims^ 

(J) De pareilles mœurs nous paraîtront bien étran-* 
ges , & Je n'entieprends pas de les exeuiêr ; raafs mon 
devoir efi de les repréftnter teks qu'elles (ont. 

(g) Ces ^atre derniers articles fai&ient les prîncir 
paux objets du luxe des. grands Selj^neurs*. La chafiè 
étant prel^ue leur (êul plaifîr domefiique , ils devaient 
beaucoup^efttmer les chiens & les oifêaux dreflis ; c'étâk 
un des préiêns qu'on &i£tit aux Rois ^ le ils (ont comp-» 
tés ici ^rmi les cbofts de prix* 

' Çh) La chappc oa capt^ étak une tui^iquefert krge^ 
froncée par le ^ haut, qui defcendait jusqu'aux talons » Jic 
C| mettait par-deflus les autres, habits* On en peut voir- 



zi^ Fabliaux 

la fosme daas plufiei}rs Ordres Rdigjeiix qui Toàt 
férvée : car tous ces habits fnatiaâiqucs , fi ndicoles à 
nos yeux , n'étaîf nt que les bvb^tmtns du teois qa'a«« 
valent adoptés les Fondateors. Cette freo^uw éa liaut 
Uiflait une ouverture qu'on nomvBoit goule ou gouUron ^ 
& par où (è paifait la çappe , de la même feçon quSine 
çhtvM&9 Elles étaient U ^upart fermées pardèvant , & 
il fut ordonné aux Rcligieu&s en voyage 6r aux Clercs 
à régUiê de ies porter ait^ , comme plu$ décentes, Lesi 
Synodes. U Conciles provinciaux de ce têms^là s^oc- 
cupaient beaucoup de ^habillement. Dès que la mode 
y introduisit quelques variations y ils 6 hâtaient d^ar- 
réter ce lusçe , qui au^t^t était flfrieufèment défendu , 
ordinairement feus peine d'excommunication peur les 
Prêtres & les Chanoines. C*efi ainfi que les larges man^ 
ehes qu'pn s'aviÊ de faire at^x cappes leur furent in- 
terdites; & çn effet ^ nos chappes d*égU(e ^t encore 
aujourd'hui (ans manches* Louis VII défendit les cappes 
dans Paris aux Cpurtilânes , afin qu'on p|t diflSsguei 
p^r-là ies femmes honnêtes de celles qui ne Tétaiene 
pas. Il y avait des chappes pour le mauvais tems, qu'on 
appellait chappis à pluie ; S: à celles-ci était coufii vn 
chaperon. Dans les Provinces oà elles font encore dV 
(âge pour les femmes , en les nomme capotes. En gé** 
néral là eappe était un habit pour for tir ; difRrente en 
cela du manteau , qui était un habillement domefUque ou 
^n vêtement d'appari^]!. Porter un i^anteau en ville 
çût été malhonnêtes 
(/) Ceci prouyç ^ue \ti, M($s ç|es places, fortes ^ lu 



o tr C M T « f . ai jT 

tems oà le FabUer écriyait , n^étatent pas coupés â pic ^ 
comme les nôtres , mais en takit des deux c6té$ , à 
la manière des Anciens ^ âc avec une pente plus ou 
moins rapide. Sans cela, eenunenc Nicolette eAt-elIe 
oflB & fetter dans une elfiece de précipice où elle était 
|pre(^e s^e de le tuer l au lieu qu'on la voit gliiTer 
&r los pieds Se Sit les mains pour deCcendre, remon* 
ter onfiiite en 6 (butenant avec uit pieu , & en être 
fuitio pour des écorchures , (itite inévitable de la pr é«s 
mior^ operacton* 

(k) Ce tiare, (ynonyme de celui itDamoi/eau , (k 
donnait , comme celui-d , aux fils de Rois 9l de grands 
Seigneurs ^ qui n'étaient pas encore Chevaliers^ Dans 
Vittebardoutn , le fils de l'Empereur d'Orient eft nommé 
yàriét'de Canfiaminopie* Dans un compte de la Maifôn 
de Philippe -le -Bel, les trois ehfims du Monarque, 
ainfi que plufieurs autres Princes., (ont appelles yarlets\ ^La Roque, 
(/) Il entrait dans réducation ^ jeunes filles de^^ ^ ^''^^ 
qi&lité d^ipprendre ut> peu de Médecine-pratique , un 
peu de Chirurgie, & cette pâme de Chirurgie (ûr^touc 
qui regarde le traitement des* plaies. Ce dernier talent 
pouvait leur devenir utile pour leurs pères , leurs frères 
& leurs maris , quand ils revenaient des combats ou 
des tournois , mutilés. & efitopiés. Souvent leurs mains 
délicates ft compatiiEintes tendaient le même (êrvice- 
aux Chevaliers étrangers qui arrivaient bleflSs dans un- 
château. Les Romans en offirent des exemples à chaque 
page, est c'efi encore-li un témoignage du re^ed porté 
à la C^ievalerie ; comme c^ed la meilleure excufe qu'bttx 



ai6 F A B L 1 A tr « 

pijti0è alléguer des l^onncurs (ans fin ^e ces guerrier^ 
rendaient au ièxe (ènfible auquel* ils devaient tam d'à.-* 

mour-& de reconiiaiiIàn.ce« ** 

(m) Ceft un pa^s bien iîngaliec que cette terre- d» - 

Torelore. Le I^oi eft au lit & en coticiie quand Au* 

C<iffin y arrive* La .9.^ine d'un autre iCÔté , àla tète 

d'une armée de femmes , fait la guerre avec des 

d^ufs , du fromage <meu & des pommes évites / fiâioB 

ini(erable que quelques Romans modernes ont pourtant 

imitée : car quelle eft la (bttife qui n'a été dite qu'une 

foisf Eflrce U une.allé|^rie^ Eft -ce ntie critique? 

Je l'ignQre. Cette cputumie, w reâe^ de faire lever 

les femmes accouchées poitr vaquer 4ux travaux de 

leurs maris , tandis que ces mêmes maris fe tnetteat 

9U lit pour elles , n'ed poin^ ui^ imagination de Re- 

ipancier. On l'a trouvée ét^lie deux: ou trois fiedes 

après , <;hez les Caraïbes d'Amérique ^ & l'on prétend 

^ Colom. qu'elle a exijSé chez, les peuples , du fiéam \ Quoi qu'il 

^%. ^*'^* ®" ^^^ > AucafGn prend -un bâton 3c roflè le MoUjar- 

que, auquel il fait jurer qu'il abolira cette coutume 

dans fâ Terre» 11 termine tout audi promp^naent avec 

(on épée la guerre des pommes cuites* J'ai Hipprimê 

cet épilôde , ainfi que celui d'un Bouvier que le jeune 

Frince rencontre daqs le, bois y & qui s'eA (àuvé de 

chez lôu maître , parce qu'il a laiiTé perdre un boeuf 

4e charrue yalant vingt fous. . . 

Lexpreffion du Rçi de Torehre devint une mjui^ 
qu'on appliquait àJl'hom|ne fvi&ron qui promçtHiûtbi^aur 

çQUj^ 0ç nç tçn^t xm^ 



ou Contes. 217 

(n) L'afgent motmajé & defiiné à la circulation du com- 
merce étant en petite quantité , en ne l'employait que dans 
les paiement peu confîdérables. Pour teux qui Tétaient 
iUTantage , ou afin d'éviter Tévaluation , aflèz difficile» 
des monnaies particulières fi multipliées en France » on 
iê iênrait d'argent en nature de en lingots qu'on, livrait 
au poids ;. ce qw fiût qu'on voit fi louvent cette exr 
preffion de marcs dans les Chroniqueurs , abfi que dans 
les Poètes du terns. Sous la première race « on (e (êrvait » 
pour compter, de la livre eftdive peânt 12 onces; 
fous la feconde , de la livre de compte valant zo C 
C'efti Ibus la troifieme , vers la fin dn XI* fiede , que 
s'introduifit l'uûge de compter par marc ou deini*livre 
d'argent du poids de ^ onces. U^y avait çn France 
quatre fortes de marcs difBrens ^ ; celui de Linaoges , ^^aCangt; 
celui de la Rochelle , celui de Troyes , plus fort que les marcâ. 
autres 9c devenu le marc de presque toute l'Europe , 
parce que c'était c^lui dont on ft fervait dans les foires 
de Champagne, les plus anciennes ic les plus célèbres 
de toutes; enfin le marc de Tours, employé pour les 
monnaies royales $c pour les elpeces qu*on appellaît 

■ 

sournois : 

Vin^ milf mars d*or au grand pois. 

Rom» d'Athis Manu/h. 




2î8 Fabliaux 



DESCRIPTION D'UN SIEGE, 

TIRÉE DU Roman de Claj^is» 

Manufcrit de la Bihliotheque du Roi , /z* 75 J 4* 



Pour pouvoir compreudre h récit quon jva lire^ 
il eft béfoln de quelques explications pfélinù^ 
naires que je vais mettre de fuite ^ afin dt ne 
point arrêter le Lecteur à chaque mot^ 
^Traité des J^fi^à F époque du canon^ ^ il n*y eut che:^ 
Machin. dJr ^^^ nations qui faifaient la guerre avec quelque 
dl Mahcr^i! principe y d: autre Voliorcéùque ( Art des fiegcs } 
que celle qui > rtée en Afit y avait été perfeSion-- 
née par les Grecs ^ & fur- tout parles Romains^ 
Elle confiflait en gros à faire yfoitpar la fappe > 
foit par les coups redoublés d'une grojfe poutre 
armée d'une tête de fer ^ quon nommait Bé- 
lier, «12^ brèche capable de livrer paffage au 
foldat: ou à rélever jufquà la hauteur du mur 
par le moyen de certaines tours de bois mo* 
bdeSy qu'on en faifait approcher^ Comme il fal- 
(ait avant tout combler le fojfé j applanir 6 



ou COKTES. âip 

0iff€rmtr le tcrttin pour le roulage des machines 
& des tours JI& quelquefois ^ quand la ville était 
fituée fur une éminence ou fur un roc ^ élever 
des terraffes afin de pouvoir atteindre aux mu-' 
railles ^ on avait imaginé différcns moyens pro^ 
près à, couvrir les travailleurs. Cétaient de grands 
BouclierS' appelles Perfiens; diverfes fortes de 
Mantelets CPliitei) compofés de clayonnages^ 
j& des Tortues ou bâtis de charpente qu'on gar* 
niffait fur les côtés y de rideaux de çordaget ou 
de crin contre les traits de F ennemi j & fur le 
toit , de tefre grajfe j d* herbages j de cuirs crus 
contre fis feux d'artifice, La fureté avec laquelle^ 
les fùldats travaillaient fous ce dernier *abr\ , lui 
avait fait donner cke7[ les Romains le nom de 
Mufcuius ( Mulot ) y & che:[ nos aïeux celui 
de Chat; par allufion fans doute 4 l*a3ion du 
premier de ces animaux^ quand il fe creufe en 
terre une retraite ; ou à la malice du fécond^ 
quand if guette fa proie^ A mtfure que les tra- 
vaup avanf aient f ou larfqu*on avait befoiAf une 
communication d'un des travaux, à P autre j on 
joignait bout à bout plufieurs de ces bâtis j & 
on en formait une galerie couverte qui y de fa 

fcffemblance avec Us treillages des vignes fut^ 



220 FABLiAUir 

apptlUe Vinea# Plujieurs' machines , d^unc mé* 
chanique très-ingénicufe ^ Balliftes, Catapultes, 
Scorpions 9 &c, tirapcnt pendant ce tems aux 
défcnfes. Ces machines n'étaient que des arba- 
lètes plus compliquées que les arbalètes ordi" 
nairesi mais leur force était Ji prodigieufe que 
les unes lançaient des poutres de dix à dou^c 
coudées de long ^ & les autres des majjes de fer 
où des pierres pefant jufquà cinq ou fix cens^ 
Enfin y au moment de Vaffaut on abattait fur 
la muraiUe différens ponts»levis que portaieni 
les tours , & par oà les affaillans débouchaient 
de plein - pied^ 

Les affiégés employaient j pour fe défendre y 
^ les mêmes tours & les mêmes machines. Ils 
amortiffaient les coups du Bélier en lui oppofant 
des clayonnages & des facs de laine \. ou bien 
ils faifaient tomber fur lui de groffes poutres 
qui le brifaient ; au ils Fenlevaient avec des cordes 
à nœudi coulans : & tout cela s'opérait par le 
moyen de Grues placées fur le rempart. Dans 
répaiffeur du parapet des murs étaient prati-- 
ques des crénaux qui fervaient à tirer fur l'en- 
nemi ; & comme celui-ci ^par cette . raifon iûrir 
geait particulièrement fis batteries contre C€u 



eu Conte t» an 

ouvertures , fait pour Us abattre j foit pour écar- 
ter les tireurs y on verra plus bas quUn France 
en couvrait les crénaux avec 4es Hourdis , cefi* 
à-dirè avec des claies ou des ajfetnblages de 
pieux. Le parapet était ordinairement fidllant^ 
avec des Meurtrières y ou ejpeces de foupiraux ^ 
ouverts au piedj nommas Msiddconlisi par les- 
quels on pouvait voir danslefqffUy &^,dans le 
cas d'efcaladcy abattre les échelles j •ou jètter 
des jpierres , des pieux , des feux £ artifice i de 
Veau. & de t huile bouUlmtes. 

Meus estaient les.. portes fur^tCM.^ corrime 
Vendrait le plus faible & en même: tems le 
plus important , fu^on^ cherchait à fortifier. Outre 
un revêtement de plaques de fer pour les ga- 
rantir du feu y outre ces Mâchicoulis pourécra", 
ftr ceux qui en approchaient , outre deux tours 
pour les défendre j ô . um herfe de. fer qui, en 
tombant pouvait faire une bc(rriere n0uateUe$ clles^ 
avaient de plus en avant mie forte ^d^ fortifia, 
cation détachée ^ 0U un ^avant r mur quon ap--, 
pellait Barhacane. On lira dans ie/tnarçeàu 
quç fai annoncé que les Français , mdépendam^ 
ment de la Sarbacane y les fortifiaient encore 
par une doidfle porte à çoulijfe ^par ie^grojfes 



S22 FABtîAUJt 

tanières extérieures i par un fojjé , & enfin par 
un rang de iicts ; de forte qu'avant <Cy parve- 
nir il fallait s'emparer de la Barèacane , pajfer 
le foJfe\ fatver lés lices & couper les barres. 
Cette attaque regardait fpécialement leS Cheva- 
liers t qui f par ia pefatueur de leurs armes « 
tirent été bien moins propres à celle des mu» 
railles. Cela attirait un» finie de la Che\tàU~ 
rie delà Place j & Ponfe battait torps à. corps : 
ce que nos anciens Aiaeurs appellent psdttn' , 
du mot palm , piiu, barrière. Les Ecuyers & les 
Sergeus Jtaient devinés à mOttttt à l'ajfauc; & 
pendaae ce tenu les Atekers & les Arbalétriers , 1 
placés aux étages fupérieurs des tours de bois , 
favorifaiau leur approche, en tirant aux dé- 
fenfes t ainf. que toutes les batteries des ma- 
chines. 

On nommait af c-balefte , la petite balifie à 
fltftin (afcubalifta. ) // en eji parlé dans la vie 
de Louis-le-GroSf& fotts les premières années 
du règne de ce Prince , qui monta fur le trône 
en 1108; <^ok l'on pourrait Jôupfonner qu'elU 
avait été apportée d'Afe i & introduite en Prance 
au retour de la première Croifade. Mais cent 
arme meurtrière était fi redoutable par fa force , 



I 

oti CoKTÊS. / izaj 

^ Ji dungereufe par la facilite de s'tn fcrvir^ 
qu^nn ConciU de L^tran^ tenu Van 1139, r^z- 
nathcmatifa-. Il faut que foiéiffance au décret 
du Concile ait été bien générale & bien prompte j 
puifqué Guillaume Breton , dans le Foëme /^ 
tin quil a fait en t honneur de Fkilippe^Au* 
gujlp , dit que fous ce Prince elle» était incon- 
nuQ ' 4 & que Richard Caut-^e-lion ^ gui th. re- ^ .* ^"'ï^ 
nauvèlla Vufage ^pàffa pourfén invent eur^^. Rir 'ff« «• . 
chard, au rejle ^ en fut la viSiimê : U périt d*un manufc, 
coup de flèche lancée pat ceftt Machine. 

Les Arbalétriers fàifaient dans lés armées un 

corpi très4mpçrtant. Leur Chef portait U titre 

de Grand^Maîtré des Arbalétriers , & il devint 

•un des grands Officiers de^ la Couronne. Leur 

arme néanmoins y quoiquêtàphy et dans toutes 

les armées à cauft de fa f&rcé^ fut toujours , 

par4à mênUj regardée g alnfi qke Vart^ eommt 

tarme des lâches , & comptée ta première dans 

le no&iire de seller qn^on appeltait ennemies 

de prâueife. Les fmlu efiiméés^càèné ré- 

pée,la lance ^ & autres pareilles qui^ emgeant. 

l'approche , rendaient le combat ^alf &hetà^i 

faient d! avantage qu'à la valeur ^ à l'aêteffe & 

à la force. 



• f 



204 Fabliaux 

La Poliortétique , depuis la décadence de PEm^ 
pire Romain^ s'était confervée en Italie plus 
parfaite que che\ les autres peuples. Ce futxivec 
des Ingénieurs y fournis par les Génois ^ que Go" 
dcfroi de Bouillan prit Utufalem^ Ces lumières 
fe maintinrent dans les villes de Syrie & de 
Palejline pojfédées par les Chrétiens. Philippe- 
Augujle^ dans fon expédition, 4! Outremer ^ en 
profita. De retour en France ^ H y f^t le refr 
taurateur de cet an qu* il fut employer avec fuc^ 
ces contre fes ennemis^ 

Nos pères 3 en adoptant les machines de guerre 
des Grecs /& des Romains, changèrent leurs dé- 
nominations, étrangères pour leur en donner de 
Pranfoifes, AinfiFon appella Bé&Qts , les tours 
de bois roulantes; Pavois ou Tallevas, les bou:^ 
cliers Perfims 5 Viretpo , les grandes flèches 
iarbfdete^ parce qu'elles viraient en Vair%Çai\ 
xeaux ou Garrots 3 de gros traits de Catapulu 
dcTU U fer était de form^ pyramidale ^& la bafe 
^uaix& par conféquent. Enfin les machines de 
jet furent nommées Perrieres^ des pierres quelles 
lanf aient ; fiugles ou Bibles , Caables & Man- 
goneîkilX, Ce, dernier terme ce^endaru parait 

venir du Grec Manganon^ qui dans le Bas- 

Empire 



ou Contes. ±2^ 

pire fc prenait pour toute machine en généraL 
Ainfi ^ de générique quil était il devint partie 
cuHer; & onje fervit, pour la Jignijication gé^ 
nériqùey du mot EtigîA, dérivé du Latin in- 
genium. Aurcfte .ces productions de Inhabileté & 
de la méchanceté humaine ne fubjijlerent qut 
deux Jiecles & demi environ après Philippe^ 
Augujle^ Elles s'abolirent fous Charles VII ^ 
& cédèrent à l'invention perfeSiohnée , bien plus 
funejie encore , dé la poudre & du canon. 

On ne doit pas s'attendre à trouver dans le 
morceau qui va fûivre ^ ni tordre ni les détails 
précis des opérations d un Jiége^ Ce nejl pas 
ainji que les Poètes écrivent ; & d'ailleurs ces 
Bourgeois qui fe faifaient Romanciers , rten fa-^ 
y aient sûrement pas ajfe'[ fur cette matière pour 
avoir pu nous en laijfer des notions y capables 
aujourd'hui de nous fatis faire. La defctiption de 
celui-ci a de la clarté ^ elle a quelqù étendue \ 
& ce double mérite ejl beaucoup y en comparai* 
fon de certaines exprcjjions obfcures qu'on trouve 
femées fà & là cke:^ les Chroniqueurs du tems. 
La fccne ejl fous le Roi Artus. 



li ^ois «... Le Roi donne ordre d^aller dans 

Comande en la forctl alcr la forêt abattre £( uiUer du bois , 

Tome II, P 



!SL26 



Fabliaux 



1 

Le merrien trancher &: doler , 

Et ùdtt engins & mangoniaiix , 

Ce grans béirois riches & biaax , 

Chaz pour les grans iottht emplir* 

Cih decbns penfent d'els garnir : 

Mangonniax font por fors gicer^ 

Hourdiz por les creniax garder « 

Darz & pieui agus por lancer j 

Sarbacanes por enforcier , 

Barres Se portes couleïces » 

Et granz trei^héei tailleYces; 

Bien s*apparciilent por défendre 

De ceus qui les cuident forprcndre* 

Li Rois fet fes engins drcder 

Et vers les hauz murs charroïery 

Bibles & naangonniax getter , 

Et les Chaz aux fbflêz mener , 

Les béfrois traire vers les murs : 
• 

Cil dedenz ne font pas leurs. 
Quant les Engins voient venir , 
Aus murs montent pour maintenir 
La Cite contre ceux de fors. 
Li Roi Artus & fts efforts 
S'en vont avant pot allàillir* 
Efcuyers veïfliez (àillir 
Par les Engins pour euls couverte ,. 

r 

Par les Chaz vont ponant la terre g 
Xti ïoC[ks emplent fièrement) 
Et cil dedenz communément 
.Traient d*aubaleftes & dars : 
Cartels volent de toutes parts , 
Car aus Béfrois font li Archier , 
Et li plus meftre Aubaleftrier, 
$ui i ceus dcftts lu murs (nient. « • . 



de faire Engins, Mangonaux^ gtandi 
& forts Béfrois, & Chats pour cozn*' 
bJer les foShs, Les babitans de leur 
côté fongent à JTe défendre : ils 
font des Mangonaux pour lancer 
des pierres au-dehors, dei Hourdi* 
pour couvrir les crenaux , des dards^ 
des pieux aiguiil^s pour jetter fur les 
aflaillaBs; &, pour fortifier la porte, 
des Barbacanes , des barres , des por- 
tes i couliflès « & des fofles pro- 
fonds. Ils fe mettent ainfi en état 
de repouflèr Tennemi qui les croie 
fans défênfe. Le Roi fait dretkt &: 
approcher de la ville Ces Engins ; 
il fait jouer les Bibles & les Man- 
gonaux » avancer les Chats près du 
foile , & conduire au pied des murs 
les Béfrois. Les babitans ont tonc 
lieu de craindre. Dès qu'ils voient 
rouler les Engins , ils montent fur 
la muraille pour la défendre contre 
Taflâillant. Artus avec fes troupes 
marche i Tattaque. Alors vous 
euflîez vu les Écuyers s'avancer fous 
les Engins ( galeries ou Vignes ) 
pour étte à couvert. Us portent d« 
la terre fous le Chat , & comblent 
hatdiment le foflc. Ceux de la ville 
leurs lancent des traits d'acbaléce & 
des dards. De toutes parts volent 
les Carreaux. Du haut des Béfiois 
les Archers d'Artui 6c Ces plus ha- 
biles Arbalétriers tirent fur les 



/ 



ou C O N 

Lî Roi Artus fa genc s'cferic, 
'Avant franche Chevalerie, 
lors veïffitz les Chaz mener 
Et les plufors aus murs muïer: 
Li tuquant drécent les efchielet 
Par les murs & fortes ic fiereS | 
Mes cil lor/lancc&t pîez agus, 
fet poiz chaude mellêe à gluz, 
£t eue bouillante^ 9c chaudîerres 
Par force lés metenc arrière. 
Li lendemaifu • • é • 
'Aus Engins corent lès Sergeiis , 
Aus portes vont li Chevalier , 
Aus Béfrois li Aubaleftier. 
Cil de laïens montent as murs , 
Ne doutent rien» ainzCont (iucs| 
Dont recomence li aflàuz*. 
Li Chevaliers vers les portauA 
Des lices couper fe travaillent j 
Mes cil de la Cité lor faillent ^ 
Lor lices durement défendent ; 
D'une part êc d'autre conténdent 
De bien fère , de bien fèrir , 
£t de bien l'eftor maintenir. 
Aus lices eft granz li eftors , 
Et aus fenêtres & aus tours 
Keft li aflâuz. De toutes parz 
Volent carrel « & pel , & dan $ 
E( pierres grans & les Perrieres 
Et les Bibles qui font trop fieres 
Gétent trop menuétement. 
Li Chevalier communément 
Sont aus lices , là fc Combatent } 
Li uns d'culs les autres abatenc. 



TES. a2J 

défendeurs de la muraille* Le Rot 
crie â fa troupe : avancez , braves 
Chevaliers. Dans le moment vous 
euffîez vu Iti Chats rouler , & d:^ 
plufîeurs toucher au mt^. tts (oh- 
dats drefl*ent auflî-tôt leurs fortes ic 
longues échelles $ mais on jette fuc 
eux des piettx aiguifés » de la poix 
fondue avec de la glu « àts chau<> 
dieres d*eau bouillante; & l'on par^ 
vient i les rêpoufTer. Le lendemain 
n:ouvelle attaque. Lts Sergens re^ 
tournent aux Engins , les Ch^va*» 
liers aux portes , & les Arbalétriers 
aux Béfrois. Les babitans remontenc 
auffi fur leurÀ murailles. Ils i\e crai- 
gnent plus rien , Se fe croient sûrs 
de vaincre encore* L'aflàuè recom- 
mence. Lts Chcivaliers près de la 
porte travaillent â couper les lices» 
Ceux de la ville Tortent pour les 
défeAdre. De part & d'autre on 
cherche â bien £iire , à fe diftin* 
guer,& â maintenir avec avantage 
le combat. La mêlée eft vive en cet 
endroit. L'atcaqu<! recommence aux 
crenaux & aux tours. De tous cô- 
tés volent Carreaux^ pi«ux& dards. 
La Perrieres & Us Bibles mena- 
çantes lancent fans ce^ de grofCbs 
pierres. Les Chevaliers cependant 
combattent en foule aux lices ^ 6c 

chacun d'eux cherche â abattre un 
ennemi. A leur tête font^ l'épée â 
P2 



11^ 



FAËLIAU3t 



Claris, & Laris, & Gauvain , 
Sagremor , & Mefllre Yveint 
Sont devant , les cpées crêtes. 
yJ.ors ont les envaïçS fëtes 
A ceus dedens , dont trop perdirent $ 
Par force les Itces perdirent. 
!Aiu sneftres barres font venu ; 
%à ont le chaple mainteftil i . 
hiès li noftre cotjours s'enferment, 
Ne font pas fcniblant que il dorcent; 
Cil font charpentier devenuz. 
Tant fu li aflàuz maintenez , 
.Tant fi pénerent fièrement - 
Noftre Baron communément , 
Qu'en la Cité les embatirent. 
Adèz de lor genz i perdirent. 
Cil desBcfrois dus qu'aus[murs vienent, 
Les épces en lor mains tiennent : 
Toute jour fiit Faflàuz tenus , 
Tant que li vefpres fu venuz. 

La nuit Us AJJîegés 
un Péput^ pour offrir 



la main , Gauvain , Cfarîs , Me(^ 
firé ^Yvain , Lacis & Sacremor* 
Ils fondent fur les Chevaliers de la 
ville. Ceux-ci perdent du cerreia 
& les lices. Ils fe recirenc derrîece 
les groâ^S barres , & là maimiéii- 
nent le combat. Mais les nôcces re- 
doublent leiirs efforts , ils ne s'en- 
dorment pas , éc deViehnent char- 
pentiers : ènlîn , ils confervent (i 
bien leur avantage , ils combattent 
û. vaillamment^ qu'ils repouffenc 
l'ennemi dans la ville avec une 
grande perte de Tes gens. D^uii 
autre côté ceux qui étaient dans 
les Béfirois gagnent les mUrs , & f 
^autent l'épée i la main. L'attaque 
dura tout le jour jufqu'â ce que le 
foir vînt. 

tiennent Confeil^ &ils envoient 
de fe rendre* 



On trouve aujfi dans Us Royaux Lignages de GulL 
Cuiart , manufcrits , une defcription três^de'taiUée du 
fiége de Château- Gaillard par Fhilippe»Augujle i & 
celU'ci a cela de particulier , qiCon y voit employés 
un blocus , une mine , un ajfaut par la brèche , i^ne 
attaque par eau , U fiu gre'geois , &g. 



au Contes. 2i:2<jr 



* D E L'E N F A N T 

QUI FONDIT AU SOLEIL. 



^tn 



Jadis fut un Marchand adîf & laborieux 
qui , lorfqull s^^gifCût de gagner, n*epargnaît 
ni foins ni peuies. Auflî le voyatt-on tou- 
jours par vofe & par chemin , courant & 
cherchant des contrées où il pût vendre avec 
plus d*àvantage fés marchandifes , & par - là 
augmenter (on avoir. Qr , pendant un de ces 
voyages qui dura près de deux ans , il arriva 
que fa femme s amouracha d*un Bachelier \ * jeune. 
Amour , qui ne peut long - tems le contenir , 
Hiit bientôt nos deux amans' d'accord; mais 
îlis eurent la mat-adrefle d*en fournir îa 
preuve, & au bout de neuf mois la Mar- 
chande qui n avait point d'enfàns , fè trouva 
en avoir un. 

Le mari à (on retour, fut fort étonné 
de rencontrer chez lui ce poupon, qu'à fônr 
départ il n'avait point vu. ir demanda Tex^ 
pHcation de cet énigme. c< Sire , répondit ISl 

Fi 



\ 



:^^o Fabliaux 

9> femme 5 fêtais un jour appuyée là-haut fur 
»9 la fenêtre , bien, trifte & bien défolée d'une 
» fi longue abfence de votre part. Nous 
M étions eh hiver ^ & il négeait. Comme }ç 
9> regardais le Ciel en fànglotant ^ & fans me 
iy douter de rien , un floçcon de neige m*en- 
>9 tra par hazard dans la bouche , & )e me 
>a fuis trouvée tout-à-coup enceinte de ce 
93 bel enfant que vous voyez »• Le Marchand 
ne témoigna pas la moindre humeur, ce Que 
» Dieu foit loué, répondit-il « je défirais un 
» fils qui pût hériter de nous , il vient de 
91 m'en envoyer un; je le remercie de (k 
»> bonté 9 & me voilà content ^y. Il afFeâa 
de l'être réellement y ne fit jamais le plus pe- 
tit reproche à fa femme , & vécut avec elle 
tout comme auparavant ; mais il diffimulait^ 
^ intérieurement fe promettait biea de fe 
venger un jour. 

Cependant l'enfant crût & grandit. Déjà il 
avait quinze ans , quand le Marchand qui , dans 
fon ame , s^occupait toujours de fon projet 
de vengeance ,• fongea férieufement enfin 4 
l'exécuter. « Dame , dit - il un jour à fon 
^5 épo^fe3^ne vous affligea pa$ fi je vais-çn' 



ou C 6 N T £ r.^ âji 

3) core vous quitter; mais il faut que je 
j> parte demain. Fûtes mes malles & celles 
»> de votre fils ^ je veux Temmener avec moi , 
» & le dreiTer à notre commerce , tandis qu il. 
^ cft jeune; car, voyez-vous, quelquavifé 
a» que foit un homme, jamais il ne réuffira 
a» dans fon métier, s'il ne s'y eft appliqué 
9> de jeuneflê. Hélas ! répartit la mère , j'ai; 
»3 beaucoup de chagrin de le voir partir-, 
»> & je voudrais bien que ce ne fût pas ei^- 
M core de fi-tôt ; mais puifque vous le vou- 
>» lez , & que c efl fon avantage , à la bonne- 
yi heure. Que Dieu vous conduife, & qu'it. 
» vous ramené tous deux en bonne fanté», 
La chofe arrangée ainfi , le Marchand partit 
le lendemain de bon matin , & il emmena l'en-^ 
fant de neige. 

Je ne vous ferai pas le détail de fon va3rage^ 
ni celui des lieux par où il paiïà. Tant y a 
qu arrivé à Gênes , il trouva là un marchand 
Sarrafin , qui retournait à Alexandrie , & au- 
quel il vendit le jeune homme en qualité^ 
d'efclave. Pour lui il finit fes affaires à fon 
aife , & s'en revint enfuite. 
Non , cent Poètes eufembje ne fuflfîraî^nt past 



2^i Fabliaux 

pour vous peindre le déféfpolr de la mère 
lorfgu'.elle vit notre voyageur arriver feul-. 
Elle s'arracha les cheveux, elle fe psumuEn-r 
fin 5 quand la çoimaiflànce lui fut revenue, elle 
pria & conjura , pour Dieu , Ton mari de lui 
dire, fans détour , ce. qu'était devenu fon fils, 
X^'époux s'attendait à tout cet éclat Ainiî il ne 
fut pas emhar|:afré pour répondre*. << Fenune, 
y^ dit-il , Qn n'eft pOiint venu à mon âge fans 
9^ avoir vu bien à,^ chofes fur lefquelles il 
^ faut, malgré foi„ favoir preiKirefon parti; 
33 car de s'en affliger qu y gagne-t-^on ? Écour 
3t tez un malheur qui ijp^'çf^ arrivé . dans le 
33 pays d'où jç viens* Nqus montions , votre 
39 fils & moi , un certain jour, qu'il faifait 
33 horriblement chaud , une montagne fort 
39 haute & fort roide. Il étai^ midi , le fo- 
33 leil donnait à plomb fur nous, & brûlait 
39 comme 4^ feu. Que vqus dirai-je? je vis 
3^ avec furprife l'enfant couler tout-à-coup, 
33 & fondre fous mes yeux au foleil. Envakt 
33 je voulus le fecqurir, il n'y avait poiut 
33 de relfource^ Ne m'ayez- vous pas. dit yousr 
33 même qu'il était de neige 33 ? 

J^a Dame ne fentit que trop bien la por-p. 



"N 



O V C O » T H ?. S^J 

t€e dç ce dîfcours. Elle n'ofà foufflet ,&èuc 
patiemment « quelle avaù èrajfe'. 



CopU4aiu SanlBrino, Cio/n. IX ^ Nw, FI, 

Dans Us Facétieufcs Journées , p. joj. 

J>ans les Cent NouveUes nouvelles de U Couc de 
Bourg.;.. I4Ï. 

Ztans Us No7elle di Malelpïnt , font, i , pag. 166^ 
ifov. XXXVUl. 

P.eifu les Contei de Gcécpnit , t,i,p-i7^ 



234 FabliaviT 



ParJ«nd«|^ * DU CONVOIJEUX (tf) 

ET DE L'ENVIEUX. 



JVlESSiEURS, je vous ai jufquici afle» 
conté 4e menfonges ; je vais enfin vous dire 
une aventure vxâe : car le Conteur qm ne 
fait que des fables , ne mérite point de pa- 
raître à la Cour des Grands. S'il entend fon 
métier , il doit entremêler hatôement fes lûf- 
toriettes , & entre deux vertes avoir foin d'en 
faire pajfer une mûre. Telle eH la mienne ^ 
que je vous garantis vraie. 

Il y a un peu plus de cent ans que vi- 
vaient deux compagnons 5 gens allez pervers» 
L*un était un Convoiteux ^ dont rien ne pou- 
vait raflaiier les defîrs ^ & l'autre un Envieux 
que défefpérait le bien d^autrui. C^eft un homme 
bien haïflable que l'Envieux , puifqu'il détefle 
tout le monde; mais l'autre eft encftre pire> 
{e crois; car c'eft la convoitifè & la rage 
d'avoir, qui prête à ufure, qui- invente des 
mefures faufles ^ & rend înjufte & fripoiu 



ou C O N T 1 s. ^7f 

Nos deux gens donc , un jour d'été y qulls 
faifaient route enfemble, rencontrèrent, dans 
une plaine , Saint Martin, Le Saint 5 au pre- 
mier coup deily connut leurs inclinations 
vicieufes, & la perverfité de leur cœur. Néan- 
inoins il marcha quelque tems de compagnie 
fans fe faire connaître. Mais . arrivé à un en- 
droit 5 où le chemin fe partageait en deux , 
il leur annonça qu'il allait les quitter; puis 
fe nommant à eux, il ajouta, pour les éprou*-. 
ver : ce Je veux que vous puiffiez vous félici- 
»9 ter de m'avoir rencontré. Que Tun de vous 
9> me demande un don , je promets de te lui 
i> accorder i Tinftant, mais ce fera à con« 
9> dition que celui qui n'autjt rien demandé 
» obtiendra le double 39» 

Le Convoiteux , malgré toute Tenvie qu il 
avait de faire un fouhait magnifique , fe pro* 
mit bien cependant de fe taire , afin d'avoir 
encore deux fois davantage. Il excitait fon ca- 
marade à parler, ce Allons , bel ami , deman- 
)> de2 hardiment , puifque vous êtes sûr d'ot> 
t> tenir s il ne tient qu'à vous d'être riche 
>y pour la vie ; voyons fi vous faurez fouhai-^ 
n ter »• L'autre qui ferait mort de douleuf 



2^6 Fabliau^ 

fi celui -Cl eût eu quelque chofe plus que 
ïuî , n avait garde vraiment de déférer à cette 
inftance. Tous deux refterent ainG aflez long- 
tems fans vouloir fè décider. Mais le pre- 
mier y que dévorait la foif d^avoîr , ayant me* 
nacé fon compagnon de le battre s*îl ne par- 

» 

lait : eh bien, oui, je vais demander, répon- 
dit l'Envieux en colère; & , loin dy gagner, 
tu t'en repentiras. Alors il demanda au Bien- 
heureux de perdre un ceil, afin que (on ca- 
marade perdît les deux. Sa prière fut exau- 
cée à rihftant même ; & tout le parti qu ik 
tirèrent de la bonne volonté du Saint, ce fut 
detre, lun borgne & Tautre aveugle. 

C*èft unejuftice que le mal qui arrive aux 
méchans ; & C quelqu*un était tenté de plaindre 
ceux-ci , je prie Saint Martin de leur en e.a*^ 
voyer autant» 



"^^^-■*»— T^ 



€€ Conte eft irhit/ d^E/ope* Jupiter ^ dans le FatfU-- 
lifte Crée , excédé^ des importunit^s de deux hommes ,, 
l'un avare , & l'autre envieux , leur envoie Apollon 
avec promeffe d^, accomplir , pour chaciin d^eux , un 
fouhait y & de donner le double à Vautre. V avare y 
aprê^ avoir héftté long- tems ^ fe dt'termine eT^%i i 



bu C o N t E-^. 237 

wmander beaucoup £or. L'Envieux fait la memt 
demande que celui du Fabliau, . i 

\Sê trouve dans r^lite des bons mots, t» t ^ p» z$im 
Dans les Detti Se Fatti Placevoli del Guîcciardini , 



■toMMB^MKMteJa 



NOTE. 

(a) Cclî-lâ un de ces mots qu^^ila . fepprîmés de 
la langue (ans (avoir pourquoi , (âhs leur donner de 
fynonyme ; 8c cependant il y était néceflfaire , pui(qu*otT a 
conlèrvé Con (ùbfiantif* Le Convoiteux n'eft pas l'homme 
livide , ce n'eft pas 1* Avare ; l'un s'approprie (ans honte 
tout ce qui efl à (à bienféance , l'autre amafle pour le 
leul plaiïïr d*anià(Iêr ; pour lui , tout le tente : terres, 
châteaux , bijoux , argent, il n'efi rien qu'il ne défîre ; 
mais il en jouirait. C'efi un malade toujours altéré qui 
voudrait toujours boire* 

M. de Caylus , dans un Méhioire (ûr les Fabliaux , 
a donné li'extrait de celui-ci'* ^JIf/m,A 

rAcad* des 
BtlL LttU 






âjS TktttkVx 

^^^^^^ ^^ ^^^^^^^^^^^— ■ ■ ■ "*"■ II"" — — ^— ^— ^^z 

♦* LES DEUX PARASITES, 



C^ B Conte n'eft qu'une alTez mauvalfe plat- 
fanterie de deux gens affîs à la table d un 
Roi , un jour de Cour pleniere. L'un ramaffe 
tous les os que l'autre a laiiTés fur fon af^ 
iiete» il y joint ceux qu'il a gardés fur h 
fienne^ & montrant ce tas au Prince; Sire ^ 
dit-il , voici ce qu'a bien voulu refpeâcr l'ap- 
pétit de mon voifîmll ei^vrai. Sire, répond 
f autre; mais au moins j'ai iaiffé les os; & 
lui , comme les chiens » en va (aire fon profit» 



am 



Dans les ConvtTales Sermones, t. i y p. i6Z% 
Dans Us Facétie , mottï & burle da Lod« Doméniehi » 

Dans les Plaiûnces Journées du ^eur Favoral , /f, 1 8 ^ t 

Et dans le Deiâ^trilul Rideili « /?# 7; , on prête eetu 

réponfe à un Ambofédew de Pierre Roi é^Arra^ 

gon , envoyé à la Cour de Maroc y oà on lui avait 

joue le même tour que dans le Fabliau. 

La meilleure application qui en ait été faite, efi celle 
qu'on Ut dans Giraldi , p. 109. Dec. 7. Il dit que le 
Dante (c trouvant à la table du Seigneur Cane de la 



ou CONTis. ajp 

Scala , Prince de Vérone , C '^"w > en Italien , lignifie 
chien) le Prince fit~ porter aux pîeds du Dante tous 
les <w de la table-, & parut efftxji enfiiite de k h^m 
d'un homme qui laiflaît de pareth d^ris. Monfcfgntur, 
répondit le bel-e^rît, fi j'avais été chien ^ je n'cuilc 
rien laids. 
Idem , dans U Parangon des Nouvelles , / xxîj^ 
El dm$ Us Facé^ & mots lûbtUs , p. \%6. 
. Dans Us FacetÎA Frilchliiti , pt 190 , u bon WM 
tfi attribué aa fogge * & non à GiraMi, 

Mais U ejî plus ancUn qut nos FaiUers mémt» 
Jofephe , Lir. XII i U prltt au JuifHirean affu « 
la labU de PtolonOi , Rot âÉgypttt 



fi^O FktLXkVt 



— ^ 



*DÙ PAUVRE MERCIER. 



X OUJOURS occupé , comiiie lès jolis Con* 
teurs , à m'informer des aventures plaifantes 
qui arrivent, pour vous en réjouir enfuite, 
]e Vais vous en dire une toute nouvelle. 
Écoutez-moi attentivement; vous le devez. 
Nous autres Fabliers , outre le plaifir dont 
nous fommes les difpenfateurs, nous procu- 
rons encore plus d'un bien dont on ne h 
doute guereSi Que de querelles , par exemple, 
n'arrêtent ^as nos hiftoriettes? Car, vous 
l'avouerez , quand nous avons fait rire , adieu 
la coleré : on n eft plus tenté d'avoir ni haine 
ni rancune. 

Un riche' Baron , poflefleur de grandes 
terres, y avait établi une telle police que 
les fripons & les voleurs n'ofaient y pa- 
raître (a). Ce n'était pas un honune , comme 
beaucoup d*autres , à les faire contribuer, ou 
à recevoir d eux des rançons. Chez lui point 

de 



ou C O H T s s. 2^1; 

Se miférîcorde t autant il en pouvait attra- 
per , autant de pendus. 

Un jour il fît annoncer une foire nou- 

velle dans fa terfe. Auflitôt plufîeurs gros 

forûns s'y rendirent avec des charrettes char- 

géesde marchandifes ; & dans ce nombre on vit 

arriver humblement un petit Mercier , dont la 

mince pacotille était portée par un rouflin» 

Quand il fut queftion d'étaler^ celui - ci (e 

trouva embarraffé de fon cheval. Le mener 

à rhôtellèrie , fes facultés ne le lui permet^ 

taient pas. D'un autre côté, le laiffe^i: paître 

dans la prairie , c'était rifquer de le .perdre. 

Un Marchand , qui fe trouvait auprès de lui , 

& qu'il confulta, lui fournit un expédient. 

ce Fàites^ comme moi , lui dit-il ; allez mettre 

» votre bête fouts la fauve-garde du Seigneur, 

3> & après cela dormez tranquille. Nulle part 

33 fur la terre vous ne trouverez juftice & 

9 fureté comme chez lui : fi quelqu'un était 

» aflez hardi pour -voler le cheval , il fc- 

» rait pendu; mais en tout cas, foyez sûr 

3» qu'on vous le payerait ». 

Le Mercier trpuva cette alfurance extrê- 
mement confolante« Il alla conduire fon rouf- 
Tomcll. _ Q 

\ 
\ 

\ 



J 



2^2 Fabliaux 

fin dans la prairie; mais, foit quil eût mal 
entendu ce qu'on lui avait dit , car c'était un 
homme aflez fimple , foit qu'il crût apparem- 
ment que deux proteâeurs valaient mieux 
qu'un , il Te mit à marmoter quelques prières 
*EnFran- en Latin & en Roman > * pour recomman- 
^^*' der fon cheval à Dieu & au Baron , & leur 

demanda qu'ils ne le laiiTafTent pas fortir du 
pré. Il n'eut point à fe plaindre de Dieu , & 
le rouilin en effet ne fortit pas y car daps h 
nuit une louve affamée vint l'étrangler , & le 
dévora fi proprement , que le lendemain, 
quand le Mercier retourna pour le repren- 
dre , il n'en trouva plus que les os. Cet ac- 
cident le ruinait. Hors d'état déformais de 
poi^voir fuivre les foires, il fe voyait réduit 
à mendier fon pain ; & dans fon défefpoir, 
it envia cent fois le fort des brigands que le 
Baron avait fait pendre. Enfin, fe rappel- 
' lant ce que le Marchand lui avait dit de ce 
Seigneur, il voulut aller lui expofer fon in- 
fortune , & tâcher d'émouvoir fa compaifion^ 
Il fe préfenta chez lui tout en larmes : Sire , 
dit-i! , que Dieu vous accorde plus de bon- 
heur qu à moi« Le B^on fut touché de fa 



o V Coûtes. 24.3 

'doulexxt : « Âmi , lui répondit-il du ton le plus 
» alïàble, puîfque vous n*ctes pas heureux, 
» je fouhaite que vous le deveniez. Mais 
» qu avez-vbus à pleurer ? — Ah ! Sire , f a- 
3» vais un cheval qui faifait tout mon bien» 
to On m*a dît en arrivant ici , que fi je vous 
3> le recommandais, je n^aurais plus rien â 
» craindre 9 & que vous me d^édommage- 
flc riez de fa perte. Je l^ai mis dans votre 
}) pré , fous la garde de Dieu & la vçtre ; 
3> & le loup me Ta mangé. Beau Sire , je 
» fui$ fans reflburce , fi vous n avez pitié de 
»> moi. Bon, bon, ce n'eft-là qu'un petit mal- 
9> heur , reprit en riant le Baron ; il ne faut 

32 pas pleurer pour fi peu , mon bon homme» 
» De quel prix était votre cheval ? — Sur 
3» ma part de paradis , Sire , & fur la foi que 
?> vous devez à votre mie , il valait foixante 
w fous. — Eh bien, en voilà trente. Si vous 
» vous étiez mis fous ma feule garde , je me 
» ferais cru obligé de payer la fomme én- 
» tiere. Mais xomme vous avez reclamé auflî 

33 celle de Dieu , il eft jufte qu'il entre pour 
33 (a moitié dans les dédammagemens , & je 

Qa 



I 



y 



i244 Fabliaux 

»» \o\xlS confeille d'aller fans délai la lui de«^ 
}> mander ?»» 

Le petit Mercier ne trouva la réflexion 
que trop jufte y & il fe fit alors bien des re- 
proches d'avoir mis fon rouilin fous une autre 
proteâion que celle du Baron. Les trente 
fous cependant le confolerent un peu* Il alla 
donc reprendre fa balle , qu il chargea fur 
ks épaules » & fe mit en route : mais toujours 
maugréant contre Dieu , & regrettant bien 
de ne pouvoir lui demander raifon. 

Comme il s'occupait de ces penfées , il vit 

venir à fa rencontre im [Moine noir , monté 

fur un bon cheval. Il alla droit à lui^ Tar- 

rêta, & lui demanda à qui il appartenait. 

ce Je fers Dieu , répondit l'homme au capuT 

» chon. — Beau Frère , foyez le bien ve- 

9> nu, £h bien ^ puifque vous fervéz Dieu , 

» je vous apprends y moi , que votre maître 

3> m'a fait tort de trente fous ^ & qu'il faut 

3> que vous ayez la bonté de me lés payer 

>> pour lui, & tout à l'heure >>• En difant 

cela il le faifît par fa chappe , & la lui ar- 

rachait {b). Le Moine , qui nç fe featait pas 



fSf V C o V T t i. 241', 

le plus fort , cria beaucoup à rînjuftîce ; & 
vu que par fon état , difait-il , il lui était dé- 
Tendu de fe battre , il propofa d'aller fe pré» 
fenter au Seipieur du lieu , & de s'en rap • 
porter à fon jugement. Le Mercier y con- 
fentît. Ils fe rendirent au château. « Sire, 
» dit le tondu , je viens me plaindre à vous 
» d'un délit commis fur votre terre . & vous 
3> demander juftice de ce coquin. Non-feu- 
3x lement il a ofé porter la main fur un Prêtre ; 
a> mais, fous je ne fais quel prétexte que 
a> Dieu lui doit trente fous , il les a exigés 
» de mqi, & s'eft emparé de notre maii- 
» teau (c). Ordonnez qu'il le rende , & qu'il 
a> foit puni de fon crime. Sire, répartit le 
» Mercier , cet homme ,. tout Prêtre qu'il fe 
s% dît , eft un traître & un menteur. Il vous 
y» demande ici de me faire punir, & toutià 
>i l'heure,^ fur le' grand chemin, il ne vou- 
» lait venir à vous que pour vous fupplier 
ïi d'être notre Juge ». Ce dernier mot cho- 
qua le Moine; il prétendit n'àvon: d^âutre 
Juge que Dieu même C^. <c Puisque c eft luî 
33 qui eft votre Juge, reprit le fiaron en 
», riant, aller donc lui préfenter votre Jd- 



/ I 



^4:6 F A B L I A tf < 

y» quête; j'aurais tort de m'en mêler. En 
» attendant néanmoins je vous confeille de 
» payer cet homme qui paraît avoir deux 
» poings vigoureux : fauf à vous enfuite d'a- 
» voir recours pour vos avances fur les biens 
» de votre maître ». 

Dom Moine n'ofa fe plaindre , & il paya 
les trente fous au Mercier. J'ignore û Dieu 
l'en dédommagea , & au refte je m'en fou^ 
cie très-^peu ; mais ce que je defire fort, c'eft 
que Dieu comble de fes biens tous ceux qui 
ont écouté cette hiftoire , & celui qui la ra- 
conte. £t toi, l'ami, verfe-moi ràfade(«). 



wmmm 



NOTES. 

(a) La police des grands chemins regardait les hauts^ 
Jufticiers , & ils étaient tenus fur-tout d^elcorter fût 
leurs domaines les Marchands qui fê rendaient aux 
foires. Le Préfident Heoaut cite un Arrêt rendu 
par Saint Louis à la requête d'un Marchand qui avait 
été volé (ùr les terres d'un Seigneur de Vernon, & 
un autre pareil , rendu en 1x87 contre le Comte 
4' Artois. C'était fous le prétexte de cette police que les 
Seigneurs avalent établi (ht les routes & &r les ponts 
(2int do péages. Leurs fiiccefTeurs i^ujourd'hui n'ont plu« 



O W C O M T 1 s. 547 

la garde des grands chemins ; de dans beaucoup d'en- 
droits cependant , ils perçoivent toujours ^ comme il 
arrive d'ordinaire » les mêmes droits* 

(3) L'Auteur du DoSirinaî de SapUncCy f. ixvii. v*# 
arrange ce Conte diSëremment. Un Chevalier mal vêtu 
& mal monté ^ dit-il > rencontra un Moine qui avait 
un bon habit & un bon cheval* Il lui demanda à qui il 
était. Le Moine répondit qu'il n'avait d'autre Seigneut 
que Dieu. En ce cas , ri^prit le Chevalier y nous fôm- 
mes donc frères* Mais notre père commun nous ti mal 
partagés ;} vous^étes'bîen équîppé , je le fijîs fort mal : 
changeons. Et auffi*tôt il dépouilla le Moine , & lui 
prit fôn ch^aU 

(c) Un Ordre Religieux mendiant qui , en difànt 
notre manteau ) notre foupt , (e prétendrait plus par- 
fait que les Ordres ou l'on dirait ma foupe , mon man^ 
teau y exciterait aujourd'hui le rire & la pitié. Voilà 
cependant ce qui a occupé le S. Siège pendant plu* 
fieurs années , ce qui a caufé dans rÉglilc des (can- 
dales & des (chi£ines , & £iit périr par le feu & les 
fupplices un grand nombre d'hommes , qu'on ne peut trai* 
ter après tout que d'in(ènfis opiniâtres* Depuis qu'il efi à 
la mode d'écrire contre les Moines , on trouve dans mille 
ouvrages Thifloire de cette guerre béCâciere , l'une des. 
folies de Tetprit humain les plus honteulès Se les plus^ 
humiliantes. Mais il parait par le Fabliau que dès le 
XIII^ !fîecle , ce principe prétendu de perfeâton avait 
déjà fait quelque fortune, 8c qu^'il s'était même ré» 
pandu dans les. autres Ordres Monalliques ; puKque le: 



^48 Fabliaux 

Religieux du Conte efi un Moine noir , qu'il voyage 
i cheval , qu'il Ce trouve en état de payer une (binme 
aflez forte , & que par confequent il ne fiiivait point la 
mçme règle que ceux dont on vient de parler , à qui 
il était défendu de porter fiir eux de Targent. 

{d) Ju(qu*au IX' fîede les Monafteres Royaux (on 
^ppellait ainfi ceux qui étaient (bus la proteffîon par- 
ticulière du Roi ou de fondation royale , } ferent exempts 
de toutç Juri(Hiâion épifcopale & (îculiere. Plufieurs 
Frinc^s , qui en établirent en(ùite dani leurs Provinces ^ 
leur donnèrent les mêmes privilèges.. Guillaume , Duc 
d'Aquitaine ^ en fondant TAbbaye de Cluni , déclara 
dans fon Diplôme que les Moines ne ferment fournis 
ni à lui ) ni 4 fis parens , ni au, Rai ^ ni d aucune 
' Hift, de pulffançe fur la terre \ 
DTfnche" ^*^ ^* FabU^u du Manteau mal tailU^^ dans ropî- 
r. i , preuveg ginal en yers , fê termine de même que celui-ci ; 

f,XXIM, ^ • 

Xe JUdt : voici 

Li Romans £iiic : veez-ci la fin, 

deve^ 
Or vous doYCz boire da jitu 




^ ou Contes. !245> 

? LE TESTAMENT DE UANE/ ^^^^ 



U N Curé (û) avilît , depuis vingt ans , un 
âne à fon fervîce. L'animal , après avoir bien 
travaillé , bien gagné de Targerit à fon maître , 
mourut enfin de vieillefTe ; & le Prêtre , par 
une çfpece de reconnailiTance, ne voulant pas 
foufFrir qu'on l'écorchât , Tinhuma dans fon 
cimetière, La chofe fut rapportée à l'Éyêque. 
C'était un homme qui aimait la bonne chère ^ 
^ par conféquept grand dépenfîer. ce Tant 
» mieux 9 répondit-il quand on lui annon- 
d) ça la nouvelle ^ nous en aurpns une amende; 
d> vite , qu on me faffe «venir cet ennemi de 
« Dieu »• 

Le Curé comparut ; « approchez;^ lui dit- 
>5 il, païen, renégat. C'eft donc vous qui, 
3» pour faire honte à Sainte Ëglife,, avez eu 

>? la fcçlératefle d'enfouir un âne parmi des 

• 

3? Chrétiens ? Qui jamais ouit parler d'abomî- 
^ nation pareille ! Dieu me da^ne , je vais or- 
^ donuer les informations les plus cîxaâes; 



2 jo Fabliaux 

î> & C vous êtes convaîcu , vous pouvez vous 
09 attendre à pourrir dans une prifon. Beau 
» doux Sire, répondit le Prêtre, difcours 
oy méchans fe laiflent aifément rapporter. Pour 
^> me difculper à vos yeux , je ne vous de- 
» mande qu*un jour de délai feulement jj. If 
favaît bien ce quil faifait^Ie drôle, en de- 
mandant ce terme ; & d'avance il était bien 
sûr de fe voir renvoyé abfous. 

Le lendemain, avant de fortîr de chez lui, 
il prit vingt livres qu'il mit dans fa ceinture, 
& vînt fe préfenter devant TÉvêque , qui lui 
demanda s'il avait pris confeil. ce Oui Sire, 
» & tel , que je n'aurai pas befoin de vous 
» demander le champ clos (b) pour défier 
» au combat mes adverfaires. Daignez m'é- 
» coûter un moment*, & fi vous me trouvez 
» cpupable , je me foumets à la pénitence. 
3> L'âne i dont on vous a parlé. Sire, m'a 
5> fervi vingt ans. C^était • un animal excel- 
» lent, bon travailleur & bon économe. Tous 
» les ans il mettait vingt fous de côté,^ur 
Jt fe préparer une reflburce dans fa vieilleflè» 
»> Enfin, à fa mort, fe trouvant avoir amafle 
55 vingt livres, il en a difpoie par un tefta- 



ou C O K T £ s. a;*! 

» ment 9 & vous fupplie de les accepter ^ 
a> dans refpérance que vos prières tireront 
»> fon ame d*enfer (c:) >3. En même tems 
ïe Curé leva fa chappe, & tira de fa cein- 
ture les vingt livres qu'il remit au Prélat. 
ce Que Dieu, répondit celui-ci en tendant 
d> la main , pardonne au défunt tous fes pé- 
9> chés y £( qu'il lui accorde fbn faint Paradis. 
5> Amen 33. 

Vous voyez, Meflîeurs, qu'avec de l'ar- 
gent cet âne fut déclaré Chrétien. Rutebeuf 
cohclud de là qu'il n'y a point de mauvais 
pas ,dont une ceinture bien garnie ne puiffe 
vous tirer ; & il vous exhorte en pareil c^s 
à profiter de la recette du Curé. 



St trouve dam Us Facéties & mots fùbtils en Fran- 
çais & en Italien ^ f. xvij , v^. 

Dans Us Noyelle di Malespinl , tom, % , pag% 217, 
JVbv. LIX. 

Dans U Diâionaire d'Anecdotes, tom. % ^ p» 4^1* 
( V Auteur dit l'avoir tiré du voyage du JUont* 
JLihan )• 

Dans Us Contes de M. Sédaine* 

Dan^ Us Facétie Poggii* 



2J2 Fabliaux' 

Dans tes Facedae Frilchlini , pm 270* 
Dans /'Arcadu di Brenta, p* "i^S" 
Dans Zf j Convivales Sermones , t. t ^ p» 1^4* 

NOTES, 

(a) Le mot de Curé ne lé troure point dans les 
Fabliaux. On s*y (êrt quelquefois du terme indéfini de 
prëtré , & ordinairement de celui de Chapelain : car 
les Chapelains des Rois & des Seigneurs n'étaient que 
leurs Curés. Il y a ici dans Toriginal , ttn Prêtre qui 
avait àorme égUftm Souvent un paroiffien en parlant de 
fèn pafieur, dit tout fimplementt notre Prêtre. Je laiilèrai 
toujours (îibfifler le mot de Chapelain quand il fera 
dans le texte ; on en fait à préfènt la fignification. Mais 
le terme de Prêtre étant devenu générique ^ j'y (ùbf 
tituerai toujours , comme j'ai fait jufqu*ici , celui de 
Curé , quand ce fera d'un Curé qu'il s'agira. 

Qf) Beaucoup d'Évéques , & même des Abbés , des 
Chapitres & des Monaâeres ^valent , comme Hàats- 
Jufiiciers y le droit d'ordonner le duel ^ & , d*^aprèr les 
principes du tems^ qui le regardaient comme un jug»- 
ment de Dieu , tous l'employaient fins fcrupule. L'Abbé 
& les Religieux de Sainte Geneviève fè fèrvirent de ce 
moyen pour prouver que les habîtans d'un village au- 
près de Paris étaient leurs fêrfs* E)i 1146 , le Chapitre 
de la Cathédrale de cette ville obtînt du Pape la permit 
£on de terminer par le duel tous les différends qu'il 
«v^ait au fûjet de (on Églifè« On a d'autres exemplei 



ou Contes. 2;'j 

tti ce genre* Il y en a de Prêtres qui ont combattu 
contre des Laïcs , & même contre d'autres Prêtres ou 
Religieux, Cependant les Eccléfiaftiques choîfiiTaient 
ordinairement dans ce cas-lâ un champion pour Covh 
tenir leur cau(è. U Avoué d'un Monaflere ou d^un Évê'^ 
que avait le droit de combattre pour eux* 

Il a déjà été dit un mot de ces ceintures y dans Ie(^ 
quelles on mettait (on argent , ou qui ièrvàient à ful^ 
pendre la bourfè* 

On a vu auili dans quelques-uns des Fabliaux prér 
cédens , que les perfbnnes citées devant un Juge , & 
accu(ces , pouvaient demander un délai pour (e pro* 
curer les moyens de (è défendre , & qu'il était d*uiàge 
de le leur accorder» 

Un autre ufàge bien diflfSrent ^ fie qu'on n'aura sûre- 
ment pas laifTé échapper ici , efi celui qui permettait à 
un Évêque de condamner un Prêtre à Tamende & de 
le faire mettre en prilôn pour un délit eccléfiafliquc. 
Un Concile de Lambeth, en iz^x ^ ordonne à tous les 
Évêques d'avoir dans leur Diocè(è une ou deux priions 
pour les Clercs coupables des crimes que les cen&res 
ccdé^aAiques punillènt par la détention. 

Les droits' de condamner à Tamende & à la priÊn 
étaient comptés parmi les droits Seigneuriaux. On aura 
une idée de la police de ces tems-là , quand on aura que 
ces amendes formaient , en grande partie , avec les 
confiscations, le produit de la Juftice des Seigneurs ^ 
& que ce produit était un de leurs revenus les plus 
confidcrables« 



j2 J4 Fablîau:}c 

(c) Il y avait long-tems que la dévotion avait in- 
troduit en France la coutume de laifTer à rÉgltiè , par 
(on Tefiament , un legs en &veur des pauvres pour It 
rachat defes péchés* Une fi bonne «uvre, qui tendait 
au (bulagement de la daflê d'hommes que la confiitu-^ 
tien du Gouvernement rendait les plus malheureux^ 
ne pouvait être trop encouragée ; & les Conciles avaient 
ordonné aux Prêtres d'y exhorter les Fidèles qu'ils 
afTiflaieht au lit de la mort. Mais comme c'eft toujours 
des bonnes cho(ês que naiflènt les abus , le Clergé avait 
fini par faire de ce pietix uâge une obligation & une 
loi* Au lieu d'une exhortation comme auparavant , ce 
fut une injonâion qu'on fit au malade. S'il refu&it de 
s'y (ôumettre , l'ablblution & le viatique lui étaient in- 
terdits; &, regardé d'avance comme un réprouvé qui 
renonçait au (àlut de (on ame , traité comme un (iiicide^ 
on le privait après Gl mort de la Tépulture en terre 
* Du Cm, (àinte \ On alla encore plus loin* On prescrivit à chaque 
t»ig» malade la (ômme qu'il devait lai{Ièr« Elle fut fixée par 

les Conciles à la dixième partie , Za enfùite au quart 
de (es biens* D'autres Conciles réglèrent même que les 
tefiamens ne pourraient & &ire qu'en présence du Curé , 
& qiie l'Évêque , après la mort de teflateur ^ (ê ferait 
"''Fleurir II rendre compte de l'exécution ^\ Le Qergé devint ainfî 
l'BifiTÊceL comme l'infpedeur & le di(pen(àteur de la fortune des 
familles. Sous prétexte de veiller à cette exécution du 
teflament , il fit appofêr les (celles , préfida aux inven* 
taires, exigea des héritiers qu'ils lui prouvaflènt Tac- 
compUiTement des dernières volontés du défunt; &> 



ou Contes, 2jy 

quand 11$ y avaient manqué , ou quand ce défunt était 
mort (ans teiler, le Clergé s'emparait de la (ucceffion » 
6c & chargeait de la di(pofition des biens* Quelquefois 
néanmoins , dans ce dernier cas , il permettait aux pa- 
rens de faire un teflament pour le mort , ou plutôt il 
Je faisait faire pour lui ; car c'était un Prêtre , nommé 
par rOfficial , qui le diâait : encore était-ce là une grace^ ' 
& fallait-il acheter en outre le droit de faire inhumer 
le corps en terre (àinte. II eâ aifë de deviner les dé- ' 
(ordres (ans nombre que produi(àient ces vexations & 
ufûrpations fitlntes. On en ^'ugera par le Décret d'un 
Concile^, qur défend aux Évéqutes de s'approprier les •' DuCtau 
héritages, & leur ordonne de les employer à des u(à- ^^*^^ 
ges pieux , & (tir - tout de payer ies dettes du mort ; 
cho(ê qu'on oubliait toujours la - première* Les Sei- 
gneurs Laïcs , de leur cdté , qui ne cherchaient que 
Toccafioa de prendre ât de piller , ne kiflèrent pas 
échapper celle-ci. Enhardis par l'exemple du Clergé ^ 
ils revendiquèrent la (îicceflion des inteâats ; & cette 
rapine s'étant enracinée par l'ulâge, devint un droit 
(èîgneurial , qu'ils afièrmaient ou vendaient aveo les 
autres prérogatives de leur Terre* Celui des Évêques 
(è trouva ainfi réduit aux Clercs de leur Diocè(ê : mais 
de part.& d'autre on (ùt bientôt l'étendre. Mille acci- 
dens imprévus peuveAt faire mourir un malade avant 
qu'on le croie , ou qu'il fè croie lui-même a(rez mal 
pour demander un ConfefTeur & faire (on teflament* 
Ces (brtes d'inteftats involontaires furent traités néan- 
moins comme ceux qui l'étaient par opiniâtreté & d'à-- 



2^6 FabliIus: 

près un refus formeL Un yoyagcur moiirait-il en route ^' 
(es biens appartenaient à l'Évéque du Diocèlè. L*aya* 
rice 8c la mauvaifè foi allèrent même ^ ce qu*on ctoîfa 
difficilement > ju(qu'à comprendre dans ce nombre les 
perfônnes qui étaient frappées de mort (ûbîte* Enfin , 
le brigandage devint fi ctiant, que les Souverains cru^ 
rent devoir y remédier. On difiingua donc deux (brtes 
d'intefiats , & il ne fiit plus permis de regarder comme 
tels y que ceux qui , ayant été alités pendant quelque*' 
tems , mouraient defconfi^. ( ans confeilion* ) Les lotx 
données en Normandie par les Rois d'Angleterre fixe* 
rent ce terme à quatre jours. Saint Louis , dans fes 
Etabliffemens y en exige huit ; mais fi Ton a paifé ce 
terme (ans £9 confeflèr , il permet , en cas de mort , 
ainfi que les loix Normandes , au Baron ou au Sei- 
gneur haut-Jufiicier de s'adjuger le mobilier du defr 
confez. Je ne céderai de le répéter. L'autorité royale 
était trop faible pour. pouvoir , par (k volonté fiipréme ^ 
détruire de pareils abus. Tout co qu'elle pouvait était 
de les modifier* En izéj ^ far la fin du règne de ce 
grince ^ un Concile de Vienne défendit aux Seigneurs, 
fous peine d'anathéme , d'exercer ce droit. Mais il en 
fut de cet anathéme conune de tant d'autres» Les Évé- 
ques & les Seigneurs continuèrent d'hériter des îxit^C- 
tats. Les Chapitres s'étaient arrogés le même privUege 
pour leurs Chanoines : en un mot, il (emble que c'était 
à qui prendrait. Nos Rois , en qualité de Souverûns , 
prétendirent avoir droit fitr le mobilier des Évéques 
mocjis ainfi* Le Pape Innocent' IV, comme Chef de 

l'Églife , 



/ 



ù û C o lî t Ê s. iij7 

IlSglIiè y le fevendiqua ^ \ & (^ns la réfiftance des Car- ' Vely^ U^^ 
dinaux , qui s'y oppolèrent , il eût réuffi vrailêtnbla- * • 
blement à s'en emparer de à le téunir au Saifit-Siege» 
Il n*y avait pas ju(qu'aux Curés i qui Ton n^aVait pas 
iôngé dans tout ceci > qui trouvèrent cependant le 
moyen d*eh tirer qtielque parti* Un pauyre venait-il 
à mourir fiir leur paroiflè , ih laîfîaient-là (oti cada- 
vre ju(qu*à ce que , par des quêtes ou autrement , ils 
eufient obtenu la (ômme qu'ils demandaient. SauvaP^ ''.^{^* <^ 
de qui ce fait eft rire , parle d'une émotion populaire p.eag^èil 
qu'il y eut à Paris en ifof , à l'occafion d'une mar- P*B^^* 
chande , femme de bien y morte &t la Paroiflè de 
S. Germain-l'Âuxerrois , que le Curé refufàit d'inhu- 
mer, à moins qu'on ne lui montrât le teilament qu'elle 
avait fait. Cet événement excita Vanîmadvetiion des 
Tribunaux. Le Parlement manda le Curé & tous (es 
confrères, ainfi que les OfEciers de TÉvéque ; & il leuc 
défendit dé diffêrer, (bus quelque prétexte que ce fût, 
Tenterrement de leur^ paioifliens morts catholiques. Il 
avait déjà rendu à ce (ujet deux' autres Arrêts, Tun en 
140P, l'autre en i4fi. Ni' l'un ni l'aipre n'avaient' 
eu d'effet. Celui - ci n'en eut pas davantage ; & dès 
l'année (ùivante, on vit l'Évéque de Paris exiger, comme 
auparavant , que les héritiers lui montraflent les teila- 
mens. La force des loix , l'indignation publique pré- 
valurent enfin , & l'abus a dilparu. Cependant on ob" 
fervc encore aujounThiU ^ en certain pays y la coutume 
de donner à VÈvique le droit de faire ces fortes de 
itfiamens quon appelle Tefiamens des Ames , pour 
Tome II. R _ 



fij-S Fabliaux 

ceux qui font morts ab întefiat , quoiqu'ils aient laip 

'. Di- des héritiers'', 

'• i ' Ce qu'on a lu de Rute&euf jufqu'i pTélênt , & ce 
qu'on en lira dans la (ïiite .prouve que c'était une lôm 
de libertin efprit-fort. Opinions , préjugés , croyances 
leltgieufèt, rien ne lui était lâcré. On a tu avec quelle 
bardieflë il ola tourner en ridicule les Croilàdes. Id 
ce tcSaraent de l'Ane pté&nté ï l'Évêque , cette (ônime 
léguée par l'animal pour le repos de (on ame , l'ab- 
fôluiion donnée par le Prélat, ne lôm qu'une ù,tytt de 
l'odieulë Servitude dont on vient de lire l'hiUoire. Le 
Foët« Tattaquaii lorlqu'eile était dans toute là force ; 
& Ji l'on peut faire encore quelques reproches au genre 
de pUUànterie de fôn Fabliau , comme i celui de l'Iii' 
digejlian du ViUain , l'on conviendra que dans cent 
«ccxlîon au moins lôo courage méciie dei éloges. 



yi ■ ' " ' • " ' ai 

* D U CURÉ 

Qui EUT UNE MERE MALGRÉ LUÎt 



*MMMÉalfe«aiM«aBI*M 



JVIè s s t ê û r s , ravetitufe que je vaî^ Voû* 
conter à vous & à vos amis , eft toute hou^ 
velle. Elle eft arrivée à un Curé que je con» 
Aaisi 

Il avait à la fois , dfïez! luî , (a iiieré qui 
était vieille &: boflue, & Une jolie mie. Or, 
je n*ai pas befoin de vous dire , que tes- cifeu< 
femmes , ne rendant pas tout-à-fait tesmêmes 
fervices, étaient vues auffi d*un ceîl uri peu 
différent. Bonne cotte , bon manteau , cein- 
ture d'argent , pélîçons doublés d'écureuil & 
d*agneau , rien ne manquait à la Belle ; & Dieu 
fait comme tes voifîns jafaient. La iîiere au 
contraire était obligée de fe pafler de toute 
Il eft vrai que fon fils partageait avec elle 
le pain ^ les pois & le potage qu*il mangeait } 
mais quand il s'agiffait de (urcot,, dé péli-' 
çon, d'ajuftemens, chofes dont la vieille eût 

R 2 



a6o Fabliaux 

été aufïl curîeufe que la jeune perfoime, ^IIc 
avait beau demander t il refufait toujours. Na- 
turellement hargneufe & contrariante^ elle le 
tracaflait fans cefTe. Du matin au foir c'é- 
taient des reproches. Lui, de fon côté, fe 
plaignait de fa mauvaife langue qui allait le 
décrier daiis le voifinage , & le forçait de ne 
plus voir perfonne. Enfin , les querelles de- 
vinrent fi vives, qu'un beau jour , dans un 
moment dliuipeur, il lui annonça qu'il fal- 
lait fe féparer ,& qu'elle n^avait qu'à prendre 
fon parti. D'abord elle refufa de fortir; & 
dans Tefpoir fans dqute de l'intiipider , ello 
le menaça d*aller dénoncer à l'Evêque fa co- 
quine , & révéler toute leur vie fecrette. 
ce Eh bien , partez , répondit le fils en co- 
>> 1ère ; & n'oubliez rien de ce que vous 
» avez vu , car jamais vous n'en verrez da- 
33 vantage as, - 

Elle fortit comme une forcenée, alla fe 
jetter aux pieds de l'Évcque , & lui deman- 
da vengeance d^upi enfant dénaturé qui, aprè« 
l'avoir traitée long-tems d'une manière indigne, 
venait enfin de la chafler pour complaire à 
une malheureufe» 



ou C o H T ï !• '^&ii 

Le Prélat promit de lui faire juftîce. Il 
devait 3 à quelques fours^ de-là y tenir les 
plaids. Dans Titiftatit il envoya (ignifier au 
fils coupable Tordre de s y trouver ; il re-* 
commanda la même chofe à la Vieille ^ & 
elle n y manqua pas. 

Déjà il y avait dans la falle , quand elle y 
parut 9 plus de deux cens Prêtres , beaucoup 
de Clercs^, & des gens de tout état (a). Elle 
perça la foule ^ & alla rappeller à TÉvêque 
le fujet qui Tamenait à Ùl Cour» Il lui dit de 
ae pas^ s'éloigner ^ & d'attendre que fon fils 
vint; aifurant que fon intention était de le 
fufpendre^ & de lui oter fon bénéfice. A 
ce mot de fufpendre , dont elle ne connaif^ 
fait point la fignification , la bonne femme fe 
troubla. Elle crut qu'on voulait pendre fon 
fils ; & fes entrailles maternelles (è fouievant 
alors en faveur de Tingrat qu elle avait porté 
dans fon fein^ & nourri de fon kit, elle fe 
repentit d'avoir écouté fa. colère. Si , par fa 
retrait^ , ^k avait pu arrêter les fuites de 
cette afiàire, elle l'eût fait fans àéfiter : mais 
il était trop tard ; fon fils avait été mandé-^ 
il n'en eût pas moins été puni. 



262 *F A B L i A tr x: 

Il lui vint dans refprk un expédient ; c*é- 
tait de jetter la fauts fyr le premier Prêtre 
qui entrerait ^ & de fe dire fa mère. Efifeâi* 
vement un Chapelain , au teint vermeil , au 
douUe menton , au ventre arrondi , étant fur-* 
venu dans le moment : Sire , $ire , s'écria la 
Vieille, voici mon fils, L'Évêque le fit ap- 
procher. Du ton le plus févere , il lui repro- 
cha fon ingratitude eayers une mère qu'il 
laiflfait manquer de tout , tandis qu il couvrait 
de fourrures de gris & de vair , une prof-- 
tîtuée {b)i Se lui demanda fi c'était au fcan- 
dale & à la débauche qu'il deftinait les biens 
que lui confiait l'Églife, Le Chapelain étonné 
répondit qu'il favatt ^ez bien fes devoirs , 
pour ne jamais donner lieu à de pareilles 
plantes de la part de Xa mère , s'il en avait 
une ; mais il protefla que la fienne était morte 
depiûs long-tems,& que, quant à cette femme, 
non-feulement il ne la connaiiTait pas , mais 
ne fe rappettait pas même de l'avoir jamais 
vu. ce Comment , malheureuiç ! ce n^eft pas 
n aiTez de la maltraiter» vous ofez encore 
p la renier ! Se devant, moi ! Sortez d^ici ; je 

^ vous fttfpend« de toutes fon^on^ »* A cette 



ou C O N T 2 s. 26 i 

fentence le Chapelain éperdu , demanda grâce 3 

& promit de fsdre tout ce qu'on exigerait 

de lui. <c Je veux bien vous pardonner^ re« 

3» prit le Prélat ; mais i condition que vous 

3» remenerez votre mère chez vous ^ que vous 

3i aurez pour elle les égards & les foins qu'elle 

» mérite, que vous l'habillerez avec dé- 

a» cence , & que jamais enfin je n'entendrai 

a» de fa bouche , ni même d'une bouche étran^ 

3» gère , le moindre reproche fur votre con-^ 

» duite envers elle '> «L'autre fe retira fort hon- 

teux» Il fit monter la Vieille fur fon cheval ^ 

& revint chez lui, la tenant triftement dans 

Ces bras. 

A peine avîdent - ils fait une lieue , qu'ils 
rencontrèrent fur la route le fils qui fe ren- 
dait aux plaids. Le Chapelain le falua,&Iuî 
demanda où il allait ainfi. « Je fuis mandé 
» à la Cour de l'Évcque , répondit celui-ci , 
» & vais voir ce qu^il me veut Je vous fou* 
» haite une auffi bonne journée que la mienne , 
» reprit le premier. Il m'avait mandé comme 
» vous. Je ne favais trop pourquoi i c'était 
» pour me donner une mère, &'me voilà 
» chargé de nourrir cette Vieille ». Le filst 



\ 



3254 Fabliaux 

rit beaucoup de Taventure , d'autant plus qull 
venait de reconnaître fa mère qui lui fairait 
figne de fe taire , & de ne point fe déceler, 
«c S'il vous a donné une mère, à vous qui 
3> étiez des premiers , continua le fils^ j'ai 
3> grand'peur vraiment qu'il ne m*en donne 
3» deux à moi qui viens enfuite. Beaucon- 
•» frère, écoutez. Suppofé qu'il fe trouvât 
» quelqu'un d'humeur à fe charger de la 
a» vôtre , & à vous en débarraffer , dites-moi ^ 
9 que lui donncriez^vous ? — Par ma foi , pui6 
a» qu'il faut vous parler net, je ne ferais pas, 
9» dans ce cas , un homme à chic<^ner fur le 
m prix; & s'il fe rencontrait marchand de 
9 bonne volonté. Clerc ou ViUain, n'im- 
9 porte , qui m'^n délivrât , je donnerais bien 
» jufqu'à quars^nte livras (c). — Touchez-Ià, 
9» be^u fr^re. ; jç fuis votre homm.e , & prends 
9. le marché , fî la bonne y confent ». Celle-^ 
ci ne demandait pas mieux. On fe rendit chez 
le ChapeUln, qui compta les deniers, if^ 
donna caution pour l'avenir.. Jl paya fort 
exactement chaque année. X^ Vieille , par ce 
inoyen , ceffa d'être à charge à fon fik > Se 
ils vécurent enfen^ble de bonne, amitiés ^ 



O V • C O N T X ^. 26 jT 



NOTE S. 

(a) Cette énorme quantité de cUens affiflant au tri- 
bunal d*un Évcque n'aura rien de fixrprenant pour ceux 
qui font inflruits tle THidoire Eccléfiafiique de France. 
Ils fayent que par une dite d*entreprî(ês heureuses Sc 
hardies, le Clergé s'était £iit une juriOiôion immenlè. 
Car , outre toutes les af&ires des Prêtres , les Eyéquès 
s'étaient encore attribué celles qui regardaient les Croi- 

^ (es , les Pèlerins , les Lépreux , les Domediques de 
tout Eccléfîaftique , les Veuves & les Orphelins ( dans 
le nombre desquels étaient compris les Reines Régentes 
Sc les Rois en bas âge ) ; & les Clercs enfin , dàilè 
îmmenfê , parce que cet état ayant beaucoup de prl- 

' yileges, une infinité de perlbnnes mariées , artilàns ou 
autres , & faifàient tonfiirer. Pour le genre des eau- 
fis , ils connaiflaient de Tufiire , dtf patronage , de Tadul-^ 
tere , du ichiCne , de Théréfie , du (âcrilege , en un 
mot , de tout ce qui était péché , ou qui tenait de près 
ou de loin à un (âcrement : comme la dot , le douaire , 
rétat des enfkns , les teftamens , les (celles , les inven- 
taires. Ce vafle empire qu'ils avaient envahi, ils le 
ibutinrent par toutes (ôrtes de moyens ; & c'eft la ma- 
tière la plus ordinaire des Conciles du XII* 8c XIIP 
fiecles. Qu'oppoftr d'ailleurs i des hommes qui pou-« 
vaient lancer Tanathéme , Sc qui , lorfque Texcom- 
munié refu(âit de (ùbir la pénitence qu'ils lui impo- 
saient , ordonnaient au Jugeféculier deâifir Ces biens} 



1X66 F A B t I A U îT 

Cette note > qu'on prendra peut-être pour du fiel S 
de la ûtyre,, n'efl, dans Texaâe vérité, cependant que 
l'extrait fidèle 8c adouci de ce qu*a écrit fiir ce (iijet 
* vji.pîjc. le fàge Abbé de Fleury \ On peut voir dans (on DiC- 
£ccUr! ^ cours avec quelle indignation il parle de ces abus k, 
de plufieurs autres plus odieux encore , d'où naquirent 
& cette haine , excu(able peut-être dans iqo principe , & 
ces entseprifis opiniâtres des Laïcs contre un corps , re(^ 
peâable d'ailleurs par un mini/lere (âint & utile. Un Ecri-^ 
vain célèbre de nos jours renroie au règne de Charles IV » 
ceux qui regcettent l'ancien gouvernement. Je renver- 
rais de mepae à la leâure de ce morceau & â la note 
du Fabliau précédent fiir les intefiats, ceux qui & 
plaignent auîot^cd'hui de la puifiànce & de l'autorité 
du Clergé. 

(h) Les fiwrrurfs de martre & d'herikiine étaient 
xiftrvées , ainfi qu'il a déjà été dit , aux Rois , aux 
Chevalieis & à la haute Nobleflè des deux (êxes. Les 
perfôones d'une condition inférieure en portaient de vaic 
%L de gris; lest Bourgeois, d'écureuil & d'agneau, comme 
on vient de le voir pour la nsnûtreflè d|i Prêtre; enfin , 
les gens de la campagne & les Moines , de chat , de 
bléreau, eu autres aufli communes. Si l'Évêque re- 
procha ici au C|iré de donner à (à concubine des four* 
rures df vair âc de gris qu'il n'avait réellement peint 
données , c'efi par un excès de zèle , & pour agravet 
fim crime en augmentant le fiijet de dépeniê. J'ai déjà 
remarqué que les fi>urrures étaient d'un uûge général* 
C'étaient les couvertures de lit ordinaires ^ & même 



pour les Moines ^\ Les dî£férens chaperons que les gens 

de Loi , les Dodeurs en Droit , en Médecine , en Théo- *-^ ^^g* 

é* 1 f e i Gloff. aux 

logie, ont contervés ^ iont encore Kiurres comme ils mots Cooper* 
I étaient autrefois. ti„a. pJnç, ^ 

(c) D'après ce qui a été dît dans une note de la Cowum. 
Robbe d^Êcarlate Cut la valeur des monnaies & (ùr le 
prix des denrées, c'eut été là une penfion énorme ; mais 
aufïi c'eft un fardeau dont le Chapelain veut (ê débar- 
rafler, & il a déclaré qu'il n'épargnerait rien pour cela* 
D'ailleurs on remarquera qu'il entrait dan$ le ^aï^ché ^ 
de nourrir , de loger , d'entretenir la Vieille y de la 
tiaiter comme une mère , en un mot , qu'il Ëillait em- 
pêcher qu'elle ne (ê plaignit à l'Évcque* 




269 Fabliau* 



** DU MARCHAND 

QUI ALLA VOIR SON FRERE 



Extrait, 

\j}S Roi libéral & magnifique, mais plus que 
ne le comportait le rapport de fa terre, avait 
choifi pour fon Bailli un homme fage & pru^ 
dent, auquel il avait confié non-feulement 
la perception de fes revenus & Tadminidra^ 
tion de fa juftice , mais encore le gouver- 
nement de toute fa maifon (<z). Celui-ci 
avait un frère. Marchand, Bourgeois de fa 
ville C A ) , & fort à fon aifç. La renommée 
lui ayant appris la fortune du Bailli, il fe 
propofa d*aller le voir. L*autre le reçut en 
vrai frère, lui témoigna toute la tendreffe 
pof&ble , & parU même de lui au Monarque , 
qui, par amitié pour fon Officier, voulut faire 
éprouver à l'étranger f^s bienfaits. « S*il veut , 
» comme vous, fe fixer chez moi, dit le 
9 Prince , aflbciez-le à tous vos emplois „ je 



CXUCONTES. 26^ 

à» VOUS le permets. S'il préfère des maifons 
» Se des terres, je lui en offre que f aurai 
» foin d'affranchir de toutes charges, redc- 
» vances & droits coûtumiers ; s*il eft déter- 
3> miné à retourner dans fa patrie , donnez- 
» lui en mon nom de l'or , de l'argent , des 
3» étoffes & des chevaux »• 

Le Bailli étant venu faire part, de ces prO" 
poCtions a fon frère , le Marchand , avant de 
fe déterminer, voulut fàvoir quels étaient & 
les revenus & la dépenfe du Roi. On lui dit 
que la dépenfe égalait, la^recette. « Mais puîfr 
» qu'en tems de paix il confomme tous fes 
• revenus , ajouta le Bourgeois , que fera-t-il 
» donc s'il lui furvient une guerre ? -— Dans 
3> ce cas il aurait recours aux impofitions , 
» nous contribuerions tous. — J'entens ; mes 
» voifins fersdent taxés. A raifon du voifî- 
» nage, il faudrait bien quejelefuffe auffij 
30 &ç alors adieu pour toujours les exempt 
a> tions & les franchifes. Frère , remerciez-le , 
» de fes préfens. Puifqu'on n'cft pas en fû- 
» reté ici plus qu'ailleurs , vaut autant refter 
» dans mon nid ». 

Il prit. 9ongé ds fpn frère , & s'en rotoiirna. 



070 TAÈLtAVIt 



MWMHW 



NOTES, 

* 

t 

(â) Pour des hommes accoutumés à ne connaitf e la ma* 
}efié royale <pf par lès ordres ablblus , par Gl puilTance 
formidable 8c le faâe împofârit qui Taccompagne , ce 
doit être un tableau bien étrange que celui de ces Roi^^ 
enfermés toute l'année dans un Chiteau ou dans un 
palais maffif conipo(S de tours , & vivant ^ ftloû l'ex^- 
preffion commune de nos vieux Poètes , des rentes it 
leur terre. Ce portrait ed cependant exââement vrai ; 
& pour ne citer ici que ce qui a rapport au Fabliau , 
^aint Louis vivait' des revenus que lui produifâient û 
jufiice 9 fis domaines , (es douanes , 5t (es droits (èigneu* 

CAoify. rie '««*'• 

#• B^s^^^ * ^^^ ^^ dïnomiiiatîon de Saurgeois ^ ^uî , appUqnée 
aujourd'hui à la cladè d'hommes intermédiaires eiitre 
les Pay(âns & les Nobles, ne défigne plus qu'un ro« 
turier habiunt d'une ville , a été long-tems un titre 
& une prérogative réelle^ comme autrefois celle de 
' Citoyen dans Rome* Les privilèges nombreux que la 
politique de nos Rois avait accordés aux Villes ^ (bit 
de Communes , (bit de Bourgeoise , en avaient fait 
des lieux de franchllê & de sûreté > dans le(quels les 
vaiTaux des Seigneurs trouvaient un atyle contre la 
tyrannie. Croirait-on qu'un des premiers de ces privi- 
lèges était ordinairement de p^înettre aux veuves it 
(è remarier i aux bourgeois de t«(ler , aux pères de 



ou Contes. 271 

faire entrer leurs fils dans l'état Ecclffiafli^ue , ou d* 
marier leurs filles , Ctns acheter l'agrément du Sei- 
gneur. Quelquefois la Noblellè , pour jouir des droits de 
ces corporations fi avantagées. Tenait |s'y iâire agréger; 
& l'on a des exemples dé Chevaliers qui prônaient en 
«lême tenu le ûtre de Bourgeois d'une telle ville. . 



2J2 ]?ABL1ÀUX 



ss-ar 



DU CURÉ 



ET DES DEUX RIBAUDSL 



J 'a I connu deux Ménétriers qui étaient les 
plus déterminés ribauds que jamais on ait vus» 
L'un ne gagnait pas upe obole qu il ne la riir 
quât fur un Tablier ; Tautre y ferait venu ap- 
porter , je crois , le feul pain qu'il aurait eu 
à manger pour toute fa femaine. En un mot 
c'était chez eux une telle rage, que, fi en 
plein hiver, ils euflent rencontré quelqu'un 
fur le grand chemin , Frafiçais ou Allemand 
n'importe, ils l'euiTent arrêté pour lei^Ëdre 
jouer. A ce goût pour les dez , ils joi- 
gnaient encore l'adreffe de les manier ; mais 
ils n'en étaient pas plus riches; & en les 
voyant , fous leurs haillons déchirés , montrer , 
aux paflàns , les coudes & les feflès , on fe 
difait à foi-même , voilà de quoi faire de beaux 
foudoyés pour le fervice de notre Prince (a)n 
Tels étaient en fomme nos deux efcrocs. Si 

vous 



i 



t> C ô HT t S. ^73 

vous voulez maintenant favoir leuif nom , j6 
vous dirai que l'un s'appellaît Thibaut, & 
l'autre Rénier. 

Un certain, jou'r, qu'ils fè rehdaîent en- 
femble à je né fais quelle ville , pour y failrô 
quelque dupe , ils vîtettt venir à eux , fut 
un bon èheval bai, un Chapelain qui avait 
Tair joyeux & content. Mes deux gens auflï- 
tôt de i'accoftsr , & de lui proposer une par« 
tie. Vous favez que c'était là tout ce qui les 
occupait. « Certes; l'offre eft féduifante , ré- 
9» pondit d'un ton de mépris le Chapelain. 
» £h 1 quoi , diable jouerais - je , s'il vous 
^7 plait? Je gage qu^entre Vous deux 5 voua 
9» ne feriez feulement pas dix tournois. Sire , 
a» Sire y reprit Thibaut ^ il ne faut pas tou^ 
» jours juger les gens d'après leur habit. ^ 
En difant cela, il montra fa chemife qu'il 
avait tortillée en forme de ceinture autour 
des reins , & qui paraiifait réellement conte- 
nir beaucoup d'argent; mais ce n était que 
. du fable. Tout au plus y avait-il au premier 
noeud, pour en impofer , quelque petite mon- 
n^e. Le Prêtre s'y laifla prendre. Trompé 
par cet appas , il accepta la partie , & def- 
Tome IL S 



074 Fabliaux 

cendit de cheval. On fe m}t (ur l'herbe. Thi- 
baut dénouant fa chemife en tira cinq Arté- 
fiens , deux CambréCens & deux Tournois {b). 
Le Chapelain convoitait des yeux ce préten- 
du tréfor : c eft tout ce qu il contenait, 

' Ici font iaus Us détails du jeu , if ut Je n^ai pas * 
compris davantage que ceux du Fabliau de S« Pierre 
& du Jongleur. Le Curé perd fitccefjivement tout fon 
avoir m Alors foupçonnant y mais trop tard^ qu'il a 
à /aire à des frippans , il tes accufe de fe fervir de 
di\ pipés • On lai en donne d^ autres qui le font aujji , 
j& avec Itfyuils ilperdfùn cheval^ quon a apprécié 
ctmfous (c). Mais dans fa, colère il refufe de U leur 
livrer , les traite d'efcrocs , & court à fa monture 
pour s* en faijir & fe fauven Tout ce qiCil y gagne 
c*efl âitre lien battu. Les deux Ribauds fe dlfputent 
tnfuited qui des deux montera le chevaL Des infU" 
tes ils en viennent ûux coups» Enfin , Thibaut Jetant 
trouvé U plus fort , s'en empare. Je nt fids qu^indi' 
quer légéremetu, ces détails » les mêmes » à peu de 
chofe près , que ceux de S« Pierre & du Joa"^ 
gleur. 

Thibaut vainqueur fe mit en felle ^ & à fon 
air triomphant vous euflîez dit un Cheva- 
lier qui vient de remporter le prix d*un tour- 
nois. C'était pourtant le premier cheval qu il 
montait de fa vie. Pour le faire partir, il 



OU Contés. 27;* 

commence par luî allonger de toute fa force 
fept à huit coups de talon dans le ventre. 
Le rouflîn à Tinflant prend lé galop; & Tdîlà 
mon Villain qui 5 fe fehcaqâ finxter fur fa féHe ^ 
3 effraye 9 crie au fecouts, pctd réquifibre, 
& tqmbe à vingt pas de-là, fur le dos, les 
jambes en Tain Le Kazard fk que dans fa 
chute il entraîna la bride qa il tenait à plein 
poing, £lle fortit de la bouche du cheval ^ 
& ce mouvement avak fuffî peut f arrêter, 
& donner à Rénier le tems d'accourir* Au 
diable foit la roile qui ne peut pas marcher 
comme une autre^dlt Thibaut^ tiens^ je te 
labandonne. Rénier, avant de monter 9 vou- 
lut remettre la bride ; mais ii n'était pas meil* 
leur cavalier que fon camarade, 8c ne fa- 
vait par où s'y prendre. Tous deux TefEiye-' 
rent envain , Tun après l'autre. Ils la tour- 
nerent & retournèrent cent fois dans tous les 
fens y & ne purent jamais en venir à bout. 
Enfin Thibaut jugea qu'au lieu de fe tour^ 
menter inutilement, il était bien plus court 
de faire venir le Chapelain } & il ^Ua le 
chcrcheré 

Le Prêtre était encore à la même phce. 

Sa 



tout occupe de fa trifte aventure. La pfO- 
pofîtion qu'on lui fit de venir brider fon che- 
val n'était pas faite pour lui plaire. ^11 la re- 
jetta fort brufquement ; mais quelques cdup^ 
de poings bien appliqués , qu'y ajouta Thi- 
baut ^ l'eujfent bientôt adouci fi éfficacenfent, 
qu'il fuivit fans fouffler. Eh marchant néan- 
moins il s'avifa d'un moyen pout les attra- 
per. Meffieurs , leur <Ut-il , je vous préviens 
que ma bête eft capricieufe, & que jamais 
elle ne fe laiffera bridisr à moins que vous 
ne. montiez deifus. Il s'attendait bien qu'on 
allait lui dire d'y monter lui-même , & c'eft 
ce qui arriva» Il monta ^ paifa leftement la 
bride > & piquant des deux: j'avais oublié , 
ajouta- t-il 9 de vous parler d'un autre ca- 
price qu'a encore mon cheval ; c'eft de ce 
point aimer les frippons. En difant cela il 
difparut ; & nous en devons conclure qu'il 
eft utile quelquefois d'avoir dans l'efpiûtuni 
peu de rufe 8c d'adreffe. 



1 

[ 



h V C o H T El a7^ 



N T E S. 

« 

(â) hlBL FaUtau de Chantage & it Carme , H à 
îété fait mention de' ces m>upef ibudoyées que Phî^ 
]ippe-Aug9ufte atait introduites dans les armées fran- 
çaifês* Ceux (fuiles compoÊient- n'-écant guerés que dei 
bandits ^. des aventuriers, gens Êns reflource & làns 
aveu y leuf accoutrement devait par conflquent être aÏÏèz 
ini(èri4>le* GilU. Guyart ^ en beaucoup d'endroits , De 
les repréiênt^ que comme .des gredins dégueniUjés. Lés 
.lôldats n'ont .^;i}n»ncé à porter généralement l'uniforme 
que fous Louis XIV, eh 1^71* . . - 

(^) <Un grand nombre dé Seîgtieiars-, d'Évéque^ S: 
d'Abbés ,.^ouiflâient en France, foit par conceffion du 
Prince, foit par ufiirpation , du privilège de battre 
snoonaifr» On en comptait encore plus de quatre-vingt 
▼ers le. mUliéu. du Xlir £ecle. Les efpeces fra))pées en 
leur noni étaient les foules qu'ilsilaifiàifent circuler dans 
leurs. do.npg»in^» & quelques-uns même en exctoaiêiit ' 
.celles du. Roi*: ILexifieune lettre de Philippe- Augufte 
à l'Abbé de Corbie , .par laquelle le Monarque hii de- 
mande de donner cours dans fos terres à la monnaie 
de Fairi& ^. Lja- plupart dee Ordonnances de nos Rois 'l)uc. Glo]^ 
^dii^j^s -aiUK SaiUis., lett»«)îoîgnent-de fadlkêr , a«- nctracgfa!' 
tant qu'U JkUi; fera paifib^le , cette circulation des mon- 
oaies roy.^f^.. Comme Souverains^, ils s'attribuèrent ex* 
. dufîveqient la connaiffiïnce des délits , qui concernaient 
toutes, çjelto du Royaume 'V Par là non-fouleroent Ms ^,^'^"-^ ^^ 

&3 



#7* F An L't A XT X 

refir«igiiir«nt le privilège ées Banrans; mais ik Ce don* 
nent encore celui de faire pour eux-mêmes des régie* 
mens avantageu3ç* C*eft ainfî que S« Louis décida que 
personne ne pourrait e«ifJo}r6r les tfpes 5c figufies de 
]a fienne , qu'elle aucaâ cours car tiAite la France , Bt 
qu'elle iêrait la &a\t dli&ge iur les tetves 4es Sei«^ 
gaeuxs qui n^en auraiens pioisÊt une à enx; C'vfi ainfi 
qu'il lut riglé qu« quand le Roi roudrait en faire frap-. 
per , il pottcrail mander auprès de 1^ ^ Sfldifiinôement 
ic à&n gi^é^ tous les Mofinayeurs du Itoyaufse» Ceft 
ainfi qu'il fus défeodtt aux Seigneiirs d'exercer leur 
droit fkn% ayoir aUf^arayam (m agrément , A ordonné que 
pendant qu'ils feraient. intralUer , il y aurak on garde 
nommé par Jui poin'itffeQfir l'omrnge. Lui (êul enfin 
,CQi>(èrva le privilège d^avoir une monnaie d'or Jt d'ar^ 
^ Orionn,' du gont^ | celles des Barons ne (attnt plus ^e neires , 
f.t^p, pj. .ceK^à-rdir^, dairatn cm de cotvre , dt ne pvrem 



valoir pk«s d'un^ cleiilert La peiiie aiiffi était 
rente pour ceux qutics G«Mitre6i&tQnt. Vès Bravons ne 
pouiiatent pas , comnie le Monarqney^iv>0iiri/&>ieDrs 
£iax Monoayeurs « mcnierper vîtes ieis femmes qui fak- 
iàient cette fraude. Ce dottx $c beau privilège itij^ 
xittrré ilni iêiil« 

Les. moimsûes di^w^ ptomens ordinairement le 
jinm 4m Uea où elles étûont frappées. On appellaît 
^^imefiéns y Carnh't^tfu , Sec , certaineê e(^es faites i 
Arrai , à Cambrai, dcu Mais comme par-4eut elles dé* 
pendaient du caprke âeaSeqpÏBurs, prefque toutes diffè^ 
faieiu. tntc'elles 4e T^eur & de poids | ^e ^ui ^ danit 



à xs G o ^ T E -s. ij^ 

le commetce , cau&it beaucoup d^embarras , & obll* 
geaît , quand on voulait côntrader , de (pédfîer en 
quelles efpeces ièrait fait le paiement: à moins quW 
n^aimât mieux, ainfi que je Ta! dit ailleurs, flipulec 
par marc. Ces inconyéniens engagèrent Phiiîppe-de- 
Valois à s*«ccupet du projet de réduite toutes les m6n- 
naies à une fèute ; il s'y ptit niai , 8t ne put réiiâir« 
Aujourd'hui le mbnnéage êft devenu un droit royal , 
annexé exclusivement i la Couronne ; mais- ce hXt 
qu'après l'avoir éteint (iicceffivement entre les mains 
de ceux qui le poflëdaient , ou l'avoir même acheté de 
quelques-uns d'eux» 

(c) Une des chofes que j'ai le plus de peine à corn* 
prendre, c'eft le prix iè$ chevaux au )mV iiecle^ 
parce qu'il n'a nulle proportion avec coilt le relie des 
denrées» On verra dans le Fabliau dts deux Chevaux y 
qu*un bon cheval coûtait cent fi>tts; ici celui du Curé » 
qui a été donné comme tel, eft évalué ce prix, & 
l'on peut aflîirer hardiment ^e l<ç deux filoux , de 
peur de Ce tromper , l'efiîmaient au-deflbus de fit jude 
valeur. Les chevaux d'une certaine beauté , Palefrois 
ou Dextriers, étaient bien autrement chers encore» Ua 
des Chevaliers qui avaient fiiivi Saint Louis dans (on 
expédition d'outre-mer , ayant été fiirpris avec une fille 
publique auprès de la tente royale , 8i chafle , Joinville^ ^ • . ^^^ . 
vint demander fi>n cheval pour quelqu'un de ùt troupe p. 95* 
qui était démonté ; mais il lui fut refufé , parce qu'il 
valait bien, dit-il , 80 ou 100 liv. Quand le fàint Roi? 
rentra en France , l'Abbé de Cluny lui en cnvoy» 






aSa F Al t f 1 V x, 

deux , l'un pout lui & l'autre pour la Reine ; & ot> 

•p„ „f, I«s ellîmait , dit le même HiRoticD ' , chacun 500 liy. 

{gooo liv. euTÎTon de noi» monnaie). Si ce derniei; 

prix «A énorme , même reluiTeii\ent i noi jours * qu'étaît- 

" Fabliau ^ ^°"'- P^' "" "<" ^ "^ \ comme on l'a tu " , un baulf 

^Aucoffin. jç ((latrue valait lo dus , ?c un demi a^oit de TÎgne 

" Vou i&i à 1" poft* "ic Paris '" éo î Je n'ai pu deviner la railôn 

Rotbe 'd'É- *'""* dilproporiion pareille , & la laiHè troarec i CÇ1'3^ 

ctiliic, t^iji font pli}s lASniiu ^uq moi^ 






ou Contes. ^tf 



ae» 



DE CELUI QUI ENFERMA SA FEMME Par Pierre 



riANS UNE TOUR {a). 

Alias 

DE LA FBMME QUI AYANT TORT 

PARUT AVOIR RAISON, 



^ 



< 

J '4. 1 entendu conter Taventure d^un Bâ<- 
cbelier qui voulait prendre iemme. Mais une 
chofe Tarrét^it.; il craignait ...•• ^ vous devi- 
nez raccidçnt dont je veux parler , & il au- 
r^t bien vQuIu ^ fî la cho(e eût été poilible , 
pouvoir s'en garantir. Il y rcva longtems; 
il mit tout ce [qu'il lavait dVprit & d'étude 
a connaître les rufes des femmes, fe fit contef 
tousiç^ FabUaiuc qui parlaient de leurs tours, & 
cpnful^ fur . cptte matière les gens réputés- 
Içs plus habiles 4e la contrée. Quelqu'un lui 
àjit\ o: faites bà^r une maifôn qui ait des* 
» mu^ élevée. ^ folides» aveo une fenêtre 
su unique ^ .'^t^r^ite , & une feule porte dont 
JK vous garder^;^ toujoujs là dé. Placez votre 
9^ fçwne. dans ce. tieu 4e fûret4 dEïx lui four-*^ 



a82 FabliAux 

» niflant exaâement ce qui eft néceiTaîre 3 
» la vie , vous n'aurez plus rien à craindre , 
» & pourrez , i Taife ^ tant qu'il vous plai- 
» ra, vous divertir avec elle». Le conleii 
plut au Sire. Il fit conftruire Tédifice , & pen- 
dant ce tems , Tq chercha une campagne ; s'in- 
formant de tous côtés quelles étaient les 
filles les plus fages du canton. A la fin il fe 
décida pour june , Tépoufa , & dès le même 
}our la confina dans fa prifoîi.Tous lesma* 
tins 9 ea la quittant ^ il fetfmait exàâemefit la 
porte fiir éilQ^.&comportzh fesclés. Le (ok, 
quand il rentrait pour coucher , il les met- 
tait fous fon traverfin« Avec de fi bonnes 
précautions , il. croyait* fon honneur en fiïre- 
té ; & ce lut précifément parrià même qu on 
le dupa. - : - ' 

La Dame mcmtait d'eonui dans <re fêjbûr. 
Dès qu eUe . état * feule , tlU alkit k -mettre 
à fa &aétre poor ik diffîpâr ^ ic s^anràf^t à 
regarder les patiSins. Uîi tieitain niatiti qu die 
commençait aiafi (à trifte journée, eHeap- 
perçut un jetme homme, frais & beati, qui 
avait les yeux, fixés fur fa kjcame.' La figure 
i4«. Damoifeau lui 'plut J elle lui fit quelques 



ou Contes, 2S3 

lignes d amitié. Lui, qw aavoit pas moifis 
charmé la Dame , y répondit avec empreiTe* 
ment. Bientôt \U furent d*accord ; & lac pri* 
fonniere , à la faveur d'une chanfon y ou plu** 
tôt de quelques paroles qu'elle chanta comme 
fi c*en eût été une , trouva ipoyen de lui don^ 
ner, la nuit, à la porte.de la maiibn, un 
rendez -vvous* Écoutez maîntenaot TadreiTe 
qu elle employa pour s^y trouver. 

Quand fon m;»ri vint dîner , elle feignit 
d'être malade, afFeâa ua air foufirant , &.& 
plaignit beaucoup. I^e BadieUeryqui n^avak 
aucune raifon de fe défier d'elle , & qui» 
malgré ià ja^oufie , Taimait ^ès^ort , fut a£- 
feâé de (es doléances, & lui tint compagnie le 
refte de h journée. £lle la pafla toute entière 
h foupirer & à gémir. JLe foir Cependant elle 
parut xtA peu foçlagée ptû: h .tendreté & 
les foins .afij^âuaux du prud^homme^ ic fes 
yeux femblerent fe ranimer. JLiHnnocent, joyeiK^s 
de rçlFet qu'il avait produit, la preflà de 
mapgeir 4]mc4que chofe pouî prendre des for* 
ces ; & afip. ^de l'engager par ion exemple ^ 

il fe. mit à table. Elle fe biocitra fenfible à 

• < 

ypQ cbmplaif?tnce fi ingéiiieufe de f^ p^t% 



aiB4 Fabliau it 

goûta de ce qu il lui fervît , Tégaya , ïe fit 
boire , & opéra fi bien qu elle réuffit à Feir- 
nivrer. A peine fut - il couche qu il ^'endor- 
mit. La Dame alors prit les dey , & elle alla 
trouver fon ami 5 qui , comme on en était 
convenu, l'attendait à la porte. 

La même fufe fut encore employée dans 
la fuite , & toujours avec le même fuccès. 
Toutes les fois que k Dame vvoulaît entre- 
tenir le galant , elle ennivrait Tépoux. Mais 
cela enfin infpira- quelque défiance au bon- 

iiomme. Il foupçonna que. ùt fenime avak 

. • /■ » - 

quelque i^aifoa ^fatis doute pouf le faire tant 
.. . . • 

boire certains jMts ; & afin de 3'en éclaircîr, 
il contrefit Thoitime ivre , le coucha à fon 
ordinaire , & feignit auffi-tôt dé s*endormir. 
X'ipouie, fè)o4 fa coutume ^ alla prendre les 
xlés & defcencKt.. H- descendit iauffi après 
elle, mais ce fut pour mettre le verrouiten 
.'dedans; ■•'"'' 

Je vous laiffê à imaginer la fiirprifé de fa 
Belle, quand elle revint, &• quelle feiftît h 
, porte fermée. Il fallut bien fe rffoudre pour- 
jtant à appeller le jaloux, & lé prier d ou- 
vrir. Elle demanda gçace , pleura , fuppKa^ 



/ 



ou Contes. 2Éf 

ptomît que, s'il conféntait à lui pardonner, 
jamais dans la fuite il n atil'aii à fe plaindre 
d'elle. Les larmes,, les prières , tout fut inu- 
tile. Il répondit qu'il allait avertir fei pa- 
rens de fa conduite , & la prévînt qu elle pou- 
vait renoncer pour toujours à tout héritage 
qui viendi'ait de lui. Elle fit encore quel- 
ques inftances pour le défarmer; & le trou- 
vant inflexible : ce £h bien, dit-elle, puifque 
» je ferais malheureufe & déshonorée , il vaut 
3» autant mourir. Adieu , je vais me [etter dans v 

x> . le puits qui eft ici près. Mon cadavre 
30 bientôt fera porté à mes parens, ils accufe< 
» ront de ma mort votre jaloufie, ils vous àp« 
» pelleront en Juftice, & je fuis sûre d*avanc6 
» d'une vengeance prochaine ». 

Ces menaces auxquelles il n'ajoutait pas 
beaucoup de foi, ne le touchèrent gueres 
plus que les prières. Il refufa toujours d'ou- 
vrir. Mais tout-à-coup un bruit fe fit entendre 
comme de quelqu'un qui tomberait dans l'eau* 
Au retentiflement du coup , le Bachelier ne 
douta pas que fa femme ne fe fût nayée. Il 
defcendit à la hâte , une chandelle en ipain , 
Se courut avec ejf^oi vers île puits* 



/ 



/ 



fiStf P A B t t A Ù t^. 

ê 

Qu une femme eft adiroite , & qu'elle a d6 
imalice! Cétait une grofTe pierre qu'avait 
jettée celle-H:!; & la rufée, qui pirévoyait bien 
que fon mati allarmé ne niânquerait pas de 
fortir^ êtdàt vân\ie doucement fe ranger le 
long de la maifon , dans l'ef^érante de pou^ 
voir s y gUiTer dès qu'il fei^ait dehors. C efl 
ce qui arriva. Elle entra fans être apperÇue, 
& alla fe mettre à la fenêtre pdUr voir cef 
qu'il deviendrait. Après avofir bien regardé 
dans le puits & aux envii'oos ^ après avoir 
cherciié par-tout 5 & même appelle , il s en 
revint. Maislérfquil fut queftion de rentrer ^ 
il vit qu'il avait été pris au piège. Force lui 
fut alors de prier à fon tour. Il promit même^ 
à fa femme , fî elle voulait ouvrir 5 d'oublier 
tout ce qui était arrivé^ & de ne lui en ja- 
mais parler tant qu'il vivrait, «c Ah 3 ah ! vous 
» avez changé de ton en bien peu de tems , 
33 dit-elle. J'avais beau prier, vous faifiezle 
» méchant tOut-à-lTieure , vous me mena- 
9» ciez de mes parens. £h bien ! je vous an-' 
» nonce, moi, que, dès qu'il fera jour, je 
a» les fais venir ici pour me plaindre à eux 
» de votre conduite , & leur demander juf^ 



O U C O N T È g. 5i§7 

» tice d'un. libertin qui m'enferme dans une 
30 prifoQ 9 tandis qu'il va courir ailleurs toutes 
» les nuits». 

Elle tint parole ;^ âc quand (es pax'ens ar-« 
rivèrent , elle leur fit beaucoup de plainteif 
de fon mari , en proteftant qu'elle ne 
pouvait plus teùir dans une maifon où on 
la rendait malheureufe de toutes manie*- 
xcs. Les parens trompes traitèrent leur 
gendre fort durement, & l'accablèrent de re^ 
proches. Ces reproches même , qu'ils eurent 
foin de répandre dans le public influèrent fut 
fa réputation , & le firent méfeftimer; & ce 
fut là tout ce q^e gagna le mal-adroit pour 
avoir enfermé fa femme. Celle-ci au contraire 
eut Tadrefle de fe tirer d'un mauvais pa^^ 
& par fon efprit vint à bout de rendre bonne 
une caufe qui était mauvaife. 

4 

•* La Poe te ^ pour provenir les jugemens défavorabUs^ 

que foTi'hiftoriett^ pourrait faire naître fur Us femmes^ 

ajautt : 

pas toutes moitvaifts 
Mais ne fpm mie toces maies s 

il y ma 
Aucunes en i a loyales s 

veut tourner ^ 
QjUant famé veic totner â bien 

Ne la puce couceraloiîr rien. < Ri$n çf U ftux ^êUrU 



t^B F A È £. i À tf X 



Voivi U fécond FaiUau que Molière a daign/irri^ 
mortalifer en Vinùtam ; & tel efi rorlginat de foh 
* 7. Jourtu jQcorgé Dandin* M. Bret dit qa^U-Ta tir/ dé JBocace \ 
Je le trois auffi^ parce que je fUis tréi^conuamcu ^ 
encore une /bis « que jamais Molière ri a lu nifu lire 
nos Poètes manufirits du tréijiemefiecle. Mais Bocage ^ 
ijui écrivait fin Décamiron vers te milieu du quator* 
fiente y Bôcace^qui était i^enu jeune à Paf-is^ & avait 
étudié dans VUniverfitéy où notre langue & nos 
Auteurs lui étaient deveruis familiers ^ Bocaee a pris 
fin Corne dans nos Fabliaux, De fis Cent NovelUs » 
il y en a un grand nombre qiiil a copiées JC après eux» 
On en peut voir les preuves dans cet ouvrage^ Je 
pourrais même probablement en citer davantage y ^ tous 
leurs Contes étaient parvenus juJqiCànous y au Ji j'avais 
pu avoir connaiffance de tous ceux qui y fint parvenus^ 
Au refte , cet Écrivain convient de bonne fii dans fin 
avant'-propos y qu'il n'ejl point inventeur ; &loin que 
je veuille y en fiifint ces remarques ^ arracher quel^ 
ques fleurs d la couronne que lui a décernée » tout 
d'une voix , F Italie , /avoue que le talent de rimi- 
tation , quand on le poffede au degré de perfeélion 
de la Fontaine & de Bocaee ^ eflfipérieurà celui de 
Vinvention peut-être» Au moins conviendra-t^on qu'il 
êft beaucoup plus rare. Si f avais un reproche à faire 
au Conteur Florentin , ce firait de n'avoir point 
déclare ce qu'il doit à nos Poètes. Que cette foule d^imi" 
tateurs ^ qu'à chaque Conte on voit cités ici à la file ^ 

aient 



tt C b i^ t Ê 5. â8p 

iiknt inahqu/ erlvers eux de reconnaiffhnôe j je Us 
excufe i ils fe font tous pillés les uns les autres y & 
ne Us conhaijfaient paSk Mais Boçact^ encore uàtjbis\ 
qui s'eïmt enrichi de leurs dépouilles , & qui Uut 
devait fa brillante retionUn/e j foi de la f^eifte à lui 
pardonner ce filence iiigtat* 

Le Fabliau de Pierre d'Anfbl ft trouvé dans U 
Recueil de SanfbviilOA 

Dans le Paflk-Tempd dé Curioâ , i>, iou 

Dans le Cratid Caton eA vers* 

D^Anfd lup-méme ne Vu point inventé* Il Va tir/ 
du Dolopatos ou Roman des Sept Sages , ouvrage fiti* 
guUer & hi\arte , \ui peut fe glorifier ^ttne des plus 
heureufes defiinées qk* aucun livre dit jamais obtenu ^ 
& dont je ne puis ni empêcher de dite un mot ici $ ' 

parce que ^phifteàrs de fes Contes fe trouvent parmi 
les Fabliaux. Originairement écrit en Indien par un , 

certain Sendebad , qui vivait un fiècle avant J, C* ^ 
Ufta depuis traduit en Perfan , & fuccejjtvement , du 

» 

Perfan en Arabe , de V Arabe en Hébre^u^ de V Hébreu 
en Syriaque^ & du Syriaque en Crec\ Au dou:(iemé ^Mimi fur 
fiecle , un Moine Français nommé Dom Jean , de ^^^ M/^Da* 
VAbbave de Hautefelve^ le traduifit du Grec en tatim ^'^^t.del'M* 
Sur la fin de ce même fiecle un nommé Herbers le mit 
du [.atin en langue Romane , ce qui le répanéUt en 
France* Quelques^-uns de nos Poètes s'amuferent à le 
rimer ^ & j'ai trouvé dans Us manufcrits de la Bi^ 
bliotheque du Roi deux de ces verfions en vers. Depuis 
il fut mis en profe moderne & impritné* Il a été tra* 
Tome //, T 



^90 F' A B L t A U X 

duit en Allemand} il Va été en Italien fous h nom 
du Prince Érafius , & cette traduHion a été retraduite 
en Français & en EfpagnoL On Va imprimé en Latin 
fous le titre de Calumnîâ NoyercalL En un mot , ce Ro^ 
mon y qm aujourd'hui prohahUment eft perdu dans 
TInde , fe trouve dans prefque toutes Us langues & 
soutes tes Bibliothèques S Europe* Mais Von conçoit 
qu'avec ces tranflations fi multipliâmes ^ il a dâ bien 
changer fi^r la route. Dans toutes cependant le fonds 
principal efi le même* Un Roi veuf s*efi rema' 
rié en fécondes noces , ù il a du . premier Ut un 
fils dont il a confié l'éducation â fept Phikjbphes ou 
Sages* La nouvelle Reine devient arnoureufe du jeune 
Prince , & cherche à le fédidre. Rebutée par Itdy elle 
Taccufe auprès de fon père » qui U condamne à mort % 
mais un des Inftituuurs arrive ; il raconte une hiftoih 
dont la morale eft quilfaut fe défier des apparences^ 
& lafentence eft révoquée* La Reine le lendemain vient 
en raconter une autre qui détruit Veffet de celle du 
Sages ^ conféquence , nouvel arrêt de mort. Lefoir^ 
nouvelle réponfe iun des Infiituteurs^ & nouveau par- 
don. Le procès dure ainfi pendant fept jours , ce qui 
fait quatorze hifioires.jiu bout de ce temSj le fils trouve 
moyen de fmre recormaître fon innocence ^& la Reine 
eft condamnée* Tel eft le canevas du Dolopatos che\ 
tous Us TraduBeursm Mais tous fe font cru permis 
d!y faire des changemens , d'en fupprimér quelques 
hiftoires , ^en {jouter d^ autres ^ & de rhabiller chacun 
â la mode de leur nation^ Les uns mettent la fcine 



O C Ô M 1? fi $♦ Ûpl 

JfbtiS Cytus , ê autres fous Domitien , ceuie ^ ci foui 
Vtfpafitn^ ceux-là foUs Nourfchirvan^ Le nom du fils ^ 
€êlui de la mère y ceux des Gouverneurs varient dé 
même dans prefipie tous* Les Orientaux fur *- tout ^ 
ijui rarement fe donnent ta peitie de traduire un livre 
fans y ajouter du leur , ùnt tellement amplifia éelài^ 
ci , que defept journées dont il était ùompéfé dafts to*» 
riginal , ils tant fait monter à quarante ; & c*eJÊ ainjt 
que nous ta donné M* Galaûd^ fous le titre des Qua^* 
rante Viiirs, dont il n^a pourtant traduit que tés Contei 
les plus jolis. îl eft affe^ difficile , au milieu de tous 
ces déplacemens , de reconnaître les Cames primitifs 
de Sehdebad, Je pourrms dire la même ckofe de ceuot 
de JBid-Paï^ & de tous les Contes Orîemaux que foi 
accafion de citer ici comme imités paf les Tablier si 
Il efl sris'Certain qtiily en a dans ce nombre qui font 
pojiérieurs à ceux de nos Poètes , & qm peut - et ri 
viennent d^euxm ^ En Europe les Màhométans étaient 
en exécration ^ on ne prononçait leur nom qi^avec hor^ 
teur. Quand on eft tnflrùit de Vhiftoire des Croifades ^ 
on fait qiCen A fie ce ri a pas été toujours la mime 
chofe 9 & qu*il y a eu des intervalles de paix , pen^» 
dant lefquels les deux nations fe fom réunies par des 
alliances ^ des /êtes , & toutes les apparences de Ta^ 
mitié la plusfincere. Cefi ainfi que nous connûmes Us 
vfages arabes y dont une infinité firent tranfpldrués 
en France ; c^eft^ <ùnfi que quelques <- uiïs des chefs 
de cette nation apprirent à eJUmer notre Chevalerie , & 
voulurent être wmés par des Chevaliers Chrétiens / 

Ta 



2pa Fabliau:!^ 

& comme nos Poètes , dans ce commerce mutuel i s^ap» 
proprierem plujîeurs de fes Contes , il fe pourrait 
très - bien quUUe en eue auffi adopté quelques-uns 
des nôtres , qui aujourd'hui Je trouvent également , & 
dans nos Recueils ^ & dans les fiens. Mais comment 
les reconnaître & le^ difiinguer ? Dans ce doute , fai 
pris le parti le plus généreux ; celui » comme faiàc 
plus haut , d'attribuer généraUment aux Orientaux 
tous les Fabliaux quelconques que je rencontrerai 
dans leurs ouvrages. Je Vai déjà fait pour le Lai 
'd'Arîfiote , pour Us Cheveux coupés , &c \ fai donné 
â Sendebad le Mari qui enferma iâ Feinine , parce 
qu'il efi dans U Dolopatos moderne , &je lui accorde 
par la même raifon , les trois Fabliaux fuivans , qui 
s*y trouvent aujjt. 

. Le premier n'efi pas trop fait , non plus que celui 
qu'on vient de lire ^ pour être cité en exemple par 
des Sages ; mais de tout tems les gens d*un âge mûr 
ont fût conjijîer la fageffe à fuir les femmes ^ & 
les vieillards â en dire du mal. 



V 



NOTE. 

{d) Ce titre antionce une tour , 5c dans ]e Conte II 
fte s'agit que d'une maifôn. Ces deux mots font ici 
employés comme (ynonymes. On peut (ê rappelier ce 
jui a été dit fiir les tours dans le Fabliau d^Hippocrate. 



bu C o H T 1 lif. a^j 



LE CHEVALIER A LA TRAPPE. 



Jadis, dans le Royaume de Montbergier ^ 
un Gentilhomme fort riche , boa Chevalier 
errant , & renommé par fes hauts faits d'ar- 
mes , eut, pendant fon fommeil^ un rêvé 
bien (îngulier. Il fongea qull voyait une 
belle Dame , & qu'il Taimait. Le pays & le 
nom ne lui en furent pas révélés , il dft vrai : 
mais l'image en était reftée fi profondément 
gravée dans fa mémoire , les traits , lorfqu'il 
fe réveilla, s'en repré&nterent à lui d'une 
manière (î diftinâe , qu'il fe flattait de la re- 
connaître fan^ peine ^ en quelque endroit de 
la terre qu'elle pût fe trouver. Par un autre 
prodige non moins étonnant ,. il arriva que 
la Dame , de fon côté , rêva qu'elle aimdt 
un Chevalier ; & quoique le nom lui en 
reftât de même parfaitement inconnu ^ îk 
figure néanmoins l'avait frappée aufli ^ au 
point de ne pouvoir jamais l'oublier. 
AiTurément je tiens que celui-là n*a point 



1^ F A B £ f A t; X ^ 

la tête trop faine qui , d'après un rêve , en* 

treprend une aventure, C'eft cependant ce 

que fit notre Chevalier* Pour mettre à fin la 

I fienne , il prépara fes équipages , chargea un 

,♦ Cheval de rouflîn * d or & d*argent , & fe mit en route, 

bagage, 

• {^luuçurs mais fe paflôrent ainfi à courir inu^ 
tUement les chemins , fan« que pour cela il 
interrompît fe$ recherchas ^ ou qu il perdît 
f fpérance, £nfin ^ il trouva ^ prè$ de la mer ^ 
un Château dont le^ murs d'enceinte étaient 
nouvellement bâtij^^^ & qui avait uuq tour 
extrêmement forte ^ épaiâç de trente piedç , 
& haute de la pot tée du (fait. Le Seigneur 
de cç lieu ^tait un Duc puiflant , mais ja^ 
loux , qui , mari d\me belle femme , la tenait 
enfermée dan^ cette prifqn fous la g^rde de 
dix -huit pojrteSj, garnie^ chacune de deux 
gro(Fes barres & dNine bonne ferrure. Il nci 
3'en fiait qu a lui feul pour les^ fermer au les 
ouvrir. Toi^uFs il en portait les clés fui" 
lui , & il n'y ^vait perfo^ne fiy- la %^tt au^ 
quel il eût ofé lea laiffer en gardo<^ 

En entrant dans la Ville . le Chevaficp 
}ett% par hazard les yeux fur la tour , & vi( 



au C c w T 1 s. a^j- 

la Dame de fon rêve ^ celle-là même qu'il 
cherchait avec tant de peines , & qu'il aimait 
fans l'avoir jamais vue. Elle favait auffi ap* 
perçu de loin , & venait de te reconnaître» 
Feu s'en fallut même quelle ne l'appellât^ 
tant l'amour & la joie troublèrent fes fens ; 
mais , dans la crainte de foti mari , elle fe 
retint » & iè contenta feulement , pour inf- 
truire le Voyageur de la (ênfation qu^il lut 
avait faite ^ de chanter à haute voix une 
chanfon d'amour. Celui-ci , quoiqu'il brûlât 
d'envie d'y répondre j feignit , pour ne point- 
nuire à fou projet y de ne rien entendre. Il 
fe rendit au Château » & (è fit préfenter au 
Seigneur ^ qu'il pria d'accepter (es fervices ^ 
fe donnant pour un gentil-homme qui ^ dans 
un tournois , ayant tué un Chevalier ^ s^étaît 
vu pourfuîvi par te$ parens du mort ,. & 
obligé de quitter fa patrie, «c Soyez le bien 
31 venu 9 répondit le Duc s je fuis 'en guerre. 
99 dans ce moment contre des ennemis qui 
y* ravagent ma terre ^ vous pouvex m'être: 
» utile, & j'accepte vos oiFres».. 

Dès le kndcmaîn, ta valeur du^ Cheva- 
Ret fut employée.. Son bras. , qu'amour anL- 



ap5 FABttA'o* 

inait , opéra des prodiges. £Ji moins de trcûf 
piois les ennemis du Duc furent tou^ tués 
OU prifonniers , le pays délivré St les che- 
mins libres. Le vainquçur , en récompenfe , 
fut fait , à fon retour , Sénéchal de la Terre 
& de l'Hôtel ; & ce fut alorç qu'il s'occupa 
fe'rieufemçnt du psp]et qu'avait formé foti 
amour , & d«s (Doyeq? ^ç pénéttçr jufq^i 
la DuçhefTe. 

Sous je ne faiç quel prétexte- , qui , au 
re&e t ne Ivi fut pas difficile à imaginer , il 
demapdii 9P Duc un petit emplacement dans 
le verger , avec 1? permiffion d'y bitir une 
fhaifonnette 9 fon ufage. On le, lut accprda 
fans peine, Il fe fit donc conftruire , le plus 
près qv'il put de la tour , mais point alTes 
cependant pour allarmer le jaloux , iin peôt 
jj, logement ^vec hériAfon * & pQtte de der^ 
"= riere. Quand tqut fut achevé fif le toit cou- 
vert , il gagna le Maçon à force d'argent , & 
lui commanda un conduit fouterravi qui , de 
fa çhantbre allât foutît fous la tour, l^'ou- 
vrier mit onze jours à finir fqn ouvragQ. 
Arriva ^u plancher , il le perça , & y pra- 
tiquai qq« tr^ppç &itie ^vflç tant 4'art» * qw 



tou Conter. ap7 

fièrmait fi bien , que l'œil le plus clair-voyant 
neût pu la deviner. Alors le Chevalier le 
tua< Il eft vrai que ce. fut dans la crainte 
d en être trahi & pour plus grande sûreté 
du fecret j mais nlmporte , fon motif n ex- 
cufe ' pas fa mauvaife aâion , j'avoue qu il 
fit mal. 

Il ne lui fut pas difficile ^ après cela , de 
pénétrer dans la tour,, d'y voir fa Dame , 
&d'en obtenir ce quelle brûlait d'accorden 
Quand il fortit » elle lui donna pour gage 
de & foi une bague qu'elle avait reçue du 
Duc 9 & dont U pierre valait bien dix marcs 
d'argent. Le Chevalier , qui avait en tête un 
autre projet par rapport à l'époux , fe rendit 
auprès de lui en la quittant ; & dans la con^ 
verfation il eut foin plufîeurs fois de laiffer ^ 
comme par bafard , appercevoir fa nouvelle 
bague. Cette vue frappa le jaloux à un tel 
point , qu'il changea de couleur. ]^1 eut la 
prudence pourtant de ne faire aucune queflion 
à fon Sénéchal : mais il alla auffi-tôt à la touc 
interroger" la Duçheife fur cette aventure, 
{/'Amant s'en doutait. Il courut , pour 
prévenir te ; Pue > à fw fouterçein \ & 



»p9 F /A B t I 1 U X • 

pendant que celui -ci ouvrait & refernaaît 
bien exaâement , Tune après l'autre ^ (es dix- 
buit portes , il eut tout le tems d'entrer par 
U trappe , & de remettre la bague. La pre^ 
miere phrafe de Tépoux fut de demander à la 
voir« A cett^ propolîtion la DuchefTe aifeâa 
d'abord une grande furprife. Néanmoins , fur 
une nouvelle inftance de fon mari, accom-' 
pagnée de colère & de menaces , la Dame , 
ians répondre une feule parole , fans paraître 
vouloir pénétrer fes raiibns , ouvrit le xoffrev 
où elle venait de remettre la bague , & la 
lui préfenta. Cela fut fuffilant pour le rafFu- 
rer & diffiper tous (es foupçons. Il imagina 
que le Sénéchal apparemment avait trouvé 
uae pierre pareille à celle de fon époufe » 
& dormit trè$*paifiblement« 

Le jour fuivani , Tenvie lui prit d'aller 
chafler dans la foret , & il dit au Chevalier 
de s^apprêter à le fi^ivre, m Sire , ayez la 
33 bonté de tetea àifptnfer^ répondît ce- 
ft> luî - ch Ma mie vient d'arriver à Tinftant* 
»> Pendant mon abience elle a fu ménager un 
» accommodement avec mes ennemis : & cette 
^ nouvelle , qu elle s'eft chargée de m'âp.- 



ou C O N T 2 ft 2p5^ 

§ 

s> porter elle-même , me force à quitter votre 
'> fervice & à partir dès demain ; mais , Sire , 
» elle fouhaice vous remercier de Vos bontés 
>^ pour moi , & vous prie de venir ce foîr, 
)» au retour de la chaiTe y fouper avec elle »• 
Le Duc le promit. Or , c*était-là un piège 
qu'avaient préparé enfemble le deux Amans; 
& cette prétendue mie avec laquelle il de- 
vait fouper n*était autre que la Duchefle 

çlle-^méme* 

Sur le foir elle fe rendit par la trappe 
au logis du Chevalier» Elle y trouva des ha- 
bits magnifiques qu^ll lui avait préparés pour 
la déguifer un peu» 

Le Duc 9 quand il entra avec fes gens , 
vit une Dame , belle conune une Fée ; vêtue 
d'un beau drap de frife , & portant une guimpe 
de foie fur la tête ^ deux anneaux à la main 
droite y trois à la gauche , une ceinture d'ar^. 
gent à franges , & un manteau bordé dé drap 
d'or. Le Chevalier la lui préfentant |3tar la main « 
lui dit : <c Si)te , voilà ma mie ^ celle que 
» f aime uniquement , & que f efpere pouvoir 
^ biwtPt çpoufer 3>. A peine le Duc Teut-î^ 



500 Fabliau* 

cnvifagée, qu'il crut reconnaître fa femme. 
lUrefta interdît. Là Dame ih mit à table 
fans paraître s en appercevoir. £Ue le fit af* 
feoir à fes côtés , elle le prefTa de man^r : 
mais il ne lui fut pas poflible d'avaler un 
morceau. Un million d'idées confufes lui pat- 
faient fucceffivement par la tête. Pendant le 
fouper il eut continuellement les yeux fixés 
fur elle comme un homme enchanté , & paflà 
tout ce tems à deviner comment on pouvait 
fortir d'une tqur fi haute , fi ép^e & fi 
bien fermée, 

Dès qu'on fut levé de table , il fe retira 
pour aller de nouveau s'affurer de ce qu'il 
craignait. Iol Puchefle aufli-tôt quittant à la 
hâte fes beaux habits , remonta par la trappe , 
& fe mit au Ut , où elle feignit de dormir. 
Ce fut une furprife bien agréable pour lui > 
lorfqu'il eut ouvert & vifité toutes fes portes , 
^e trouver fo^ époufe couchée. Il crut qu'il 
en était de cette aventure comme de l'autre , 
& que dçux femmes , après tout , pouvaient , 
auflî - bien que deux bagues , fe reffembler. 
Cette idée le. tranquillifa tout-à fait. Il fe coi^^ 



ou C O N T E 5. 301 

thaà fon tour & palTa la nuit auprès de la 
Duchéffe.. Hélas ! c'était la dernière quil 
paflait avec elle» 

Le ChevaKer avait tout préparé d'avance 
pour fon départ* Un vaifleau fretté fecrctte*^ 
-nment l'attendait dans le port. Le vent lui 
était favorable » & tout fécondait fes deffeins. 
Le lendemain, au moment où U Duc allait 
fortîr pour la melTe , il vint prendre congé 
de lui , & le pria refpeâueufemçnt de lui 
accorder une. dernière grâce ; celle d afiîftet 
à la cérémonie de fon mariage* Ma mie exige 
que vous approuviez notre union , lui dit-il , 
ôc je dèCre moi-même recevoir de vos main^ 
mon bonheur. Sur la réponfe favorable du 
Duc , il courut chercher la Ducheife , qui 
Taittendait chez lui. Elle vînt couverte d'une 
cappe , & déguifée de fon mieux. Deux Che- 
valiers la conduifirent à TÉglife , où le Duc, 
abfolument guéri de fes foupçôns , la pré- ^ 
fenta au Sénéchal , qui Tépoufa. De l'ÉgEfe 
les nouveaux époux fe rendirent au valffeau 
fur lequel ils allaient partir, Le Duc, avec 
toute fa fuite , voulut les y accompagner 
lui-même, Il donpa^ poux moatei:^ la main 



à l'époufée^ plaîfanta beaucoup fur fajôiè^ 
quelle ne déguifaît pas , & lui dit adieu 
gaiment. Mais les plaifanteries ne durèrent 
pas long-tems. Rentré dans la tour , il fut 
bientôt à quoi s'en tenir fur cette mie qu it 
avait mariée , & qui était fi aife de partir ; 
& il ne lui refta que la honte Se le chagrin 
d avoir été toîdrdement dupé. 



£ St trouve dans les Amans heuremc , p. îfm 

J Et dans Us ÛEUlets de Récréation ^ p. io$ y où il e/l 

I dnfigarén 

^ Dans /icfj Contes Tanares, pat GutuUtu^ r, | , un 
Derviche emploie ce ftratagimc vis^d-vis £un Perfaxt 
extrêmement jaloux de fa fsmme , pour le défabufer , 
& lui prouver que toutes les précautions de lajaloufid 
peuvent devenir inutiles , quand on le veut kiem 

Dans les Facétieufer Jo^urnées,/! 34 ^ v». un Jeune 
homme y fous prétexte dé faire échapper un de fes 
amis qui eflt dans V embarras y emmené ainfi la femme 
de fin hôte y ù fe fait conduire au vaiffeaupar Fhàii 
hù'-mémem 
Idf Dans Mafûcclo y p, 144 , part. 4* 



OUCONTKS. 305 



LE CHIEN ET LE SERPENT» 



/ 



A, Rome jadis vivait un homme fort rîcha 
qui était Sénéchal de la ville , & qui avait fou 
palais & fa tour contigus aux murs» Son 
époufe , Dame refpeâable d'ailleurs par (a 
naiifance & fa vertu , depuis neuf ans qu'ils 
étaient unis ne lui avait pas encore donné 
d'héritier. Elle paraiflalt même condamnée à 
la ftéfilité , & ce malheur les chagrinait beau- 
coup. La dixiemie année enfin la Dame vie 
lever fa ceinture , & 5 après une groflefle 
heureufe ^ elle accoucha d'un beau garçon 
qui combla de joie & le perè & toute la 
ville ; car fî le r mari istait aimé pour fa 
loyauté » pour fa juftice & fa courtoifîe , 
Tépoufe ne l'était pas moins pour fa piété 
charitable & (a douceur. Ils ne is'occupérent 
plus l'un & l'autre que de la confervation 
de cet enfant chéri. Tous les. foins que font 
capables d'imaginer des parens tendres , il les 
éprouva; &^ outre la nourrice qui Tallai* 



I 

504 F_A B L I À U X 

tait , deux autres femmes encore furent def- 
tînées pour lui feul. 

Le Sénéchal avait chez lui un oursr qu'il 
tenait dans fa cour attaché au péron. Les Ro- 
mains , le jour de la Pentecôte ^ voulant fe 
divertir , vinrent le prier de le leur prêter pen- 
dant quelques heures pour le faire combattre 
contre des chiens (a). Il y confentit volon* 
tiers 5 & on emmena lanimaK Le lieu deftiné 
au combat était une grande prairie le long 
du Tibre* Cardinaux , Chevaliers , Prêtres ^ 
Bourgeois ^ femmes en beaux bliauds y toute 
la ville enfin s*y rendit ; les uns amenant des 
chiens de chaflë 5 les autres des . braques > 
ceux*ci des mâtins des rues 5 ceux-là de gros 
chiens de Boucher. Le Sénéchal lui-même , 
pour amufer fon époufe , l'y conduifit* Tous 
fes donieftiques y allèrent » & il ne refta ab* 
folument dans Thôtel que les trois femmes ^ 
& un jeune chien charmant ^ de douze à treize 
mois , que fon maître aimait beaucoup y & 
qu il avait enfermé avant de fortir , de peur 
que par attachepient l'animal fidèle n'eût 
* youlu le fuivre auflî. 

Mais les femmes ne fe virent pas plutôt 

feuks 



O If C t) K ï 1 i. 50/ 

feules que 1 ennui les prît^ Ces aboîemëhs^ 
ce bruît , ces Cris de* jdie qu'elles entendaient 
tout près d'elles , venaient les teurmehter. 
Elles ne purent réfîfter à la curiofîté ; Se 
après avoir couché & èndotmi Tenfant^' elles 
pofetàit le berceau à terre ^ & montèrent 
toutes trois au haut de la tour pour voir le 
combat Elles ne prévoyaient gueres tout ce 
que Cette négligence allait leur coûter dé 
chagrins^ 

. Un. gros felpetit qui habitait Une des cré-^ 

vailes du mur'fortit pendant ce terni de fon 

trou i' Ml pénétrant jufqu'à la falle ^ s'y gliHk 

par la fenêtre. Il vit te bel enfant , plus blanc 

que la fleur du Us ^ doucement afToupi ; & 

s'avança ppur le dévorer. Le chien était cou-» 

çhé fur le lit des gouvernantes , mais il 

veillait. A l'afpeû du danger , il s'élance au-^ 

devant du < berceau , fe jette fut le lAonftre 

qu'il attaque avec courage , & bientôt tous 

deux font couverts de fang* Dans Ce conflit 

le berceau fe renverfe ^ mais fi heureufement 

que Tenfant , fans avoit reçu aucun mal , & 

xnéme fans fe réveiller , s'en trouve tout-à- 

fait couvert. Enfin , après de longs efforts , 

Tome II. V 



.\ 



50^ FABLiAUt: 

le généreux petit animal. vient à bout de (aifîf 
adroitement fon ennemi par la titc. Il la lui 
écrajle , & le tue s puis il rem(xite fur le lit 
pour veiller encore , car il voyait tnen qu'il 
ne lui était pas poffit^e de relever le berceau. 
Quand le combat de Tours fut fini , & que 
les Speâateurs commencèrent à s'en retours 
ner , les trois femmes defcendirent de la tour. 
A la vue de ce berceau fanglant & reaverfé, 
elles crurent que le chien avait étranglé leur 
nourrifTon ; & fans rieh examiner', tant elles 
furent confternées , fans ofer attendre le re- 
tour ài^ parens , fans fonger même à rien em* 
porter de ce qui leur appartenait , elles fe 
fauverent à la hâte , dans le àsX^fàxa de s'enfuir 
du pays. L'e£Proi les avait tellement troublées 
qu elles prirent încoofîdérémeiM: lé chemin 
même par où revenant la mère , & . ce fut le 
prexnier ot^t que cellé-ci rencQntra». Au dé- 
fordre qu'annonçait leur vifage elle les arrêta 
toute épouvantée, ce Ot^ allez-vous , s'écria- 
aj t-elle ? Qu eft-il arrivé ? Mon enfant eft-il 
3) ' mort ? Parlez , ne me cachez rien ». Elles 
fè jetterent à fes genoux pour implofer fa 
miféricorde ^ & lui avQuerent qu ayant eu 



e U C ON T « & 507 

rimprudence de quitter un moment Ton fils » le 
chien pendant ce tems Tavaît étf angle. La Dami» 
à ces mots tomba de cheval fans connaiflance* Le 
Sénéchal qui la fuîvait , arriva dans le moment» 
Il la trouva pâle & mourante , & demanda quel 
accident avait pu la réduire en cet état. A la 
voix de fon mari elle ouvrît les yeux , & 
s^écria : ce ah ! Sire , vous allez partager mon 
p> défefpoir. Ce que j'aimais le plus après vous, 
d> ce fils que mes prières avaient obtenu du 
9 Ciel , & qui fàifidt votrebonheur & le mien^ 
9 il eft mort» Lé chien que yovcs élevez Ta 
d9 dévoré^). Cette nouvelle firappa le père 
comme un coup de foudre ; il^ne répondit 
rien , & machinalement courut i la chambre 
de fon fils. 

A peine eut-il ouvert la porte que le chien 
vînt fauter à lui , pour le lécher & le carreifer. 
Malgré la douleur de fes bleflures» le, bon 
animal lui exprimait fa joie p^ mille cris tou^ 
chans ; on eût dit qu'il était fenfîble au plaifîr 
d'avoir rendu un fervice à fon maitre , & qu il 
regrettait de ne pouvoir parler , pour lui 
raconter cette douce &i délicieufe aventure» 
Le Sénéchal le regarde; il lui voit le mufeau 

Va 



\ 



5^8 F À B r ï A u ir 

enfanglanté ; & dans fa colère aveugle 9 
trompé par ces fignes apparens du crime , il 
tire fon épée , & lui abat la tête. Il va enfuite 
fur le lit des femmes déplorer' fon malheur* 
Mais tandis qu'il fe livre . au. défefpoir , Ten- 
fant fe réveille & pouffe un cri. Le père s'é- 
lancé pour volier à fon (ècburs ; il fouleve le 
berceau y & voit , ô douce furprïfe ! fon fils 
^u'il croyait mort , & qui lui fourlt. Il crie ^ 
il appelle. Tout le monde accourt. La mère 
tranfportée prend dans fes bras Tenfknt chéri ^ 
£é rie lui trouve ni bleffurë ni coup. Des lar* 
mes de joie coulent alors de tous ks yeux. 
On cherche, on examine; onapperçoit enfin 
4d2Lns un coin de la chambre le . corps du fer^- 
pent, dont la tête écrafée offrait l'empreinte du 
cofnbat & le témoignage de la viâoire du 
chien. Il ne fut pas difficile au Sénéchal de 
deviner quel éidit )e- fauveur de fon fils bien 
aimé.'Hélas l.pour récompenfe, il Tavaittué de 
fa rnain^ Ses regrets furent inexprimables. Il 
pleura long-tems fa faute , & fe condamna , 
pour Texpier, à la même pénitence que s'il 
/eût été coupable de la mort <l'un honunei 



OIT C «N.T.E *. jPjf 



. Imité dts TahUs ât Bià^Pdi ( Voy. '• 3 > /^« H^ 
tfaÀuBïon de M* de Cardonne )• Mais dans V Auteur 
Indien , au lieu d!wi Chien c'efi une Belette qui tue 
le Serpent , &je n* ai pas befoin de fairefentïr à mes 
leHeurs quelle différence d^ intérêt produit le choix de 
Vun ou de T autre animal. Comme on prend part au- 
combat de ce Ckien fidèle pour fauyer le fils de fort 
maître f Quel plaifir on reffent de le voir vainqueur t 
Le moment où il remo)ue fiir le Ut ^n de veiller 
encore , celui oie il accourt témoigi%er au Séhéchalfct 
joie & fon bonheur fi)nt de ces traits di-femiment , der 
ces tableaux touchons qui parlent à i'ame. Quand pour 
prix de fi>n fervice on lui voit^ abattre la tête ^ on tk 
peine à retenir fes larmes. EH bien ! ce Fabliau fi naïf y, 
fi bienconté yfiintéreffant ^je n^ eu pas eu dix vers à- 
en retrarwher» 

Se trouve dans le Recueil de Sanlôvino , vx. Joum^ 
première Nov. 

Dans les Fac^tîeu&s Journées, /^w 287^9 v^m 
Dans tes Fables traduites librement de TAlnghis^. 



N T E. 

{a) Les combats d^anunaux étaient un dés^ fpeâacrè^ 
fue les Rois donnaient quelquefois au peuple à leur* 
CQiusonaèment ou aux. grandes. fàest On voit par pâ^ 

V3^ 



JIÔ T A B L l  V'X^ 

£eun~Romau qu« cet amulèmeitt Edfâit âurent parât 
des diTeniffemens de nâcei ; 6c ce genre de plaifir con- 
venait â une Nobleflê dont Ituù^e goftt était la chaflè 
tt la guerre. Il 7 a encore  Paris de cet combats poui 
U peuple le joui dot grudei fêtes 



ou C O N T s s. 311 



DELA FEM ME 

QUI VOULUT ÉPROUVER SON MARÏ. 



Jl, îï France ^ dans une ville que je ne 'vous 
nommerai pas^ vivait , il ny apas vingt ans^ 
un très- vieux Baron qui paflait au loin pour 
un homme fage & de bon confeiU Comm6 
il était garçon, & qu^il pofledait une terre 
fort confidérable , fesamis le prefTerent de 
fe marier. Rarement verrez-vous un vieillard 
en venir-là fans faire une fottife. « Trouvez 
3» moi femme qui me plaife, dit celui-ci ,& 
a> je vous promets de la prendre 3». Les amis 
lui trouvèrent une jeune perfonne , blonde ,, 
bien-faite & belle à ravir. Dès qu'il 1 eut vue^ 
il en devint amoureux, & la demanda en ma«> 
rkge ; mais fe vous ai déjà dit qull était vieux 
& caifé ; Se ce n'était pas là tout - à - fait ce 
qu^eut défiré la poulette^ Elle prit patience 
néanmoins pendant un an touât entier; quoH 
qu'elle fût fort fouvent bien tentée de la 
perdre* Au bout de l!«uuiée enfin ayant reof- 

• Y ^ 



'^i« F A » r; I A Vf * 

contré fa mère au fortir de TÉgliTe : « Voui 
3» favez , lui dit-elle , quelle forte.de mari vous 
» m avez donné; je vous prévieris que fen 
P fuis laHe^ & que faî réfolvi de f^re up 
» ami ». La mère employa, pour la détour-» 
ner d'un projet auflî dangereux, beaucoup 
de 'bonnes raifons i mais lorfqu elle vit fes 
repréfentations inutiles , çUe lui dit : « Ma 
^ fille , fuis au moins le confeil que je vais 
V te donner. Tu vas avoir befoin, fi tu ne 
9 veux pas te rendre malheureufe , d'un mari 
?> qui foit débonnaire. Ayant de lui faire in- 
» jure , tâche de t'affurer s'il lendureraj-fonde 
9> fon caraâere, t^nte fa patience par quel-r 
■9 qu'épreuve, çn un mqt vois jufqu où peu^ 
p> vçnt aller fa colère & fon humeur. J'y 
7> confens , répondit la fille. Dans fon verger 
9» eft un arbre que lui-même a planté <ie fa 
9 main« Il aimç à venir s'y afleoir à l'ombre, 
9> & fouvent il m'y conduit pour caufer avec 
P lui ^ & jouer aux Tables ; je veux l'abattre , 
^ & voir ce qu'il en dira. -*- A la bonnes 
s> heure ; mais prends biQH gard^ auparavant 
a» de t'«n repentir ». 
Quand la jeune femme rentra ^ le sùm 



i&'U C ONT E S. 31^ 

iStait à la chafie. £lle appella un valet à qui 
;^Ue ordonna de prendre une hache & de la 
fuîvre au verger. Arrivée à l'arbre ; « coupe 
» ceci , lui dit-elle» '^ Quoi , Madame ! Tar- 
^^ hre de Monfeigneur ! non , certes , je ne le 
» couperai pas, ^-— Obéis , te dîs-je, je le 
» veux 55. Sur le refus réitéré du valet , elle 
faifit la hache 9 frappe à droite & à gauche , 
& fait tant qu'elle abat l'arbre ; puis elle 
remporte. 

Le Baron rentrait dans le moment. Il voit 
fa femme chargée de ce fardeau y Se lui de^ 
mande ce qu elle porte. <c Lorfque je fuis 
>3 revenue de TEglife, répond-elle , on ma 
^* dit. Sire, que vous étiei: forti pour chaflen 
99 Dans la crainte que vous ne rentrafCez 
^ mouillé ou morfondu , }'ai vouhi vous 
99 tenir du feu tout prêt; & n'ayant point 
9» trouvé de bois coupé > )'ai été moi-même 
99 en couper au verger. — Eh ! quoi. Ma* 
?9 dame » c eft ntofn arbre chéri , celui que 
|9 f aimais de préférence , vous le favez ! -^ 
*9 Je n'y ai point fait attention , Sire , & tf ai 
99 fongé , je vous l'avoue , qu'à votre fanté. 
n -^ Un pareil oubli ^ Madame 9. a fort dft 



5î4 Fabliau*^ 

r> quoi m'étonner ; mais je cbnfens , pour le 
)3 bien de la paix , à ne point l'approfondir , 
9a & veux bien vous excufer (ur votre motif >'• 
Il n'en dit pas davantage^ & contint fa colère. 
Le lendemain la Dame alla retrouver fa 
mère , & lui raconta ù proueilë de la veille. 
• — ce Eh bien ! ma fille , qu'a-t-il dit? — Rien. 
»> Ses yeux dabord femblarent annoncer 
91 quelque orage; mais il sTeft calmé tout-à^ 
9> coup 9 U eft devenu doux comme, agpeau , 
93 & lui-même a fini par m^approuver. Ainfi » 
») à préfent que me voilà fûre de fa bon- 
M homie , & que je n'ai sien à craindre ^ je puis 
9> en fureté 5 commei vous voyez, faire un 
P3 ami* -^ Ma fille , encore une fois , ne t y 
9> fie pas« Je ne fais ^ mais j'ai un preffenti- 
^ ment que tu tft repentiras def ta folie» Le 
)> Baron iva pas Tair auffî aifé que tu le pré^ 
ao tends 9 & fi tu veux me croire ^i tu Tc^ 
» prouveras encore. <— Je le veux bien pour 
a;», vous contenter , fie void ce que je ferai. II 
»> a une petite levrette ^^qull aime comme 
n fes deux yeux , à laquelle lui-même .it 
99 donne tous les jours à manger , & qu^ît 
m Eut tous les foiri coucher dans {on U& 



\ 



o u C o K T B $. , 5iy 

•^ £n un mot , c'eft une paffion fi tendra 
^ que fi quelque domeftique , mêaie pat 
» mégarde , la fàîfaît crier ^ il ferait ^ je croîs , 
99 chafle a rinftant. Je la tuerai en fa pré* 
92 ience y ic nous verrons ce qui en arrivera^ 
5, — Soit ; & puîfle-t-il n en rien réfulter 
»> pour toi de fôcheux3>. 

L'époufe à fon retour trouva que le Baron 

était encore aux champs , comme la veille^» 

Elle fit allumer un grand feu ; après quoi 

elle couvrit le lit d'un beau tapis (a) ^ ic 

eut foin d'embarraiTer toutes les chaifes avec 

différentes robbes. Quand le Vieillard rentra , 

elle alla le recevoir à la porte , lui ôta elle* 

même fa chappe & fes éperons , lui mit fur 

les épaules un manteau d'écarlate fourré de 

vair 9 & le fit aflèoir auprès du feu. La le « 

vrette ) après être venue le carreflèr , fauta 

fur une chaiiè i fon ordinaire , & ie coucha 

par conféquent fur une éts robbes de là 

Dame* Gelle*d apperçoit dans le moment 

un Bouvier qui revenait de la charrue. Elle 

lui arrache le couteau ^u'il portait à ia 

ceinture ( ^ ) ^ & en vient frapper la chienne 

9,V«ç tant de force que Iç ^g eh rejaillit fuf 



^rS , Fa 1 ri !à v t 

fon péliçon. Le mari fe levé en fureur. «cCoiw^ 
79 ment , . JVfcidame ! vous ofez égorger ma 
35 levrette ,, fc en ma préfence ! — Sire , 
w ceft queje ne puis rire^ comme vous, de 
» ce ^e gâte & endommage ici tous les 
» jourfi la malpropreté de cette bcte. Voilà 
• » une cotte que je n'avais mîfe quune fois, 
»3 regardez comme elle me L*a accommodée. 
» En vérité cela eft fort agréable. — Ma- 
>> dame , c'eft la féconde fois^ qu'il vous ar- 
7% rive de chgrcher à me déplaire. Que ce 
99 foit la dernière , je vous prie ; & f^tes-y 
3» férxeufement attention ; je n% vous le dirai 
n pas davantage. -— Je fens bien , Sire ^ qus 
3> je vous ai privé de auelque chofe que 
93 vous aimiez : mais pmfque je vous ai 
D3 déplu 5 je vous en demande pardon , & 
» me foumets à votre colère n.. En même 
tems, pour voir quel eifet produiraient des 
larmes fur le cœur du Vieillard , là traîtreflè 
^ mit i^fanglotter & à pleurer. Il fut touche 
de cette apparence de douleur ; il embrafBi 
fa femme , lui pardonna, &ne pafla plus de 
l'aventure le refte de la foirée. 
Le jour fuivaent ^ nouveau triomphe à 



ou C O N T .ï'ï* 5^3^ 

raconter , & par conféquent nottveile vifite à 

la mère. << Madame , c ea eft. &i£v & • dè& ce 

» jour je prends :un amL *— Tu ne vei« 

.39 donc pas renoncer à ton projet ? — Non .^ 

•> certes. ~ Il eft fî aifé cependant d'étc^ 

.99 raifonnable. J'ai plus du Rouble dô'tai» 

a» âge , ^ jamùs ton père > tu lel f^s , n'a: eu 

» le moindre reproche à me £drè. r-*- Oh ! M 

» y a entre nous deux bien de; la différence* 

9> Mpn père était jeune quand il Voui^ époulà , 

» & vous n aviez point d^ raifonç. p«o*ur vous 

>> plaindre de lui ; mais ^ moi ^ vous favez 

»> quel mari j'aî.^ Enfin ]ç veux quelqu'un qui 

3» me confole. -— ' Es-tu décidée fur ton 

a» choix ? — Aflurément. Il . y a long-tems 

9» déjà que Guillaume iiotre Chapelain m'a 

» priée d'amour. C'eft lui que je prends pour 

93 ami* — Quoi ! ma fille ^ un Prêtre I «^^ 

j9 Oui y Madame. Je ne veux point d'un Ch&- 

99 valier qxiî viendrait m'enlever mes joyaux 

» pour les mettre en ga^e , & irait encore 

99 après cela publier par-tout ma.faiblefle ^ ^ 

9 en rire. ^^ Douce fille . au nom de Dieu • 

a» évite les reproches ; crains de faire ton 

j» majeur ^ & fuis l'exemple & le^ çonfçiU 



5i8 /F A s i. I A u « 

9 de; ta meve; ou s'il ne m'efl: pas poffible 
» d« te ramener à la raîfon, accorde-moi 
:» du moins de tenter une troifieine épreuve, 
^ La menace d^ ton mari me donne des û- 
'»> larmes , je te f avoue ; & je ne puis me 
^> défendre de quelque fâcheux prefTentimenn 
n Tu ne fais pae , ma fille ^ combien un 
jfj -Vieillard eft terrible dans fa vengeance* 
.» — - £h bien ^ ma mère ^ jeiadi prochain ^ 
^1^ jour de Noël , mon mari doit tenir Coût 
<0 pleniere. Ceft à fa table même ^ c eft en 
^y préfence de 1 aiTen^léé nombreufè qui sy 
» trouvera réunie , que je veux encore 
» éprouver fa padence , puifque vous 1 exi- 
M gez. Mais auffi ^ après cette épreuve , ne 
» m*en demandez plus; je vous déclare que 
>» ce fera la dernière. "— Je prie Dieu , ma 
•9>'fiile , que tu n'aies pas lieu de t'en 
^ repentir »• 

Noël venu , tous les Vavaffeurs du Ba- 
* Les seî- roii * , & beaucoup de Dames furent invitées 

fiseurs dont 

ics Fiefs re- 4 la fête. Pendant le dîner , comme on était 

levaient du 

fiwi. 2èa premier mets "*'*,& que les Ecuyers 

icrvicc. avaient déjà découpé les viandes , Tépoufe , 

qui mangeait à la même ailiette que le Séné- 



^-v Contée. 315 

cJbal ( c ) 9 embàrrafTe les clés de fa ceinture 
dans les franges de la nappe. £lle fe levé 
epfjaite comme, pout fortir ^ & entraînant 
avec elle nappe &. table , plats & affiettes , 
eUë fait tout tomber à terre avec un fracas 
horrible^ L'aifemblée jette un cri. L'époux 
furieux lance ùxr elle im regard foudroyant* 
Pâme y Sire y j'en fuis bien fâchée ; mais ce 
n'eft pas ma &ute , voyez plutôt. En difant. 
cela , elle travaillait à défaire fes clés , & avec 
uôe apparence de colère arr a^chait les &an« 
ges. Le Baron ^ut la prudence de fe contenir 
encore. Sans affeâer la moindre humeur , il 
fe contenta de donner des ordres pour fa^e 
fervir de nouveau. Dans Tinftant tout fut 
réparé* On fe remit à table ^ & le dîner même 
n'en fut que plus gai. Le foir , à fouper , le 
Vieillard afièâa la même modération. 

Mais le lendemain matin ^ avant que (a 
femme fut levée ^ il entra chez elle avec un 
Saigneur * . ce Madame , lui dit-il , vous m'aviez « chirurgien 
«» dé}a joué deux tours : fai eu la fottifè de 
» vous les pardonner^ & c'eft ce qui vous 
i> a autorifée , fans doute, à vous échapper hier 
9 une Qroifiem^ fois* Majis f aurai foiç que c« 



çao F A B L r À u it 

a» foit la dernière. Je ùk ce qui occaGoiirla 
» cette pétûlence. Vous avea dans les vein^^ 
» de mauvais fiing , il faut y mettre ordre 8è 
p> le faire tiren Allons, levez-yous a». Aufll^ 
tôt il' ordonne au Saigneur de faire ton 
devoir» Elle demande ce que lui veut cet 
homme à la mine finiftre ; on le hii explique ^ 
6c elle déclare d'un ton trè^réfolù qu'elle 
n eft point malade , &. qu elle ne veut pas 
être faignée. Mais le mari , plus réfolu encore^ 
tire fon épée^ & elfe eft forcée de fe fou-* 
mettre* Alors on lui bande les deux bras ; 
on les lui pique tous deux , l'un après Tau^ 
tre ; & on laiflè couler le fang jusqu'à ce 
quelle tombe de Eibleife ; après quoi on la 
recouche. Là conhaiffahce ne lui ^ eft pas 
plutôt revenue qu elle envoie à la hâte cher- 
cher fa mère. Celle-ci accourt. Elle trouve ia 
fille avec une pâleur mortelle^ Se un afiài« 
bliiTement qui lui laiâe à peine la force de 
parler, ce Eh bien! ma. fille; 'as -tu encore 
p envie maintenant de faire un ami? — ^ Ah? 
r» jamais , ma mère , jamais. <---< Je t'en avais 
» prévenue » & aurais fouhaité que tu te 
p . fuffes épargné cette leçon. Je te. félicite 

» au 



b Û, C K T É f. ^ ^It 

S àU ttiôîns de t*en être tenue aux épreuves j 
vy car fi tû àvaU fait folie aviec le Chapelain 
» Guillaume ^ la faignée , peut-être , eût pu 
» devenir plus dangereufe». 



*«■*■ 



{Si trouve dans Us Cornes de Defpefriers , tome 3 p 

Dans les Amans Heuteux, p* tïi. 

^onj Z« Contes , Aventures & Faits fîngulîers re* 
tueiUis de TAbbé Prévôt, t. % , p. J^ , efi thyioirè 
d*tmefimtne méchante qui , un jour ifue fan mari avait 
invité à dîner quelques amis fans la prévenir , preni 
ie mime la nappe & jette tout a terre* Ûépoux^^ quel' 
iques jours après , propofe un voyage» Il s'arrête en 
route fous prétexte de rendre vifite à un ami , & entra 
avec fa femme dans une maifon oà elle fe trouve en^ 
jfèrme'e» C'était une thaifon de force pour les fous* 



M0 



N T :p S. 

{a) On couvrait les lits de tapis & d'étof&s précieu- 
ses y parce qu'ils étaient des meubles ^e parade Se d'oC* 
tentation ; ft un Auteur qui écrivait en 1^34 \ dit que ^î)rfi.Jur 
dans Pari^, le jour de i'Ailbmptioû , on ornait encore exceUt^pré* 
à rH6tel-Dîcu ceux des malades avec des couvertures î?^'* '^^ 'f 

Felletent fir 

fourrées* Les femmes de qualité léguaient aux Églifes , Fourr. 
où elles étaient inhumées , le leur , avec toutes (es gar- 
nitures & ornemens » comme les hommes laifTaient leur 
Tome II. X 



$2a Fablijiux 

cheval & leurs armes. Ce pieux u&ge fut un 4e c^ttlt 
que le piergé changea en obligation & en loi. Il en 
fit un de (es revenus , & il fallut à la mort racheter 
^Du Can. au le Ut \ Les Archidiacres Se Archîprétres , dans cer« 
motU&ui. ^^jp^ Diocèfes , s'attribuaient de même le lit des Curés 
qui mouraient. Celui de TArchevéquc & des Chanoi- 
nes de Paris appartiennent encore aujourd'hui , après 
leur mort , i rH6tel-Dîeu de cette Ville. 

(h) Ce couteau , que je crois être devenu notre cou- 
teau de chafTe , était l'arme que portaient dans leurs 
travaux les Payfàns , dans leurs voyages les Bourgeois , 
& à l'armée même certains corps de Soudoyés» qui, 
cntr'autres noms , en prirent celui de Conerauxm ( Les 
couteaux de ces derniers étaient â trois cotes). Un 
Synode de Nîmes en 1184, défendit aux Clercs d'en 
porter » excepté en cas de guerre , ou quand ils /au* 
raient devoir être attaqué?. La Régie de S. fienqjt , 
antérieure de plus de (èpt fiecles , défend de même aux 
Religieux de l'Ordre de coucher avec leur couteau à 
la ceinture. Comme les Moines couchaient tout habillés» 
il y avait i craindre que pendant la nuit ils ne pufient 
iè blefler. 

(c) Il a été parlé ailleurs de cette coutume. Voyez 
note {i) ic la Makfans frein. 




t tJ C K T É s. 5jîj 

'" ■ — — 



* DESIRE HAIN p«H.ga.. 

Piaucelti 

Et DE i)AME ANIEUSE. 



Faûcbét eh a donné fextr(iîU 

^'— — ■-• • • -^ ■■'■■ ■ -' ' ■ 

\^ XJt z mauvaîfe femme , ftourrit chez lui 
tnauvaife béte. C eft ce qu'a entrepris dé 
prouver dans fon Fabliau Hugues Piaucelle ^ 
& ce dont va vous convaincre Taventure 
de Sire Hain & de fa femme Ànieufe» 

Sire Hain était un homme qui avait uti 
bon métier z car il excellait à j^accommodet 
les cottes & les manteaux; mais il avait 
«uffî pour femme la plus contrariante & la 
plus méchante créature qui fût au mondes 
I)emandait-il de la purée ? Anieufe lui don- 
nait des pois^ Voulait - il pois ? elle lui faifalt 
purée. Pour tous les autres objets citait la 
même chofe , & du matin au foit on n'en-» 
tendait dans cette maifon que à^t^ querelles* 
Un jour qu il était arrivé à la halle beau** 
coup de poiiTon , Hain ^ dans Tefp^N^ce 

X a 



r 

;a4 FABLIAUX 

^u il ferait à bon m^ché ^ dit à fa f^ttflit 
d'aller lui en acheter un plat. «Quelle tott!^ 
» de poiiTon voulez - vous , demanda^ 
a» t-elle ? £ft-ce de mer ou d'eau douce? 
s» — * De mer ^ douce amie ». Là - deifus 
Anieufe prend une affiette fous fon man- 
teau ; elle fort ^ & rapporte au logis des 
épinars. « Parbleu y notre femme , vous 
M aave2 pas été h>ng-tems , dit Haîn en 
» la voyant rentrer ; çà ^ de quoi m'aUez« 
if> vous régaler ? Voyons. £ft-ce du chien de 
» mer ou de la raie ? *-^ Fi donc , Thorreur , 
» avec votre villaine marée pourrie. Vous 
M croyez que je veux vous empoifbnner ap* 
m paremment ! La pluie d'hier a fait tourner 
9> le poiffon 9 beau Sire ; c'eft une infeâion^ 
^1 &. j'ai manqué de me trouver mal. — Com- 
s> nient ^ une infeâion 1 Eh \ j'en al vu pafTer 
9» ce matin qui était frais comme au fortir 
a» de l'eau. *^ J'aurais été bien étonnée , fi 
3» j'avais réufli une fois à te contenter. Non^ 
f> jamais on n'a vu un homme comme celui* 
39 là poiur toujours gronder , & ne jamais 
#j rien trouver à fa guife. A la fin je perds 
tftgptiencet Tien ^ gueux » va^ d^nc acheter 



h 9 C tf H T 1 ï. fiy 

5k -ton dîner toi-même, & accommode-le*' 
» moi fy renonce ». En difant cela , ell© 
fette^ dan» la coitr & les épkiars & Taffiette. 

Ceci 9 comime vous f imaginez , pecafionna 
encore une querelle. ; mais Sire Hain , après 
avoiif un peu crié y. téfiéchit im inftant y 8c 
parla ainC. « Anieufe , écoute. Tu veux être 
jA la maîtreiTe , n'eft-ee pas ? Moi je veux 
» être le maître ;- or , tant que nous ne cé« 
>9 derons ni l'un ni l'autre , it ne< fera jamais 
9» poflible de nous: accorder.. Il faut donc» 
» une bonne fois pour toutes , prendre un 
tf parti; &, puifquç la.ràifon n'y £sdt riëii^ 
D fe décider autrement yy. Il prit alors une 
culotte qu'il porta dans fa cour » & pro- 
pofa à la Dame de la luL difputer ; mais à 
condition que celui qui en refterait le maître 
le deviendrait aufli pour toujours du mé- 
nage (a). Elle, y con&ntit^ très ^volontiers ; 
& afin que la viâoire & les droits qui en 
devaient être les fuites fuifent bien confia^ 
tés » ils convmrent de choUir pour témoins 
de leur combat , Tune la commère Âupais , 
l'autre . le voifîn Simon.^ Anieufe était fî prêtée 
de terminer le différend qu'elle alla auifi-tQt 

Xi 



^24 Fas£.iaux 

^u'il ferait à bon maErché ^ dit à fa femme 

<l*aller lui en acheter un plat. « Quelle forte 

m de poiiTon voulez - vous , demanda^ 

9 t-elle ? £ft«ce de mer ou d'eau douce? 

j» — - De met , douce amie ». Là - deiTus 

'Anieufe prend une affiette fous fon man* 

teau ; elle fort , & rapporte au logis des 

épinars. « Parbleu , notre femme , vous 

M aavez pas été long-tems , dit Hain en 

» la voyant rentrer ; çà ^ de quoi m*allez« 

•• vous régaler î Voyons. Eft-ce du chien de 

» mer ou de la raie ? -^ Fi donc , Thorreur , 

» avec votre villaine marée pourrie. Vous 

9B croyez que je veux vous empoifbnner ap- 

m paremment ! La pluie d*hier a fait tourner 

9i le poiffon 9 beau Sire ; c'eft une infeâion, 

^j &. f ai manqué de me trouver mal. -— Com- 

» ment 5 une infeâion i £h ] j'en al vu paffer 

9» ce matin qui était (rais comme au fortir 

» de Teau. -^ J'aurais été bien étonnée , fi 

3» l'avais réufli une fois â te contenter. Non, 

f> jamais on n'a yvl un homme comme celui- 

» là pour toujours gronder , & ne jamais 

•» rien trouver à fa guife. A la fin je perds 

«•fptiencet Tien , gueux » va donc acheter 



If tr C tf ir T 1 ï. ^xf 

A -ton dîner toi-même, & accommode-le*' 
>• moi fy renonce ». En difant cela , ello^ 
fette. dan» la cour & les épkiars & laffîette. 

Ceci 9 conmie vous F imaginez , pccafîonna 
encore une quereUe. ; mais Sire Hain , après 
avoii^ un peu crié ^ réfléchit un inftant f. 8c 
parla ainC. « Anieufe , écoute. Tu veux être 
JA la maîtreiTe ^ n*eft-ee pas? Moi je veux 
a» être le maître j ot, tant que nous ne cé^ 
99 derons ni Tun ni Tautre , il:^ nef! fera jamais 
9» poflible de nous^ accorder*. Il faut donc» 
9) une bonne fois pour toutes , prendre un 
99 parti; &, puifquç la.ràifon n'y Ëdt rien» 
19 fe décider autrement ». Il prit alors une 
culotte quil porta dans fa cour » & pro- 
pofa à la Dame de la luL difputer ; mais i 
condition que celui qui en r^fterait le ma!tre 
le deviendrait auûl pour toujours du mé- 
nage (a). Elle, y confentit très^volontiisrs ; 
ic afin que la viâoire & les droits qui en 
devaient être les fuites fuifent bien confia-^ 
tés , ils convinrent de choUIr pour léniolna 
de leur combat » Tune la commère Aupais , 
Tautrele voifîn Simon.. Anieufe était fi prêtée 
de terminer le différend qu*elle.v alla auffî-tQt 

Xi 



32^ F A B £. I A U X 

^u il ferait à bon msErché ^ dit à fa fi^nint 
d'aller lui en acheter un plat. « Quelle forte 
m àê poiffon voulez * vous , demanda^ 
9 t-elle ? £ft-ce de mer ou d*eau douce? 
j» — - De mer , douce amie ». Là - deffus 
'Anieufe prend une afliette fous fon man- 
teau ; elle fort , & rapporte au logis des 
épinars. « Parbleu , notre femme ^ vous 
M aavez pas été long-tems , dit Hain en 
»> la voyant rentrer ; çà ^ de quoi m'allez» 
m vous régaler ? Voyons. £ft-ce du chien de 
» met ou de la raie ? -^ Fi donc , Thorreur ^ 
» avec votre villaine marée pourrie. Vous 
M croyez que je veux vous empoifbnner ap- 
m paremment ! La pluie d*hier a fait tourner 
9i le poiffon y beau Sire ; c'eft une infeâion, 
^i &. f ai manqué de me trouver mal. -— Com- 
» nient ^ une infeâion 1 £h ! j'en al vu paffer 
9» ce matin qui était (rais comme au fortir 
» de Teau. ^^ J'aurais été bien étonnée , fi 
» jWiUS réulli une fois à te contenter. Non» 
V jamais on n*a vu un homme comme celui- 
» là pour toujours gronder ^ & ne jamais 
«9 rien trouver à fa guife. A la fin je perds 
ftfH^encet Tien » gueux » va donc acheter 



h V C tf y T 1 y. f î/ 

5c ^on dîner toi -même, & accommodc-le*' 
» moi fy renonce ». En difant cela , efle^ 
îette. dan» la cour & les épkiars & Taffiette. 

Ceci , conune vous F imaginez , pccafionna 
encore une querelle. ; mais Sire Hain , après 
avoiif un peu crié ^ réfléchit un inftant ^ 8c 
parla aitifi. <c Anieufe , écoute. Tu veux être 
XL b maîtreife ^ n'eft-ee pas? Moi je veux 
» être le maître ;' or » tant que nous ite cé^ 
» derons ni Tun ni Tautre , îï nef fera jamais 
9» poflible de nous: accorder.. Il faut donc ^ 
»> une bonne fois pour toutes » prendre un 
!i> pard ; & , puifquç la. ràifon n y fait rien ^ 
Il fe décider autrement ». Il prit alors tme 
culotte qu'il porta dans fa cour » & pro- 
pofa à la Dame de la luL difputer ; msus 2 
condition que celui qui en r^fterait le maître 
le deviendrait aufll pour toujours du mé- 
nage (a). Elle, y confentit très ^volontiers ; 
ic afin que la viâoire & les droits qui en 
devaient être les fuites fuffent bien confb^ 
tés » ils convinrent de choifîr pour ténioins 
de leur combat » Tune la commère Âupais » 
L'autre. le voifîn Simon.. Anieufe était fi preflce 
de terminer le différend qu'elia. alla auifi-tQt 



^24 F A B C I ▲ U X 

qu il ferait à bon mâ-ché ^ dit à fa femmi 

d'aller lui en acheter un plat. « Quelle forte 

m de poiflbn voulez - vous , demanda^ 

9 t-elle ? £ft«ce de mer ou d'eau douce? 

j» — - De mer , douce amie a». Là - defTus 

'Anieufe prend une afliette fous fon man* 

teau ; elk fort ^ & rapporte au logis des 

épinars. « Parbleu , notre femme 5 vous 

M a'avez pas été long-tems , dit Hain en 

»> la voyant rentrer ; çà ^ de quoi m'allez- 

t» vous régaler ? Voyons. £ft-ce du chien de 

•> mer ou de la raie ? *-*- Fi donc , l'horreur , 

» avec votre villaine marée pourrie. Vous 

M croyez que je veux vous empoifonner ap- 

m paremment ! La pluie d'hier a fait tourner 

9i le poiffon ^ beau Sire ; c'eft une infeâion, 

^j & fai manqué de me trouver mal. — Com- 

» ment , une infeâion 1 £h i j'en al vu paffer 

9» ce matin qui était frais comme au fortir 

» de l'eau. ^« J'aurais été bien étonnée , fi 

» j'avais réuflî une fois à te contenter. Non» 

fi jamais on n'a vu un homme comme celui- 

3» là pour toujours gronder , & ne jamais 

•) rien trouver à fa guife. A la fin je perds 

iencet Tien » gueux # va donc acheter 



* w C tf V T 1 y. j*/ 

* 'ton dîner ^ toi-même, & accommode-le^ 
^ moi f y renonce ». En difant cela , elte 
jetta dan» la cour & les épkiars & TafEette. 

Ceci , comme vous f imaginez , pccafionna 
encore une querelle. ; mais Sire Hain , après 
avoii^ un peu crié ^ réfléchit vtn inftant ^ 8c 
parla ainfi. « Anieufe, écoute. Tu veux être 
ja la maîtreflc , n*eft-€e pas? Moi je veux 
a» être le maître ;- or , tant que nous ne cé« 
yy. derons ni l'un ni l'autre , ilr ne^ fera jamais 
99 poflible de nous^ accorder». Il faut donc» 
9i une bonne fois pour toutes , prendre un 
a> parti; &5 puifque la.raifon n'y £ut rien» 
D fe. décider autrement »'. Il prit alors une 
culotte qu'il porta dans fa cour , Se pro- 
pofa à la Dame de la lui difputer ; mais à 
condition que celui qui en r^fterait le maître 
le deviendrait aufll pour toujours du mé- 
nage ( ^ )• Elle, y consentit très ^volontiers ; 
ic afin que la viâoire & les droits qui en 
devaient être les fuites fuifent bien confia-^ 
tés » ils convinrent de choUir pour témoins 
de leur combat , Tune la commère Aupais , 
L'autre. kvoifîn Simon. Anieufe était & preûee 
de terminer le différend qu'elle., alla aufli-tdt 

Xi 



%l\xï\ ferait à bon msâ'clié ^ dit à fa femme. 

d'aller lui en acheter un plat. « Quelle fort^ 

w dtt poiffon voulez ~ vous , demanda^ 

» t-elle ? £ft-ce de mer ou d'eau douce ? 

dt» -— De met , douce amie ». Là - defTus 

Anieufe prend une affiette fous fon man* 

teau ; elle fort , & rapporte au logis des 

épinars. « Parbleu ^ notre femme 5 vous 

M aavez pas été long-tems ^ tiit Hain en 

3> \à voyant rentrer ; çà ^ de quoi m'allez* 

m. vous régaler ? Voyons. £ft*ce du chien de 

w met ou de la raie ? -^ Fi donc , Thorreur y 

3t avec votre villaine marée pourrie. Vous 

9» croyez que je veux vous empoifonner ap- 

m paremment ! La pluie d'hier a fait tourner 

9i le poiffon ^ beau Sire ; c'ef): une infeâion^ 

^ &. j'ai manqué de me trouver mal. -— Com- 

» ment ^ une infeâion 1 Eh i j'en al vu paiTer 

9» ce matin qui était (rais comme au fortir 

a» de l'eau. ^* J'aurais été bien étonnée , fi 

3» j'avais réulfi une fois à te contenter. Non» 

fi jamais on n'a vu un homme comme celui- 

» là pour toujours gronder » & ne jamais 

•9 rien trouver à fa guife. A la fin je perds 

iencet Tien , gueux » va donc achetée 



A ton dîner toi-même, & accommode-le*' 
» moi fy renonce »• En difant cela , elle 
jette^ danr la cour & les épkiars & laffîette. 

Ceci , comme vous F imaginez ^ pccafîonna 
encore une querelle. ; mais Sire Hain y après 
avoii!^ un peu crié ,. réfléchit \m inftant y 8c 
parla aitiC. « Anieufe , écoute. Tu veux être 
XL la maîtreiTe , n*eft-ee pas? Moi je veux 
» être le maître ;' or , tant que nous ne cé^ 
» derons ni Tun ni Tautre , it nef fera jamais 
» poflible de nous^ acoMxl^r*. Il faut donc^ 
» une bonne fois pour toutes, prendre un 
3> parti ; &, puifquç la.ràifon ny Ëdt rien » 
tt fe. décider autrement ». Il prit alors une 
culotte quil porta dans fa cour » & pro- 
pofa à la Dame de la lui^ difputer ; maïs i 
condition que celui qm en refterait le maître 
le deviendrait aulS pour toujours du mé- 
nage ( a y Elle, y confentit très ^volontiers ; 
& afin que la viâoire & les droits qui en 
devaient être les fuites fufTent bien confta"« 
tés 9 ils convinrent de choifîr pour témoins 
de leur combat » lune la commère Aupais , 
L'autre. le voifîn Simon. Anieufe était fi prefl^e 
de terimner le différend qu'ellev alla auifi-tQt 

Xi 



J26 Fabliau» 

les chercher elle-même. Ils vinrent. On leiif 
expliqua le fujet de la difpute. En vain Sîmoa 
furpris Voulut s*y oppofery & rtiaettre & 
paix dans la maifon ; <« le champ eft pris , 
»> dit la mégère , il n'y a plus moyen de s^en 
s> défendre ; nous allons faire notre devoir , 
n faites le vôtre >>• Quand Simon vit que les 
paroles de paix ne pouvaient rien , il fe re- 
vêtit de loffice de Juge. Il interdit aux deux 
Champions toutç autre arme que les mdns , 
& avec la commère Aupais alla s'afTeoic 
dans un coin de la cour , pour veiller fur, les 
combattans , & prononcer fur le vainqueur, 
La cour étoit grande, & offrait de quoi 
$'ébattre« Anieufe , plus ifiutinq , aînfî qucf 
plus traître , commença Tattaque par des 
injures & quelques coups de poings qui lui 
furent complètement rendus. Elle faîCt en^ 
. fuite là culotte ; Sire Hain Pempoigne dQ 
fon pôté. Chacun tire à foi , &, bientôt ellQ 
le déchire* On fe difpute les deux mprceaux^^ 
qui ne tardent gderes à être déchirés en 
pluiiisurs autres. Les lambeaux volent par 
foutç la cour , on fe jette fur le plus confia 

4ét^bh II oq fè Iç reprend , on fe IVrach^ i 



O If C O K T 1 ^. 5af 

8r , au miliieu de tout ceci » ongles & poings 
jouaient leur jeu. Anieufe cependant trouve 
moyen de fsdCr Sire Hain par la crinière ; & 
déjà elle le tiraillait fi fort qu elle était fur 
le point de lé renverfer & de gagner la vic- 
toire. La ccmunere Aupais , pour Tanimer ^ 
lui criait courage ; mais Simon ^ impofant 
lîlence à celle-ci , la menaça , fi elle parlait 
davantage^ de ta faire aulli entrer en danfe» 
Hain <y pendant ce tems , était venu à bout 
de fe dépêtrer des mains de fa femme ^ & 
animé par la colère il Tavaità foatour poufTée 
fi vigoureufement , quil venait de la ren- 
cogner contre le mun Derrière elle , fe trou^ 
vait par liazard un baquet qui , comme il 
avait plu la veille, était plein d*eau. En re- 
culant y k% talons le rencontrent y & die 
tombe dedans à la renverfe; Hain la quitte: 
auifi-tôt pour aller ramaflfer les débris de là. 
culotte 9 qu^ étale aux deux Juges , comma 
les témoignages de foo triomphe. Anieufe 
cepmdant fe débattait dans le baqyet, & 
a*en pouvait fortif. Après bien des efforts 
mutiles , elle fut obligée d appeUer à fou 
£sLcaux& k voîfia Simos^ Celui-ci , avaat der 

X ^ 



'.V 



92S PABtIJlt;X* 

la retirer , lui demanda fi elle s^'avoiuiit 

vaincue ^ & fi elle voulait promettre d'être 

déformais foumife à fon mari , de lui obéir 

€1} tout ^ & de ne jamais faire ce qu il aurait 

défendu. D'abord elle refufa : mais a^t 

confulté la commère » & celle-ci lui repré^ 

fentant que , félon les loix des combats ^ elle 

ne pouvait fortir du lieu où elle était , (ân$ 

la permiflion de fon vainqueur , elle donna 

enfin fa parole» Alors on la releva ^ & on 

la ramena d^ns fa chambre où la paix fe fit» 

Fendant quelques jours elle reifentit quelque 

;douleur ^cs fuites de la correâion un peu 

appuyée qi^çUe avait reçue ; mab , avec l'aide 

de Dieu , tout cela fe paifa. Du refte » elle 

fut fidèle au traité ; 6ç depuis ce moment , 

non-feulement elle ne contredit jaiçais fon 

Seigneur , mai$ çUe lui obéit encore dans 

tout ce qu'il lui plut d'ordonner* 

Quant i vous ^ Meflîeurs ^ qui venez d'en*^ 

tendre mon Fabliau , fi vous avez des feixH 

* 

mes comme celle de Sire Hain , faites com« 
me lui i mais n'attendez pas aufli long-tems^ 



JPans Us NoTvlIe di Sacbettij u i \ p^tg, 139^ xn 



bu CONTïi. 52J^ 

Rare qui a une fimme lelle qt^Avàtufe , frend it 
Ckumeur un itaujourf il j'tmaedepitd en cap ^mtt 
tau culotte à terre , & projm/i Je mtaie à la Damt 
4e la M di/puter* Le Coaie tiejl point acheva. 



NOTE, 

(o) C'elt piobablement noire F^liau qu! a (tonnfl 
lieu k cette expreflùm populaire , u£lée de même en 
£Q)agne , tBe porte Us culottes , pour difignet uns 
lèmme derenue h tatitteilè» 



53â^ Fabliaux: 

'I I I J I I "M' i I agasgesggggggggg 

DU YILLAIN ET DE SA FEMME. 



Extrait. 

U N Villain qui avait une femme contra- 
riante & acariâtre 9 faifait couper fes blés. Les 
moifTonneurs fatigués lui demandèrent un peu 
àé' vin. C*eft ma femme qui le garde , leur 
dit-il , adrefTez-vous à die ; & , fur tout , ne 
manquez pas de lui dire que je vous ai re*- 
fufés. L'époufe , pour contredire fon mari , 
leur en accorde. Mais tout le monde s'étant 
mifi à rire , elle foupçonne qu'on fe moque 
d*elle , prend de l'humeur , & s'en retourne. 
Il y avait u» pont à paflèr : elle tombe dans 
1 eau. Les moifibaneurs au(£-tât volent à fon 
fecours , & cherchent au-deifous du pont ^ 
en fuivant le cours de la rivière. Non , cher- 
chez au-deffu^ , leur crie le mari : par efprit 
de contradiâion elle aura remonté contre let 
courant» 



Se trouve dans les lolbuâions du Cheyalier de Ia 



ou C O H T E ff. 331 

I>ans les Contes & Fac^iiet du Pofge-, ^> {4- 
I>an} Us Facétie Frilcblint ,/>* -iji». i 
Dans /«Facétie , moiti & burle da Lod, Dome- 

vkh! , ^, tf4, . 

ZJunj /fj Facétie , niotti & burle ii ChriH Zaban , 

i'. 81. 

Dans Us ConTÎralcs SermoDes , f. \ , p. 3*9* 

Dans les Nuge Vénales , f, 74* 

Dans it Paflà Tempo de' Curiofi ^ /. '74. 

/>anj /'Arcadia di Brenta , ^. 1. 1 1 . , 

J>ans les Dîyerùflemens Curieux de ce temps ^p, i j^« 

2>ivu les Facéties & mou Subtils, p. i8£. 

■ Z>d'w ;« Chaffe-Ennui , p. 3 iff. 

Dans Us Fables de la Fonuine , fous le ùtrt it 

\n Femme noj'ce. 



5j;é F à » r. X a u £ 



^ * 



DU PRUD'HOMME 

<8UI RENVOYA. SA FEMME. 



\j N Prud'homme vensdt de fe marier. C'était 
par inclination; de forte qu extrêmement amou* 
reux de fa femme ^ il eut pour elle dans-ies com<^ 
"mencemens toutes les complaifànces & préve-' 
nances poffibles » endurant fes caprices , & ne ^ 
.voulant jamais la contredire en rien. LaDonzell< 
en abufa. Elle profita de la^faibleflê de (on maij 
pour le dominer ^ fe fit maîtreife abfolue , 
ordonna de tout, & finit par lui donner 
des croquigixoles. Il prit ^ comme il put, 
pendant un an fon mal en; patience ; mais 
au bout de ce tenis il manda les parens de 
fa femme » & leur dit : ce Voici votre fille que 
» vous avez eu la bonté de m'accorder. Je 
^ croîs que jufqu à ce jour elle n*a point eu 
>» à fe plamdre de mol ^ &. j^en attefte ici 
» devant vous (on propre témoignage». L'é- 
poufe interrogée ^ & qui île devinsdt pas où. 
tœd^t ce difcours ^ rendit juftice à la vé* 



ti u Comte* 33Î 
1^£ y & fei loua beaucoup de Ton mari. «Je 
B a'ea dis pas autant, ajouta-t-ilî U y a 
» ua ui que je l'ai > & un an que je fouffre. 
M J'ai eu la fottife , darts les premiers tems , 
» de lui lûfler prendre l'empire, puce quoi 
» je l'aimais : il eft trop tard à préfent pour 
* y revenir , & je ne veux plus être mal- 
M heureux. La voici, je vous la rends; vous 
» pouvez l'emmener svec vous. Malheur 2 
■• tout mari qui dès le premier jour ne iâura 
» pas fb rendre maître abfolu chez lui », 



^11 F A à t t A tf X 



DU PKÉ T O N D Ù. 

Alias 
DE LA FEMME CONTRARIANTE. 

I 

*i— wfc^fci— i II i n I II » Il 

Extrait. 

U N PayfaA riche avait pris pour femttie 
une Demoifelie de grande naifTance ; & ^ ce 
qui arrive d'ordinaire , il avait lieu de s'en 
repentir. Elle le faifaît enrager par fon hu-- 
meur altiere & impérieufe , & fcmblait avoir 
pris à tâche de le contrarier & de le contre- 
dire en tout. Un jour qu'il allait vifîter avec 
elle un pré qu'on venait de faucher , & qui 
lui appartenait : ce Voilà un pré bien fauché , 
» dit-il. Vous vous tromper , répond-elle ; il 
33 n'eft pas fauché , il eft tondu« ' — Il eft fau* 
>3 ché , vous dis-je* — Et moi je vous dis 
»> qu'il eft tondu ^y. Sur cela grande difputa 
Le mari impatienté , pour la forcer de céder 
au moins une fois dans fa vie ^ la frappe 
d'un bâton qu'il tient ;mais plus il frappe , 
plus elle crie ^ il eft tondu. De dépit & de 



tr C o N ï I j* ' ^^f 

colère il lui arrache la langue » & demand<^ 
alors s'il eft fauché. Dans cet état ^ ne pou« 
vant pas répondre & ne voulant pas céder 
néanmoins ^ elle faifait encore aller fes doigts 
en façon decifeaux^ pour le narguer , & com^ 
me pour dire^ il eft tondu. Il vit qu'elle 
était incorrigible ^ & s'en alla en la donnant 
au Diable« 



Vans les Facéties du Pogge , c'eji une femme qui 
appelle fon mari pouilleux. Il la defcend dam un 
puiu^ liée avec une corde par^deffous les aijfelles $ 
elle continue toujours fon inveélive : enfin ^ il V enfonce 
dans Veau jufqiCaux yeux « €t elle fait encore aller 

ê 

les deux pouces au^dejjîis de fa téte^ comme fi elle' 

tcrafait quelque chofe» 

> Se trouve ainfi dans les Facetis Frifchllni , /• x6$m 
Dans le Trélbr des Récréations 9 Z'* 34. t 

Dans le Gionsate del Fuggilozzîo , p* 33^* 
Et dans les Contes du iîeur d'Ouville ^t*^^p^\i%é 
Dans le Chaffe - Ennui ^ /^djgv^ 3x1 ù %% ^ fom 

deux hifloires pareilles à celle du Fabliau^ 




9S'^ F A S r 1 A u x^ 



DE LA DAME QUI FUT CORRIGÉE: 



mmmÊÊtmmtimmmÊmÊbê 



Vous qui avez des femmes 5 & qui U^ 
laiiTez devenir les maîtreffes & prendre trop 
d'empire j écoutez THiftoIre que je vais vous 
raconter. Elle vous apprendra à réprimer de 
bonne heure leurs caprices , & à les corriger 
quand elles fortiront du refpeâ & de la fou- 
xnIffioH qu elles vous doivent. Ecoutez - moi 
■ fur-tout , vous qui déshonorez votre fexe en 
vous laîflant maîtrîfer par elles. 

Jadis vivait dans fon château , avec fa fem- 
me & une fille qu il avait eue de fon mariage , 
un riche Seigneur , brave Chevalier & hon- 
nête homme , plem de mérite & de bonnes 
•qualités. Mais , malhcureufement , quand il 
avait époufé fa femme , il en était fi amou- 
reux , il avait eu pour elle dans les com- 
mencemens tant de foumiflîon & de déférence, 
qu*à la fin , dominé par habitude » il. ne pou- 
vait ni parler fans fe voir contredit , ni rien 
faire fans être contrecarré. La fille était 

^ ' ufl 



ou C O M T M 5» 53^ 

tan pjrodîge de beauté. On tie parlait que d elle 
dans tout le pays à la ronde ; & Ton eti parla 
tant quW jeune Comte du canton ^ trèà- 
puîflant & d'une haute ftaifTanCe , ttiaîS efti- 
tnable par beaucoup de fôiis & de raifon qtiî 
valent mieux que rîchefle , fuj^pris de tattt 
d*éloges , fe propofa de voir la pucelle , & 
de vérifier fî elle les méritait. Le hazard lui 
procura cette conmaiflance , & voici comment» 
Il était forti avec une grande fuite pour 
chafTen Déjà le foleil baiifait , & Ton était 
après None ( a ). Tout-à-coup le ciel fe cou- 
vre y le tonnerre commence à gronder , & utt 
orage fi ^violent s'annonce que la plupart d^t 
gens du Comte fe dîfperfent ; Se que lui-même^ 
défefpérant de pouvoir ;:egagner fa citc,~nô 
fonge y avec quelques-uns de ceux qui étaient 
tcRés près de lui , qu à chercher au plutôt uti 
abri. Un chemin creux que lui offre fa bonne 
fortune le conduit à un verger d'où il ap* 
perçoit un château bien bâti qu'il gagne au 
grand galop. Le Seigneur était fur fôn perron* 
Dès qu'il voit lès Cavaliers, il va poliment 
âu-dcvant d'eux & les falue j c'était le perô 
de la belle , dont je vous ai parlée Le Comtd 
Tome Jlé Y. 



058 F A ï L ï A tr it 

l'ayant prié de vouloir bien pour un inftant 
lui donner afyle : ce Héla^ ! Sire , répcndit-il 
a» d'un air humilié ^ je me ferais dans tous 
9J les tems , & dans ce momçnt-çi particulier 
u rement 9 le plus grand plaifir de recevoir 
99 un homme comme vous ; mais je n*ofe le 
» prendre fur moi. — Vous ne Tofei ! & 
i> peut-on favoir ^ Sire , ce qui vous en em* 
» pêche ? —^ Je ne fuis pas le maître ici , 
9> puifqu il faut vous l'avouer : c eft ma fem- 
99 me qui règle & qui otdonne tout; & il fuf- 
M firait que je vous euiTe prié d'entrer , pour 
»> qu'elle s'y oppofât. Comment ! morbieu , 
99 vous n'êtes pas le maître chez vous ^ reprit 
>• Je Comte , & vous avez barbe au pienton ! 
^> j— - U eft trop tard à préfent pour le tenter. 
>d Je me fuis laiffé dominer d'abord ; l'habi- 
a> tude d'obéir eft prife , en voilà pour la 
99 vie. Mais je puis jouir de ia fatisfaôion de 
>» vous voir , Gi vous daignez ^ ( & je vous 
93 en fupplie , ) féconder une rufe innocente» 
>a Je vais entrer chez ma femme , fuivez- 
,99 moi ; vous me demanderez afyle j je vous 
9» le red^ferai , & c'en fera aifez pour qu'elle 
» vous faife Taçcueil que vous méritez »« 






o tr C ô K t fi $. 55P 

Le Comte ne put s'empêcher de tiïe do 
cette naïve propofîtîon. Il fuîvit cependant 
le confèîl du Châtelain , 6c les chofes (e paf^ 
ferent comme on l!en avait prévenu» Le 
mari n*evLt pas plutôt refufé, que la Dame^ 
lui impofant lîlence d'un ton de mépjri^» albi 
au-devant du Comte & le pria dfenirer avec 
tout Ton monde» L'époux qui voulait recevoir 
^vec diftinâion fétranger ^ & qui n'avak 
pour cela d'autre reifource que de continuer 
fon premier ftrtitagéme ^ pria , d'un air d^ 
mécontentement , fa femme de n'aller pas au 
moins prodiguer à un inconnu fon bon vin ^ 
ni fa volaille , ni le poiffon de fon vivier^ 
ni le gibier de fon parc» ce Sur -tout que 
9> notre fille , ajouta-t-il , ne paraiife point / 
>3 ici. Belle comme elle efl: , il ne ferait pas 
>9 (âge de l'expofer aux regards de ce jeune 
»» homme ; qu'elle refte d^ms fa chambre , Se 
a^ mange avec les Pucelfes *. Taîfe» - vous , *ch^,^«f * 
:» répondit la femme , vous êtes un fot« Ce 
3» jeune homme mangera avec ma fille ^ & 
>3 on lui fervira tout ce qu'il y a de -meilleup ^ 
w parc^ que je le prétends âinfi j^* En confé- 
quence elle donna ordre qu'on chafsÊt , qu oa 

Ya 



94^ Fabliavt 

péchât , & fit dire à fa fille de s*halHlier 
promptement & de'defcendre. 

Peu de tems après, parut fat jeune per- 
fonqe , avec un éclat & une majefté qui in^- 
terdit le Comte. Il la prit par la main , & la 
.fit affeoîr à fes cotés. A table il fe mit auprès 
d elle ; & quoique le repas fût excellent , & 
qu'il eut grand faim , il s'occupa bien moins 
du plaifir de manger que de celui de la voir. 
Enfin Amour Tenâamma tellement qu il ré- 
folut de l'époufer , & qu après le fouper , 
quand on eut ri quelque tems & que le fruit 
fut fervi ( ^ ) , il la demanda aux parens. Le 
pere^ enchanté de cette proportion, fe hâta bien 
vîte , pour la faire agréer à fa femme y de 
prendre la parole , & de refufer fon confen- 
tement. Il répondit modeftement que fa fille , 
malgré quelque fortune & de la naiflance, 
n'était point faite pour un époux d'un rang fi 
diftingué. ce Sire Comte , reprit la femme , ne 
>3 faites point d'attenôon aux difcours de ce 
» nigaud qui n'ouvre la bouche que pour 
9 dire une fottife. Je vous donne ma fille ^ 
99 moi, &. vous l'époufer ez quand il vous 
M plaira n. Elle ofirit eo même tems ^ pour 



i 



\ 



b tr C ô » T 1 y. '4^ 

iùt, de Tor & de l'argent , avec des étolFer 
& diffîrens joyaux ou vafes précieuse qu elle^ 
avait dans fes cofires. Le Comte la. remercia ^ 
fe prétendant trop heureux de troiaver tant 
de beauté ; & ilne voulut rien recevoirr Quf 
peut rencontrer une bonne femme eft très-** 
riche 5 dit-il ; & pauvreeft le^iche qui la prend- 
mauvâife* Il deinsnda feulement que la d!ré* 
monie fut fixée au l^demain matin ; & pafiâ 
la nuit y occupé tant&t de fon aventura & de: 
ibn amour , tamiôt de fhomeur impérieufe d& 
fij^tvd mère ^ & de la conduite qu'il devait 
tenir ». (l la fille > ce qui était probable ^ lui 
jseflemblait» ^ 

Le. lendemain il épeufa IaDemoifeHe:;&^ 
dans Ie.deffisiadu.il était de Temmener avec lui, 
il alla^ eçjfmte donner dés ordres pour f(Mi dé^ 
part. Le père profita de ce moment d'abfence 
pour féliciter fa fille fur fon bonheur. H 
L'exhorta fur-tout à s'ea rendre digne par an& 
douceur^ & une coinplaifâncefiins^bornes envers 
£)n mari. Mai^ la mère la tirant à part t, ce Ma 
a» fille ^^ Ij^i dit-elle ^, je n*ài plus qu'une le- 
». çon à tse donner- Tu as un marL amoureux^ 
»^ pour une. femme c'eU.une fortune» Veuxr^ 



X 



J42 JfAtztJùvxy- 

M tu. être heureufef Tache de le domîâer 
9» dans ce$ premiers momens ; en voilà pour 
)> la vie« Efiaie enfuite de le contredire en 
)» quelque chofe, accoùtupie * le. i t'obâr, 
» prçads le ton qui ordonne ; eti un mot , tu 
9> vois ce que je fuis : £ûs comme moi ». La 
fille le promit , & il y avait déjà long^tems 
qu elle fe Tétait propofé; mais le Comte de 
fbn cèté venait de fe propofer àuffi ^y mettre 
boti ordre. 

Lorfquii fut rentré^ on hii pa>ta encore 
de la dot Sur fon nouveau- refus on le pria . 
d'accepter au moins deux teyriers dreiles , 8ç 
un beau cheval qu'onj lui amena ( ^ > Il les 
reçut par reconnaiilance cbiHme un-préfent 
de Tamitijé , 8c partit avec fon ^>ou& & tout 
ion monde 9 monté fur le cheval- quil venait 
de recevoir ^ 9c fuivi d^s deux levr&rs qu'on 
menait en leflfe, 

A une lieue de là envlirén^ un lièvre partit 
fous fes yeux. Auffi^tât t! fsât lâcher lès 
chiens , & leur crie , apporte. Les lévriers 
s'âancent^ mais TinAaiit d'après il le» voit 
revenir fiins lièvre- Alors il défend, de che* 
^al 9 & fans dire un mot , teur abbat la tête 



ç tr C a K T ï ft 34f 

2 tous tes deux» Pendant ce tems fon cheval 
^i fe fent libre y veut s^échapper» Il Im crie ^^ 
tf rrar< ; Tanimal fuit toujours ^ on court après » 
on le ramené » & le Comte , fans parler plus 
^ue la première fois » lui tranche le cou cont^ 
me aux lévriers 9 & remonte fur un autre ( rf> 
Si la Dame fut choquée dé ce procédé , je 
vous le laiife à pênfer. Elle murmura tout 
Eaut^ & d'un ton fort aigre repréfenta au 
Comte 4ue s*îl n^avaît point daigné épargner 
^s aniniauic par égard pour elle » il le devait 
au moins |Kir refpeâ pour tes perfonnes dont 
its étaieilt un don. A ces reproches ceîui-ci 
fe contenta de répoi^dre froidement : Madame > 
qiiand f ordonne ». }e veux être obéi*. Fuis iC 
continua (a route*. 

Son' abience av^t jette ral^Eirme au château*. 
Ses Barons & (es VavaiFeU)^ s'y étaient ren- 
dus pour favoir de fes nouvelles & l'attendre ; 
& déjà ils commençaient à sinqiueter. Dès 
qu oh le vit arriver , tôus^ allèrent à. fa ren- 
contre jûfqu'àù poiït-tevis ^ & ils hiî deman- 
dèrent ' quelle était cette belle Dame qu îE 
amenait.. C*eft Toà femme , que je viens d*epou- 
fer ^ répondît-if i. îè vous- prie d*affifter aux 

Ï4 



/ 

noces que je vais faire. Ils le félicitèrent d'avolf 
fi bien choîfi, & faluerent^refpeaueufement 
la Paxne, 

Entré chez lui , le Comte fit venir fon 
Maître-Queux (e) auquel il ordonna un^repas 
fplendide , avec différeiites fauces recher- 
chées dont ils convinrent enfemble. Mais 
U Comtefle , qui voulait abfolument effayer 
fon pouvoir , & qui en épiait l'oçcafion , aj^ant 
appelle le Queux , quand il fortit , , pour fa- 
voir de lui quels ordres il venait de recevoir, 
^Ue lui en donna d*autrQS çntiéreme.iTit con- 
traîres, & commanda d'accommoder tout à 
Taih « Madamç » jç n oferais ^ répondit le fer- 
» vitçur } j'ai trop pçur de déplaire à moa 
» maître , il n'aime pas qu'on lui nianque* 
9 -^ Apprends > repliqua-t-elle ,, que ç'eft à 
3» moi feule que tu dois obéir dorénavant, 
« & que tu nas plus à.fuivre que.ma.vo- 
» lontéj 11 tu vQujc.refter ici, -^k- Madame, 
3P |e vais m y foumettre , puifque vous l'or- 
» donne* ; maïs j'efpere de votre bonté qu« 
9 vous ne voudrez pas me caufer du cbagriii 
m visr-à-vis de Moi\feigneur »^ ; 

Cependant on corna l'eau i tout le mondo 



O IJ C O M T K *♦ 34jf 

Te mit à table , & le Comte vit ^ avec ua 
grand étonnement ^ fe$ ordres changés , Se 
tous les ragoûts quil avait ordonnés , deve- 
nus ragoûts à TaiL II feignît ^ ainfi que les 
convives , de ne pas $*en appercevoir. Mais 
quand il fe vit feulâvec fon époufe il fit ap- 
peller fon Maître - Qjieux , & lui demanda 
pourquoi il avait eu Taudace de lui défobéir. 
€c Ah ! Monfeîgneur , répondit le Villain en 
99 fe jettant à fes genoux ^ c'eft Madame qui. 
» Ta voulu ; la voici , demandez - lui vous- 
3) • même , je n ai 'pas ofé la contredire »• Le 
Comte n'était pas homme à perdre fon tems^ 
en réprimandes. Il prit un bâton ^ & en donna 
au fricafleur un tel coup qu'il lui fit fauter un 
ceil ; après quoi il lui ordonna de. fortir fur le. 
çh^p de (a terre, fous peine d'être pendu le len- 
demain, s'il l'y trouvïdt. Et vous. Madame^ dit-il 
cnfuite à la Comtefle , qui vous a confeillé ce 
beau coup de tête? Elle nia d'abord que perfonne 
lui eût parlé. Cependant,^ lorfqu'elle fe vit prêt 
fée,foit qu elle crut s'excufer en rçjettant la faute 
fur un autre , foit que ce bâton l'eût décon- 
certée , elle avoua une partie des confeils 
(ju en partaqt lui avait . donnés fa mère , &; 






54^ Fabliaux 

pria le Comte^de lui pardonner fa faute. €,^eB 
ce que je ferai , reprit-îl ; mais auparavant fe^ 
veux qae vous puifliez vous en reffouvenir. 
Et auifi*tôt , avec la même arme qm avait 
fervi au Cuifinier , il lui imprima fur le dos 
fon pardon fi vigoureufement qu'on fiit obligé 
de la porter au lit. Elle y refta plufieurs jours, 
pendant lefquels rien ne lui fut refufé de ce 
dont elle avait befom ; mais auffi , depuis c& 
moment jamais on ne vit femme plus fouple 
& plus obéiffante (/)• 

Ecoutez malmenant comment fat changée 
celle du PtudTiomme. 

Il y avait trois mois qu^ellè était féparée 
de fa fille, lorfqull lui prit envie d*aller lat 
voir. Elle eut foin d*en faire pire venir fon gen- 
dre , & partît pompeufement efcortée par 
fix Chevaliers , derrière lefquels marchait le: 
bon Châtelain , auquel par grâce on avait bien 
voulu permettre de fuivre. Le Comte vmt 
au-devant dé la troupe. Il fit toute forte de: 
careffes à Tépoux , TembralTa vingt ibis , le 
combla d^amitiés ; mais pout la femme , à 
peine pàrut-41 s*api>erccvoîr de fon arrivée.. 
Quand on fiit entré dans k ialle » il eavo^a^ 



o V C o K T E s. 347 

ordre à la Comteffe de paraître. Elle def- 
cendit fur le champ. Néanmoins quelque joie 
qu^elle eût de voir fa mère , ce \ju il lui en 
avait coûté par rapport à elle Tempêcha de 
la lui témoigner. Ainfî elle fe contenta de la 
faluer , êcialla embrafleir fon père , auprès du- 
quel le Comte Itii fit figne de s afleoîr. Lamere^^ 
peu accoutumée à de pareilles humiliations , ne 
favait trop quelle contenance tenir. A fôiiper 
t>n la plaça avec fes CiiC Chevaliers à une tablé 
féparée qui fut fervie d'une manière très-fru- 
gale. Le Prud'homme, pendant ce tems, man- 
geait à celle de fon gendre où rîeti ne man- 
qua , bonne compagnie , bons vins , & 
Clairet (g). Le repas fini & les nappes ôtées , 
on rit & on s'amufa , jufqu'à ce qu enfin le 
fruit parut ; après quoi chacun fe retira pour 
dormir. ' 

Mais tout ce que venait de faire le Comte 
pour fon beau-pere ne lui fuffifait pas encore. 
Il ne pouvsdt fonger fans' chagrin au fort de 
cet honnête homme que fa méchante femme 
rendait depuis fi long-tems malheureux; & 
pendant la nuit il s'occupa du /projet de Taf- 
franchir de ce trifte joug. Dès qu^iî fiit jour 



\ 



'54$ pABLlArUt 

il' le fit prier dedefcendre. « Sire, dit-îl y faî 
y^ fait préparer un arc & des filets ; mes gens 
» font prévenus & vous attendent ^ allez vous 
a> amufer dans le parc & nous tuer du gibier ; 
» je ferai pendant ce tems compagnie aux^ 
» Dames jj. Le Prud'hpmqic y alla , tout 1^ 
inonde le fuivit, & il ne refta au château 
que quatre grands SergeQs ^ forts & vigou*< 
reux y avec Icfquels le Comte entra cher 
ia belle -mère., «c Madamre > dit-il , fai une 
» queiftion à vous faire , & \t viens vous prier 
» dy . réppudre. — Volontiers , Sire , fi 
w j'en JTyis c^pabUiu — Dites - moi pourquoi 
33^ vous vous plaifez fans cefle à.humilicr & à 
y> contredire votre mari ? Car enfin vous ni-- 
ai. gnorez pas que Votre devoir eft de l'ai- 
» mer ^ 4© le refpe^et & de lui obéir. 
9> — Sire , c'eft qu'il eft né fans efprit , &. 
w que\û je le laiflfais le maître, il ne ferait que 
ï> des fpttifes. — Oh ! j'en foupçonne une 
M autre jcaifon ^ & veux ûtvoir fi je me 
trompe .. « •• i, ..•..« ^ •• .. 

Xrfl àtctnct ne^ me permet pas ^en traduite- dàvan^ 
toge* Je proviens aujji que par le mène motif j^a» 
cBang^ U dcma maf. du, dire y quLy.dans. Cw^nal^ 



o C o N t Ë S. 545F 

Hmnonce crûment V endroit i^uejefupprime* Lt Conte finit 
far repréfemer la mère , douce & comphùfante envers 
fon mari , autant qiielle avait été jufyaes'là méchante 
"& impérieufe ^ €r il ajoute t 

Que celui qui a une bonne femme la dié* 
rifle , & rhonore ; mais bénis foient les 
maris qui les corrigeront quand iW en auront 
de mauvaifes; & honnis ceux qui s'en laif** 
feront maîtrifer. 



Dans les Piacevole nottî di Straparola , pag. iiy ^ 
fiote 8 , Lm % y /è trouve un Conte , firme de celui^ 
}ci y & de celui de Sire Hain , qu^on a lu plus haut» 
Deux jreres ont époujé deux feeurs. Vun^ au finir 
dé VÉgiife , préjente , quand il eft rentré che\ lui , 
vne culotte avec deux hâtons àfifimme^ & luipro^^ 
pofi de difputer à qui en refiera le maître. Elle co/i- 
vient que ce doit être lui, H la mené enfiite à fim 
écurie y fius prétexte devoir fis chevaux ; il en trouve 
un qui efl rétifs le bat \^ & enfin le tue. La femme 
profite de cette leçon ^ & le mari rta plus qiiàfi 
louer de fa douceur & de fon ohéiffance. Vautre fiere 
débute bien différemment. Amoureux de fa moitié^ il 
iui laiffe prendre V empire ^ & finit ^ comme le Châte^^ 
laln du Fabliau , par être malheureux. Enfin , il va 
^nfulter fin frère , qiù lui raconte la manière dont 



^j;o Fabliau* 

il sy efi pris. De mour ch€\ lui ^ U nigaud niefté 
fafcmmt à tccurit , 6 tut un cheval en fa préfence / 
il lui préfente enfuite deux hâtons & une culottte f mais 
elle lui rit au ne\ , & tout le. fruit qu*il retire defjn 
4quippée , i^efl J^ avoir un cheval de moinsm 

Ce Conte fe trouve aujfi. dans le NoTelliero la- 
liano , <• 4« 

NOTES. 

(a) QyLoiqfx*on eût vu en France^ (but Clovis, (bus 

Pépin 8c tous Charlemagne , des horloges ou clepfi- 

dres qui (ônnaient les heures ; quoique le Moine Ger- 

bert , l'an 999 ^ eût renouvelle , dit-on , ce prodige 

jd'une autre manière, & par le moyen de roues ; enfiu, 

quoique dans les Ufages de V Ordre de Citeaux , com- 

^CénM.fur piles vers l'an iizo' , il Coït £ût mention d*horloge 

S. Ben. Pu lônnante , cependant l'ufiige de cette belle & utile ma- 

D. Calmée, chine ne s'était point multiplié ; & Ton ne connaiflàît 

d'autre diyiiion du tems que çtlle de douze heures 

pour le jour , & de douze heures pour la nuit, à la 

manière des Anciens. On conçoit aiSment qu'avec une 

pareille divifion les heures ne pouvant être > comme les 

nôtres , invariables &i(bchrones , elles devenaient aécef* 

(àirement entr'elles ou plus longiies ou plus courtes , 

&lon les ûiiôns* Ainfidansle Fabliau Texpreffion après 

A^on«, fignifie qu'il s'éuit déji écoulé les trois quarts du 

• Saw, HrT?.* jour , ou .neuf heures des douze, 
de Paris , 

f . j. La première horloge ufùelle|[u'on ait vue â Paris '^ , eft 



ï> tt C o N t E *. 3yr 

celte qu'en 1370 Charles V plaça dans une des tours du 

Palais qu'on nonuna pour cette raifôn la Tour de THor* 

loge. Elle fut faite par un Allemand , i\omnié dt Vicq ^ 

que le Monarque attira en France, & qu'il logea dans 

la tour , avec fix (bus parîfîs d*appoIntenlens par jour. 

{^) L*u(âge dans tous les repas était de commencer 

par Ce laver les mains» Quand nos Poètes font la de& 

cription d^un feâin , leur expreffion ordinaire eft , o;i 

iava , puis on s*ajpt. Cette cérémonie chez ks G^andsi 

s'annonçait au ion du cornet , on en va voir la preuve 

plus bas ; ou au fbn d'une cloche : coutume qui fubfiâe \ 

encoreldans les Couvens & les Maiiôns opulentes , pouc 

annoncer le couvert & le diner. Après le (êrvice det 

viandes , c'efi-à-dire. après ce que nous appelions 

«ntrées^ rôti & entremets, on (ôrtait de table pour fi 

laver les mains une féconde fois, comme chez )eg 

Romains , de qui paraît être venu cet ufêge. Les do- 

mefiiques deflèrvaient pendant ce tems ; ils enlevaient 

une des nappes , & apporuient les confitures, qu'on 

nommait Épiées , & les vins compofés» Levatis men* 

fis « lotis que manibus &fp€€ickus doiis » akiit r4X \ fMart. CofU 
* ' "'' tom, r, «©/. 

Apte» tnenglet font lu napet ceuillii ,' 

^^ 

Cil Sénéchal portent partout le vin. 

Ronu Mmnufc, de Gann» 

Ce ^ui explique cett»£içon de parler fi commune dani 
nos HiHoriens , c^ris U vin & les épices y pour expri- 
mer U fin du repasi 



^^1 FABLiAtrx; 

A ce moment , fait pour la gaieté , commençaient 
les devis plailàns & joyeux propos ; car encore une 
fois y dans ce bon vieux tems on aimait beaucoup à rire* 

Après manger û. ont déduit 
De paroles , puis fi onc fruit. 

Cétait alors que les Ménétriers venaient réciter 
leurs Fabliaux , lorsqu'on admettait leur préfênce ; c'eà 
après avoir mangé que , dans le Roman à* Alexandre ^ 
Plulippe-Augufie fait venir le Poète Helinand, qui 
lui chante le combat des Géants & des Dieux* Dans 
la (uite on donna aux convives des repré(êntations de 
pantomimes 9 des (pèétades à machines, qu'on appella 
pour cette raifon Entremets^ Les fruits , quand c'était 
la làilbn , (é (irvaient après les Épices ; mais ce fé- 
cond deflêrt , qui n'avait qu'un tems ,iê regardait comme 
un hors-d'œuvre paflàger , & n'était point cenfê devoir 
faire partie du repas. 

Mûngi fiter 

Mangic ont , les napes font ttaice , 

Amufi réjoui 

I>éduit Ce font fc envoifié ; 

couché 
Le frait ont 5 puis fe font coCdiié* 

^ On retrouvera plus bas une partie de ces uûgei* 
Quant aux ufienfiles de table , le pailâge (liivant prouve 
qu'ils étaient les mêmes que les nôtres^ aux fourr 
(bettes près qu'on n'y voit point« 

nofpes 
Tables mîlfes & doubliers ; 

Cowccaux » ûiliicrcs ^ cuilleiç/; 

Coupes 2 



o tf G b K ï s 5. 30 

fiantu affiettet 
toapes V henas , & efcudlet 

D'oc & d'argent . • • k . . • • 

Èom, de Parïh, ie Bloti» 

ïl fira parlé plus au long des uâges d^ repas 6t 
ites uSenfiles de table & de cuifîne dans Touvrage (lie 
la Vie privée des Français» 

{c) J*ai déjà remarqué ailleuts que c'étaient là let 
prélêns le& plus galans qu'on pût faire* Franiçois h^ ^ 
gui fut un vrai Cheralier , & qui en eut tous les. 
goucs & la conduite, diâit qUe le plus pauvre gen-, 
tilhomme de France pouvait très-bieii recevoir (on 
Roi y s'il avait .à lui montrer un beau cheval , un beau 
chien & une belle fenune \ La Nobleilè de ce tems « ISrénh 
était fi pailîonnée pour la chaflè , que les Seigneurs de •^^^* ^^* 
la première Croiûde emmenèrent avec eux en Afie des 
chiens & des oifêaux dreflfés ^ & que l'autorité ecclé«^ 
fiafiique fut obligée de les leur interdire* Ce goût était 
commun au Clergé comme aux LaïcSi Un S]^node pro-^ 
vinciàl d'Auch^' > tenu Tan 1)05 , défend aux Archi- » ff^ ^ 
diacres d'avoir, dans les vifites qu'ils feront du Diocefê • ^*^^^' <^* ^* 

Gcrm, p, çts 

plus de cinq cheyaux & cinq valets , & (ûr 1-* tout de 
conduire avec eux des chiens ic des oi(èaux« 

(J) Dans U Journal de Paris» 31 Juillet 1777 « un 
fere prétend avoir ain/î corrigé fou fils , dont le ca'^. 
ToOere annonçait déjà dis Tenfimce Moueoup d^indo*^ 
cilité. U le conduit dans la campagne oà fe trouva 
un Garde*Chaffe , qiù » avte des menaces & des coups ^ 
drejfait un chien. L'animal riobéijfam pas , U Garde 
Tome IL Z 



5^4 Fabliaux 

U tue £itn coup de fufil; & ce fpe^lacle , dit-on , fit 
uns telle imprejjîon fur V enfant^ qiiilfut depuis très^ 
docile» Je doute que » malgré fort prétendu f accès , ce 
moyen folt jamais adopté par nos maifons dléduca^ 
tionm ^ 

Dans la Bibliothèque de Cour, c« f , p. i8^ y une 
femme a eu un premier mari avec lequel elle s*efi con- 
^ duite comme la mère de notre FabUau* Elle époufe^ 
en fécondes noces , un Officier qui la mènera la cam* 
pagne ^ & en fa préfeme tuê , de mime que k Comte t 
fon chien & fon cheval; cet exen^^ la corrige, 

(e) Chef des cuifinès. Nos Rois avaient) parmi les 
grands Officiers de leurs niai&ns> des Grand-Queux* 
Cet Office fut (ùpprimé en i4po. 

(/) Après tout ce qu'on a lu jusqu'ici fiir les morurs 

galantes de ces fiedes , ft (ùr les honneurs relpeâneux 

rendus par-^out aux Dames, la brutalité du Comte doit 

paraître une choft bien choquante. Mais j'ai déjà ebfirvé 

que ces mêmes femmes , idolâtrées en public , juges 

iouveraines des Cours d'Amour^ ft maitreflès abfbhes 

de leurs amans , étaient en même tems dans leur domeP 

tique des épouliês complaisantes & (ôfimifes , qui venaient 

tenir l'étrier à leur i^ari quand il de(cendait deche* 

Tal , & le (êrvaiem à t^ble dans les jours d'appareil* 

J'ajouterai ici que ce traitement odieux , employé par 

le Comte , et contre lequel le cri public & la loi même 

s'élèveraient aujourd'hui , éuit alors une des correâtons 

' Du Can, au en utàge & pemiAs aux époux \ Plufieurs anciennes 

^^1 ^ ^^^ chartes de boucgeoiGe kuf en accordent jbrmellement 



© û C o K ï Ë â. 5;; 

le ftrivUegc» Un inari pouvait impunément, non- (eu*' 
lement battre (à fbmitie , maïs encore la blefler , pourvu 
que ce ne fût point avec un fer émoulu , poutvu qu'il 
ne lui eût briÊ nî caffé aucun membre^ , 5: que la ^Ordon.àeè 

Rois de jPr. 

hlejfurt ne paffut point Us barms £unt corre^ion ^ . tom. xix l 
Ce droit de battre , les perôs eh jouilTaient auffi-bien ^^f^uman ^ 
que les matis , Se ils le con(èrvafîeiit (ùr leuts ebfans ^ ^^^* 
même après 1 émaâapation des gardons 6c le mariage tom. !xii ^ 
des filles ; ce qui me ferait croire que. c'était un feue ^* ^^' 
du droit de vie gc de mort que les Caulois avaient 
ût leurs femmes ^ &t leurs enfans \ A Bordeaux celui* _, Aiihùtn i 

Frcf.p.-x. 

ci fiibfidalt encore pour les maris dans le XIV^ i>ecU^\ chron. 
Les Statuts de la Ville portaient même que (i un mari| TUUt^!'if. 
tranjporte' de cokre ou de V impatience de la douleur ^ 
iuait fa femme ^ pourvu quifolemnellement il Jurât en 
(tre de bon cœur repentant , il feroit exempt de toute 
peine "^ Dans le Fabliau du Viliain Médecin , on si ''*' ib. v^ 
vu une femme battue comme dans celui-ci; mais' dans 
Tun & dans Tautre Conte on tie les voit point (k 
plaindre , ni implorer la vengeance de lebrs pareils y 
ni (bnger à fk retirer auprès d'eux» L'une pleure , Fautre 
obéit; (ôumiffioa qui annonce Taveu d'un droit reconnu*' 
Il en efl; de m,êqie de ia Femme qui voulut éprouver 
Jim mari» La mère » qUaod elle vient voir ià fille ^ 
loin de s^mporter contre Cm gendre , la félicite au 
contraire d'en avoir été quitte pour une fâignée. Telles 
ont été pendant long-tems les m(]eurs en France , puiA 
qu'il faut le dire ; 8c c'ed-li une de ces remarques 
important^^ qu'on eft tout étonné de trouver omifit 

Z 2 



5y<5 F A B L t A xTit 

chez nos 'prolixesHîfioriens. Bouchet {Se'ré'esj p»È7 ^ 
parle [d'un mari qui avait une méchante femme, & qui 
chaque fois qu'elle criait , la fallait mettre dans un 
berceau & bercer jufqu'â ce qu'elle Ce tut ; ce qui finit « 
dit-il , par la rendre fort douce. Il ne s*agit plus là 
dé bâton » les mœurs étaient déjà changées» 

V aventure du Fabliau a été tnîfe en comédie , fous 
le titre de la Peau de Bœuf, ^ imprimée^ en 17109 
à Valtnciavusm Le mari^ obligé iTen venir au re^ 
mede du Comte , fait fuftiger jufqu^au fang , & en^ 
velcppcr enfuite fà femme dans une peau de. bœuf 
Jaupoudrée de poivre & de ftl , ok on la tient juf^ 
^u'd ce qu'elle ait promis d* obéir en tout aveuglémentm 
Depuis ce jour - là il n'a plus qu*d fe louer de fon 
mariage, VA tueur y dans fa Préface^ donne cette 
Hifioriette comme arrivée trente ans auparavant en 
jiUemagne* Multa rena(centur qua^ jam cecidere* 

Les NoveWftes Italiens ont fait aujfi à notre Conte 
quelques changemens. Us fuppofent qu'un mari , ayant 
une méchante fsmnu , va confulter , félon les uns ^ 
Salomon , félon d'autres » un Hermite du Mont Saint'^ 
jinge , pour apprendre les moyens de la foumettre. 
On lui dit éCaUer au Pont aux Qies. . En revenant il 
rencontre un Muletier qui paffait un pont avec fes 
mulets, Vun de ces animaux ^ rétif & ombrageux^ 
refafait d'avancer ; le ConduSetir emploie le bâton , 
& à force de coups f oblige de fuivre* Ce pont était 
le Pont aux Oies, 
Se trouve dans Bocace 1 9* Jounu 9^ No¥, 



O U C O K T E 5. 5/7 

J9afif Satiiôvino , 6« Jbi^m. 5*, JVbv» 
. Z>^zfzj Zej Facétieu(ês Journées , /?• 55!*' 

Dans Pécoroné , 5* Joum% i* A^iov* 

C<Aq[ noj "Comeurs Français^ e*ejl un mari qui, 
dés le premier jour de fon mariage , caffe le bras à 
jk femme» Elle efpere que ce qiCil lui en coûtera pour 
la. faire guérir le rendra plus modi^ri ; il fait venir 
un Chirurgien* Celiàrci demande 100 livres i tenit[^ 
Jkfonjieur^ dit U mari^ en voilà loo ; c*efl pour le 
premier, brAs que je caffirai. On trouve et Conte dan» 
mille endroits» 

{g) Il y avait plu/ieurs Êrtes de ces vins préparés, 
qu'on (êrvait après les viandes , comme je Tai dit plus 
haut* X*. Les Fins cuits , qui iônt encore en u(âge 
dans quelques Provinces , Se qui ont confêrvé le même 
nom. i*« Ceux auxquels on ajoutait le fiic àt quelque 
fruit y tels que le More y fait avec du jus de m&re* 
3^« Ceux qu'on aflài&nnait avec du miel , comme la 
HeHar , le Mtdon y &c ; le Médon , le More & le 
Vin Cuit , fê. trouvent mentionnés dans les Capitulaires- 
de Charlem^gne ^ djt. VHUs. 4*. Ceux où Ton faisait 
infulèr des plantes médicinales ou aromatiques , & qui 
prenaient leur nom de ces plantes i Vins dAbJîmhe ^ 
de Myrihe , iHuiloès ^ &c* Le Foman de Florimonà 
les appelle Vins Hcrbe'^^ 5^, Enfin ceux dans lefquels ^ 
o^utre le. miel y il entrait des épices. On appellait ce& 
derniei:;s du nom général de Bimens. C'étaient les plus 
eftimcs de tous. Nos Auteurs, n'eu parlant qu'avec^dé-» 
KcQ^ Il ejb manqué quelque cho(è à une fEte ou. Su 



5^8 Fabliaux 

un repas , fi on n'y eut point (etri du piment ^ ft Ton 
en donnait même aux Moines dans les Gnivens à cer- 
tains jours de l'année. Le Clairet ou Clartt était une 
ibrte d^ piment , & fê &i(âît de même , mais avec du 
vin blanc* Quant à cette préféreilce donnée au miel 
dans la confeôion des yins affidlônnés , tandis qu'on arait 
le Iticre , qui n'était pas plus rare que les aromates 
& qu'on cirait dé même de TAfîe , )'ayone que j'en 
Ignore U raUbn. Et ce a'était point, comme on poDr-* 
rait 1^'croire, la différence du prix qui ayait déter- 
miné ce choix ; un pareil motif n*eut influé tout au 
plus que (Iir le peuple ; il £dlait que le goût j entrât 
pour quelque chofe. Notre Hjpocras , que bien des gens 
eûiment encore , efi un piment. 

Les Juges , à qui ii n -était pas permis alors de rien 
recevoir des plaideur^ pour juger leurs procès , pou« 
raient accepter d'eux , après la (entence , un prêtent 
de ces vins , ou bien quelque paquet de confitures ou 
épices. Saint Louis fixa la quotité de ces préfêns à la 
valeur de dix lous parifis dans une ftmaine ; Philippe* 
le-Bel , à ce que le Juge pouratt dans un jour con* 
iômmer chez hii (ans dégât ni ga^illage. En 140^^, 
les Magiflrats firent une taxe de ces dons volontaires, 
& les exigèrent comme I0 (àlatre de leur travail. Dan» 
la (ûite ils les perçurent en argent , mais le nom d'é- 
plces re(hi , & tout le monde (ait qu'il Kibfiile encore* 

Nos Rois avaient dans l'état de lent majlqn MSk 
Oftçiçr qui pomû le titre i,'ÉpiçUr% 



ou C O N T E s» 3j'5> 



* BÉ R A N G E R 



Je vous ai dit depuis deux ans tout ce que 
te lavaU de Contes & de Fabliaux. Je ne veux 
plus en &ire qu'un feul j ctî^ celui de Beran*^ 
ger . . . ». f le voici , écoutez-moL 

£n.Loimbiardie , pays^ comme vous faver^ 

•' • pttrrt 

Ou ta g^l n^eft paires bacdie.^ 

vivait un Chevalier , refté veuf avec une filTc 
unique. Il' s^etâit endetté , & avait eu recours > 
â un ufuf îêi: ; mais cette reflburce pafTagere: 
n*avaitfatt , comme il atrrîve d*brdînaire , que le 
mettre encore plus' mal à fon aîfe : de forte que 
bietttôt hors d'état de s'aquitter vis-à-vis 
dé fbn créancier nouveau, itfe vit réduit à 
lui offrir polir fon fils fa fille en mariage^ 
JJo&e fut acceptée.. La Demoifelle époufa> 
îe fils du Villain ; & c*eft ainfî que fes bonne» 
races s*aviliirent ,. que Chevalerie dégénère ^ 
& qu à de braves hommes fuccedent des gê* 



^6o Fabliaux 

nératlons de gredins qui ne fîivent plus ixmtfi 
qu*or & argent. 

Pour en revenir au perc , comme il rau- 
giflait dans fon ame de cette alliance, qui 
allait d'ailleurs tacher la naiilance de Tes pe« 
tits-fils ( a ) , il arma de fa main fon gendre 
Chevalier (b). Fier de (bn nouveau titré, 
celui-ci dès ce moment ie crut un héros* 
Chaque jour il parlait de fa noblef!e, de fe 
moquait des Villaîns. Ce n*étaît plus , & à 
table ftir - tout , que propos de tournois , 
dVmQS & de con\bats. Il efpérait par -là 
donner de lui une grande idée è fa femme ; 
inaîs il s'î^pperçut qu il n ayait r^uflî , w con- 
traire i qu*à 5*en fairç méprifer davantage.. 
Alors , po^r lui çn î(npo.fçj jtyçç quelque 
forte dç vraifeimbl^cç , il déclara que ,, hon- 
teuse d'avoir fi long-tems. Ijuiffé TAmour en- 
chaîner fa valeur , il allait enfin xinontrer qu4 
^poux çUe avait , Çç lui prQnut av^t peu, 
ç*il pouvait fencontrçr quelque çjinQmî, dw 
prouçffçs telles que tous fes parens enfembliB 
o'çuflTçnt ip4fl^^ jwaîs ofé çn ii»^iiie;ç de 
fçmblablçs^ 

li% hnim^mH fç içv* dç bonne h^ur^i 



J 



>* 



ou C o N T fi s. 5^r 

U fe fit apporter des armes toutes neuves 
& bien luifantes , monta fur un grand Dex?- 
trier , & fortît fièrement. L'embarras était de 
favoir où il irait (bnsr cet équipage , & 
comment il s'y prendrait pour fe donner vis- 
à-vis de fa moitié la réputation d'un preux 
Chevalier. AiTez près de là heureufement » 
était un bois. Il s'y rend à la hâte, attache 
fon cheval à un chcne ; puis , après avoir 
bien regardé autour de lui s'il ne voit per- 
fonne , il fufpend fon écu à une branche sèche , 
& avec fa belle épée frappe deifus , à grands 
coups 9 pour le brifer. Il rompt de même h 
lançe en plùfieurs tronçons ; après quoi il 
revient chez lui ^ fon écu, tout découpé, 
pendu au cou^ (c). 

La femme y quand il defcendit de cheval ^ 
fe préfenta pour tenir Tétrier. Il lui ordonna 
4e fe retirer ; & en lui montrant ces armes 
fracaifées , les prétendus témoins de fa vic- 
^ toire, il ajouta, d*un ton méprifant, que 
toute fa famille, dont elle était fottemenf fi 
fiere , n'eût jamais , réunie enfemble , foutenu 
l'affaut terrible qu'il venait feul d'eifuyer» 
f^Ue ne répondit rien & rentra ; ailez . (\xt^ 






^62 F A B t t A U X 

prife cependant de voir un éca fracalTé comme 
au fortir d'un tournois , tandis que le Cava- 
lier & le cheval n'avaient pas même reçu 
une égratîgnure. 

La femaînc fuivante notre hÉrps fortit en- 
core , & avec un pareil fuccès. Il eut même 
Tinfolence cette fois-là, lorfqu'à fon retour 
la Dame vint, félon fa coutume , Tâîder à def- 
cendre , de la repoufler avec le pied, comme 
fi elle n'eût pas été digne de toucher un 
homme tel que lui. Cependant le cheval était 
rentré ' tout auffi frais prefque que quand il 
était parti ; l'épée , qui n^étâît que brèches ,. 
n'avait pas une feule goutte de fang ; & 
le heaume, aînfi que le *haubert, n'offrait 
pas même l'apparence d'un coup* Tout cek 
infpîra de la défiance à Tépoûfô î die eut des 
foupçons violetls fur ces combats incroya- 
bles ; & pour favoir à quoi s'eil tenir , elle 
fe fit faire en cachette des armes de Cheva- 
lier ; réfolue de fuivre fon mari quand il 
Sortirait j & fi elle le pouvait , de fe. venger 
de lui à plaifin 

Il retourna bientôt au bois pour aller er* 
pëdier ^ difait-il , trois Chevaliers q^ui avaieait: 



ou Contes. ^6j 

t>ft le provoquer au combat. Uépoufe le 
prefla de fe faîre accompagner de quelques 
Écuyers armés , ne fut-ce qu*afin d'empêcher 
la trahîfon. Il n*avaît garde vraiment d'y con- 
fentîr, & répondît quil fe fentait aflez sûr 
de fon bras pour ne pas craindre trois hom- 
tnes, & même davantage, s'ils avaient Tau- 
dace de (è prefenter. Dès qu'il fut parti , la 
Dame s'arma promptement , elle vêtit uii 
haubert , ceignit une épée ; laça un heaume 
fur fa tête (<0 , & montant à cheval , galoppa 
après le fanfaron. Il était déjà dans le bois 
où , avec un vacarme épouvantable , il fra- 
caflait à tour de bras fon nouvel écu. Le 
premier mouvement de l'époufe fut de rire ; 
mais elle avait befoin d'un prétexte pour lui 
chercher une querelle , & Tàpoftropha aînfi : 
çc Vaflal , de quel droit viens-tu ici couper 
^y mes arbres , & par un bruit efiFroyable , 
3> troubler ma marche ? C*eft donc afin depou- 
3» voir me refufer une fàtisfaâîôn , que tu bri- 
sa fes ton écu ? Poltron que tu es , maudit. 
33 foit celui qui ne te méprifera pas autant 
» que moi ! Je t'arrête ici prifonnier ; fuîs^ 



5^4 Fabliaux 

» moi à rinftant dans mes prifons oii tu va^ 

» pourrir. » 

Jamais peur n'égala- celle que reffentît à 
ces paroles le pauvre Chevalier. Il fe voyait 
pris fans pouvoir échapper , & ne fe fentaît 
point le courage de combattre. Si un enfant 
fût venu dans ce moment lui arracher les 
deux yeux de la tête, il neût ofé s'en dé- 
fendre. L'épée lui tomba des mains ; il de- 
manda grâce , & promit de n'isntrer de fa 
vie dans le bois , offrant même , s'il y avait 
fait quelque dommage , de le rép^er au cen- 
tuple, ce Ame baffe , qui crois que de l'argent 
j> peut fléchir la colère d'un brave homme , 
» je vais t'apprendre un autre langage. Il 
9» faut , avant de fortir d'ici , que notre que- 
^> relie fe décide par les armes : vite à cheval , 
3) & fonge à te bien défendre ; car je ne fais 
» jamais de quartier , & t'annonce d'avance 
»> que , fi tu es vaincu , ta tête vole à l'înC- 
99 tant de deffus tes épaules «. En même tems 
çUç lui dçchargea fur le heaume un grand 
coup d'épée. Le malheureux tout tremblant 
répondit qu'U ^vaît fait VtQBu à , DiQ.u dft net 



f 

- - • 

o u C. ô ir T I s. ^6f 

Jamais fc battre , & demanda sil n*y avait 
pa^ un autre moyen de réparer fes torts, Oa 
ne lui en offrît qu'un feul. 

Ici je me vois forcé d'interrompre mon récit pour 
réclamer Vindulgence de mes Leéîeurs. Me pardonne* 
ront'ils de dire que la belle guerrière propofe au Che^ 
valier de venir emhraffer ce qu'on ru haife gueres or* 
dinairement , & que le poltron s'y foumet ; que Vunt 
defcend & préfente fcms voile t objet du baifer , tandis 
que Vautre ôtantfon heaume {e)^ s'avance^ un genou 
en terre , pour fa refpe£tueufe cérémonie , qui lui fait 
faire une remarque & une réflexion bien fingulieres% 

Quand il fe fut relevé, il prit la liberté 
de demander le nom de fon vainqueur. -— 
«cEh! que t'importe ce nom? Je veux bien 
i> ne pas te le cacher , au refte , tout bî- 
53 zarre qu*il eft , & quoique Je fois le feul 
9> de ma famille qui Taie porté. Je m'appelle 

3) Béranger. , & c'eft moi qui fais 

33 honte aux poltrons 33, A ces mots la Dame . 
remonta fur fon cheval , & difparut 

Sur fa route fe trouvait le logis d'un 
Chevalier qui, depuis long-tems amoureux 
d'elle, l'avait en vain fduvent priée d'amour. 
Jufques-là elle l'avait toujours rebuté. Mais 
elle entra chez lui , eq revenant ^ pour lui 



^66 FÀÊLtAÙ< 

dire quelle acceptait enfin fes voeux, et 
remmena mçme en croupe. • • • • • 

Peu de tems après , le mari rentra , affec- 
tant à Ton ordinaire une contenance alTurée , 
quoiqu'il eût peine à cacher fon humiliation^ 
Ses gens lui demandèrent quel était le fuc- 
ces de fon nouveau combat, ce Je vais donc 
9> enfin jouir du repos , leur dit-il ^ ma Terre 
9y eft purgée pour toujours des brigands qui 
i> la ravageaient jj. Lorfqu*il îe fut fait dé- 
farmer , il paua chez fa fejnme à defTein M 
raconter fes nouvelles proueffes , & fut fort 
étonné de la voir aflîfe fur un lit à côté d*un 
homme qu'elle eMnbraffa tout aufli-tôt , fans 
daigner même fe lever pour luL II voulut 
prendre ce ton impérieux & menaçant qui 
lui était devenir familier, & feignit de fortîr 
pour aller chercher fon épée. «Taifez-vous 
3j lâche , lui dît - elle , taîfez - vous ; ou , fi 
»> vous ofez fouffler , je fais venir ici Bé- 
»> ranger ••••..; vous favez conune il traite 
9> les poltrons 99. 

Cette parole ferma la bouche au Villaîn. 
Il fe retira tout confus ; & , quelque fût de- 
puis ce moment la conduitç de fa femme , il 



craignit tant qu elle ne publiât fon aventure , 
qu'il n'ofa jamais lui Êûre le moindre re- 
proche. 

A Pafteur mou le loup mange les brebis, 

Dans le Roman d'Artus , manujcrlt , il ejîfait men^ 
tlon ^un Chevalier qui employait les mêmes moyens 
jfour en impofer àfes camarades. Maintes fois s'arma 
Daguenez U couars, &yen alloît ez forz ( dans lafbrêt\ 
%L pendait (on efcu à un chefiie > & y férolt {frappait ) 
tant que tout U tains ( la peinture ) en était cheu , & 
li efcu tous détaillés & décopé \ 8c puis s'en. reveiH^it^ 
& di^t que it ayoit occis un Chevalier. 



NOTE. 

(a) A Paris , dans l'Artois y en Champagne > & dani 
plufîeurs autres cantons de la France , la noblellè par 
les mères avait liçu* Le fils d'un roturier & d'une 
Demoiièlle y était regardé, comme gentil-homme , & 
pouvait poiTéder dfs fiefi» ce qui était la preuve de 
nobleflè. Mais cela ne fîiffi&it pas pour Revenir Che-* 
valier. U fallait être gentil-homme de potage ; c'eiU 
a-dire par (on père» La peine pour celui qui eût reçu 
la Chevalerie (ans cette qualité indi(pen(àble , était la 
confi(catîon de (es lùeubles & la dégradation. 

(^) Une des plus belles prérogatives de la Chevale- 
rie, & eh même tems Tune des cau(ès auxquelles on 
doit le plus attribuer l'aviUSèment de cette brilliinte 5e 



3«î8 Txtttkxîf 

utile infiitudôti , était le pouroît qu*eHe doAfiaît i teUî 
qui en était revêtu ^ de la caaféter lui-même â d'au*- 
très* Les Évéques s'attribuèrent ce privilège. Les Papes 
firent des Chevaliers de S. Pierre , de rinqui/kion , 
du Chrîil , &c. Enfin , il n^ «ut pas ]u(qu*au père Çor« 
délier , Gardien du S. Sépulcre à Jérusalem , dit le 
fDtlaNohLV, Ménétrier \ qui ne voulût confiirer une (ôrte%de 
Chevalerie aux Pèlerins qui allaient vificer les (âints 
Lieux* Cependant un roturier qui eût été fait dandei^ 
sinement Chevalier , ainfî que le héros de notre Fa** 
bliau ) n'eût pas eu la hardieflè de Ce présenter comme 
sel dans un tournois ou dans une allèmblée publique. 
Ceux même qui , quoique nobles , avaient été ainâ 
leçus par nn parti(^ulier , étaient obligés de faire con- 
firmer leur dignité par le Roi ou par le Prince leur 
Souverain. 

(jc) Tel était l'uâge des Chevaliers en route , quand 
ils n'avaient pas un Écuyer avec eux pour porter leur 
écu* Ils le portaient alors en devant , (ùipendu au cou 
par une courroie* On en voit beaucoup repréfeniés ainfi 
dans les monumens anciens* 

{d) On fe rappellera ici une remarque faite ailleurs; 
' avoir que le heaume , quand la vifiere était baiiTée , 
cachait entièrement le viâge : ce qui était néceilàire à 
notre héroïne pour n'être pas reconnue de fon mari. 

(e) Oter (on heaume était un £gne de reipeâ qu'on em- 
ployait quand on voulait (âluer quelqu'un , ou quand an 
entrait dans une Églilê. C'efl de-lâ probablement que 
vint la coutume d'6ter en pareil cas (on chapeau, lorfque 

cette coëffure fiit devenue de modei 

DE 



ou G O N T 1 J» ^Ssf 



mm 



r^^DE DOM ARGENT. 



«■^4 



^Extrait* 

Êrat quod tolUrc ytlhsi 



■*H«*MrtMMMi|«M*i 



X i' y 2 quelque - tepii que me trouvant i 
Paris, feus occafîon de paffer fur le Pont* 
duX'-'Changes (^ a)^ A. droite & à gauche je vis 
étalé dans les boutiques beaucoup d'argent^ 
& je vous avoue que Teau m'en vint à la 
bouche y & que je fis le péché d*en convoi- 
ter quelque chofe pour moi : car enfin , à quoi 
Dom Argent n eft-il pas bon ? Ceft avec lui 
qu on acheté peliçons & manteaux d'hermme » 
chevaux gafcons & mulets , abbayes & bé-* 
néfices , cités & châteaux , les grandes terres 
& les jolies femmes. Ceft lui qui fait déshé* 
riter un orphelin , abfoudre un excommunié ^ 
rendre juftice à un Villain , & pardonner lés 
injures plus efficacement que de beaux fer-* 
nions. Rois ou Comtés ^ Bourgeois ou Ri« 
bâuds 9 il n'eft pexfoQue qui ne l'aime y & 
Tome IL -^ A a 



J70 1? A^ t t k V X 

perfonne n'en rougit Argent fait d^un Viliaî<l 
un homme courtois , d'un mélancolique un 
homme gai , d'un fot un homme d'efprlt. 
Faut-il vous fervir à la fourdine ? c'eft un 
ami sûr. Faut - il faire fracas ) il fe montre 
ivgc orgueil , & parle fièrement. Si vous avei^ 
affaire à Rome , n'y allez pas fans lui , vous 
échoueriez : mais avec lui^ je réponds du 
fuccès* Montrez-le quelque part ; vous verrez 
auffitot les boiteux courir , les catin^ trotter; 
, vous infpirerez de rameur ; on vous appellera 
mon caur ; un Prêtre irait jufqu'à chanter pour 
vous trois méfies par jour. Enfin y il finit le» 
guerres , conduit les armées » itluftre les fa* 
milles ignobles y tire un voleur d'embarras , 
& commode à toute la terre. Me reproche** 
teZ'-vous après cela d'avoir defiré pour quel- 
ques inftans fon amitié ? 



NOTE. 

(à) I^a grande quantité i» pionnaîcs d!9Srentt$ qui 
étaitpt établies dans Içs différons cantons du Royaume , 
obligeait à des échanges fréquens , pour peu qu*oxv paflSt 
d'un lieu 2 un autre. Il y eut plufieurs villes où des 
particuliers adoptèrent ce genrç de çopyi^ioe ^ qui les 



© U C Ô il T Ë 5. $71 

fit n(ftimtf ChangiàrSé Us (blvatentles foires, les tour^ 
taols , & toutes les grandes aflèmblées quWcafîonnait 
le plalfîr ou la dévotio9k A Paris y Louis Vit les établit 
Cxt le grand pont , q[ue de leur nom on appella le Pont* 
^uX'-Ûhangturs oU PotU-aux- Changes, Ils £diâ{en^utl 
des fîx corps marchands , de ce ne fiit pas un des moins 
confîdérables ^ mais i meture que les Rois retirèrent à ~ 
eux & éteignirent les moàttéages particuliers , les Chan«» 
geurs devinrent moins néceflàires > & par conséquent 
moins nombreux. Le Patlement ^ dans des Remontrant 
ces qu'il fit au Roi en 14^1 , prétendit que c'était It 
Cour de Rome qui les avait ruiiiés, parce qu'elle tirak 
du Royaume tant d'or k d'argent ^ qu'Us n'avaient plut 
rien à fidre. En 15149 ils cefl^rent de &i(e un des fix 
•orps , & les Bonnetiers furent mis à leur place. Ce- 
pendant cent quatre ans aprN > ils occupaient encore^ 
ail nombre de cinquante-quatre , un des côtés du pont; 
& les Orfèvres ^ au nombre de cinquante, Tautre côté \ ^Saw.ffifi^ 
Tal trouvé une pièce en l'honneur des Changeurs, p. it^^i^ '* 
Le Poète înfifie particulièrement fiir l'utilité dont ils 
l9i^ pour les Pèlerins ft les Marchands forains* 




Aa a 



572 FA^LlkVlt 

DU VILLAIN ÂNIER. 



ém 



f 

Extrait. 

\ 

X-i*us AGE à Montpellier cft de jetter la nuit 
par la fenêtre certaines ordures dont aHleurs 
on épargne aux pafTans l'odeur & la vue. Les 
. payfans des environs viennent tous les matins 
â la ville avec des ânes & un peu de paille 
dans leurs paniers ; ils ramafTent ces immon- 
dices , & les portent fur leurs terres qu'ils 
fument ainfî. Un d'eux , qui s'en retournait 
un jour avec fes deux ânes chargés , pafla par 
la rue des Epiciers. De tout côté , dans les 
boutiques j on pilait des épices. La rue était 
au loin embaumée de ces aromates, dont la 
vertu fuave eût pu rappeller à la vie un mou* 
rant ; mais le Villon ^ accoutumé à une odeur 
bien différente ; en fut tellement fuffbqué , 
quil tomba tou<-à^coup fans connaiflance. 
On accourt , on s'attroupe autour de lui ; 
Us ânes marchaient toujours , on les arrête ; 

on 5 eoiprejÛTe de te fccouru; ; \l ne donnait 



b tJ C O K T E s. 37J 

taicun figne de vie , & ne remuait pas plus^ 
qu'un homme mort. <c Je gage que je le fais 
» revenir , dit un Prud'homme qui étaît-Ià, 
35 Bel amr , eflayez , répondit un riche Bour- 
» geois ; & je vous promets , moi , fi vous 
99 réuffiflèz , de vous donner vingt fous ^ de 
j> ma bourfe M. L^autre va prendre avec la 
fourche un peu du fumier dont les ânes 
étaient chargés , & il 1 apporte fous lé nez 
du Villain. A cette odeur que fon nez re- 
connaît , il fé ranime , il ouvre les yeux & 
fe relevé faîn & gaillard ; mais il fe fauve auflî- 
tôt pour échapper aux influences de cette 
déteftable rue , & fe promet bien à lui-mê- 
me de n'en approcher de fa vie , tant qu'it 
y en aura d'autres par où îl pourra palier. 

Voilà ce que peut fur nous l'habitude ; mars 
quand elle eft prifç , il faut fe. donner dé 
garde de la changer. 



Se. trouve dans les. Hiffoires Facétieufês & Morales^ 



^.jp 



-ûjS- 



Aa 5 



^74 Fàiliaux 

j^ DU CURÉ'QUI POSA UNE PIERRE. 



Extrait. 

VJ N Curé va Ëiire une vifîte chez un de fes 
FaroifEens^. Celui * ci était forti ; il n y avait 
i la maifon que fa femme avec fon fils ^^ 
enfant d'environ trois ans. La^ Dame prie 
le Pafteur d entrer , le fait affeoir ^ lui di( 
inille çhofes agréables, ic finit par Tagacer. 
Il fe défend d'abord en badinant i enfin il 
prend une brique qu'il trouve dans le coin du 
feu 9 la pofe au milieu dç la chambre » & dé- 
clare à la femme que , fi elle paife cette 
borne , il Ten fera repentir. Une pareille menace 
ne Tarrête point ; elle en efl punie tout auffi-^ 
tôt. Quelques heures après ^ 1q mari rentre • . « « 

Je T^ai pas hefoin d'en dire davaruagem Tout U 
pfonde connaît ce Conte , 6 fon fait la naïveté de 
V enfant , qui crie à fon père de ne point paffer la 
kriquCf & qui lui <ii dit la raifon* Gardons^ nous 
du petit-oeil , ajome t Auteur: il eji au£i à craindra 
fU4 Us voleurs , dont on ne fe défie poin^ 



^mm^irm^mmtmmmiimmmtm'mimimfmmmm 



ou C a If T K 5. 57jf 

. La Itovtliifits moiêmu , eu lieu JCun Cuté^ fup^ 
pofint , pour aéUur de ce Conte , ou un Clerc dt 
Procureur y ou un Vàltt^Jirmier. Us ne lui font point 
non plus pofer une brique pour home ^ mais tracer avec . 
la craie une raie/ur le pUmchèrm 

Se trouve ainfi dans Us Cent Nouvelles noureUefi 
«le lu Cour de Boatgogne ^ p. \f9. 
J>ûns les Jo^eufis ATentureS , /. 88* 
Dans le Recuefl des PlaUàntes Nouv^es > /^. ixé« 
Dans le Couriet Facétieux , p* 370» 
i>^z;u Male(pinl » t. x , /^^ 140 , Nov. 88« 
Dans Bandello ^ ui ^p. i^^u v«. Nav* 53*' 
Dw^ In N^utéanx Contus i rire , p. 1 1^« 
Dans la Bîbltodteque amu&nie & tiiflniâty« > r« » ^ 

r* 3*4. 

Dan^ les DivertîHèmens curieux de qe tems 9 p* %9^*^ 
Dans les Contes du S' d'Ouville, r. \ ^ p^ i^4« 
Dans le Fatédeux Réveille-maân , p, % t6. 
Dans lei Nouveaux Contes en vers ^^Vl**^p* 4 j«. 
Dans h Defiert des Mat*lôupis« 
Dans les Dettt fc Fattt FiaeevcU del Guacctardini ^ 




À a 4^ 



\ 



^7^ F A B t I A V * 



* * DU POETE ET DU BOSSU. 



Il y avait un Ppëte qui excellait à faire des 
vers & dçs Diw. Voulant un jour préfenter 
quelque chofe à fon Roi , il travailla avec foin 
une pièce qu il alla lui offrir. Le Monarque 
en entendit la ledure avec fa,tisfadion , & il 
dit au Rimeur ; %< demande ce que tu voudras , 
3» je promets de te Taccorder. Sirè ^ je re- 
»j mercie votre bonté , répondit le Clerc (ayi 
» & ne lui demande que d'être , pendant un 
»> an 5 portier de votre cité ^ à condition que 
9> tous les borgnes ^ boiteux & boiTus ^ ou 
» autres gens maléficiës , qui entreront 5 feront 
3» obligés de me donner chacun un denier }'• 
Le Roi y confentit , il fcella de fon fceau îa 
permiûlon ^ & le Poëte alla garder la porte. 

Par aventure vînt à pSer un borgne. Le 
Clerc lui demande un dénier ^ Tautre le re« 
fufej fur cQ refus il l'arrête, §c s*apperçoit 
qu il eft bofTu. Là^dèfTus nouveau denier de^ 
mandé» Le boiTu difpute , oi^ te tiraille ^ il 



O V G O N TES. 372 

fevLt fe défendre & laifTe voir deux bras 
tortus. En conféquence on exige de lui trois 
deniers. Pour s*échapper il prend' la fuite ; 
mais , en courant , . fpn cbapèl (b), tombe ; 
le Villain était, teigneux. Le. Poëte , 1 ayant 
bientôt ratrappé , Voulut le forcer alors , 
au -Keu de trois deniers , de lui en piyer 
quatre; il le faifit par fachappe, lui donna 
quelques coups dont il le renverfa , & vit qu il 
avait une hernie. Si le Villain avait donné fon 
denier quand on le lui demanda , il en eût été 
quitte à ce prîï i maîis pour fon • avarice il 
lui en coûta cinq; & il fut de plu» battu & 
baffoué. . / 



»i ' ' 1 > M t t 



6e trouve dans les Cento Novelle Antiche dl Gual^ 

y 

NOTES. 

(a) Les Eccléfiaftiques avaient été pendant long-< 
temps les (êuls qui fuSent lire. Ainfî , le mot de Ckrc^ 
qui leur était d'abord conlâcré , le devint en(tiite pour 
fignlfier tout homme infiruitt Cleegie était le (ynonym^ 
de fàmce^ 



578 Fabliaux 

{fi Je ott (nt tatqpon i* rancim nn Ch^H^ fi 
non de celui de Chaftat « qui , en pii&ntaiit l'idé* 
^ flotte coeSnre à tnnt contes , pouinù induite en 
•rrent. Cm cbaptflt toient des capots eu des bonDcti 
fUÎ anîent ceroïnei fiiunurei on certains ornement , 
ièloii les conditions. Qmûque U capncB , le boooet , 
Tasauifle , ie cbapel ft le diiperoa fiiflint diffirent \ 
cependant canme tons Amiait d« ewrit-cbif) il« 
tUàJ quelfiufint oenfôodus. 



o ir C o N T 8 j. 37ipf 



** DU PRUD'HOMME 

ilVl DONNA DES INSTRUCTIONS A SON tlLS, 

Alias 

** D U P RU D*H O M ME 

QUI N'AVAIT QU'UN AMI* 



m 



JVliEUx vaut un ami en chemin que deniers 
en bourfe (a). 

Un Bourgeois de Rômê , confîdéré pour 
fa nobleiTe & Ton mçrite , & favant dans les 
loix , avait vtn fils d^environ quinjse à feize 
ans. I^e Piunoifeau annonçait lel plus heu>^ 
reufes qualités* Il était doux , courtois , fet^ 
viable 3 fie fur -tout extrêmement généreux; 
ce qui lui avait procuré beaucoup d*amiSi 
)^entind$ de ces anûs d^nt le monde eft plein , 
de ces gens qui vivent des ibtûfes d'autrui» 
^ qui vous en impofent par leurs proteftsK 
tions féduifantes , jufqu*at| moment où votn 
les mettez à Tépreuve, 

Le père vit avec chagrin fon fils prendre f^ 

i^i «tte forte de fociét^s petfid/es , i^ 



goût de dépenfe & de prodiplîté , |>r<$pf0 
à le ruiner un jour ea peu de tems. Il vou^* 
lut lui en montrer le danger ^ & lui parla 
ainfi : « Beau fils , quelque grand que foît 
93 un tréfor , il eft bientôt difCpé , quand on 
9> y ,puL(e tous les jours. Prens-y bien garde » 
9» & accoutume - toi à Téconomie , fi tu ne 
9 veux pas te préparer ime vîeillcfle mal- 
>» aifée & délaifTée de tout le monde ; car ^ 
a» quoiqu'il ne £dUe pas trop eftimer les ri- 
9j chefTes , il eft bon pourtant de pafTer pour 
c être à fon aîfe , parce que par'- tout le 
9> pauvre eft méprifé. Vous ètts mon père 
9» & mon feigneur ^ répondit le fils : je vous 
» dois à ce double titre obeii&nce & ref- 
» peâ 9 & je fens avec recpnnaiflance le 
09 motif qui vous fait parler en ce moment; 
9» mais permettez-moi de vous re^éiènter., 
9s Sire,^. jcg^ je ne fuis point joueur ; que 
,91 jufqu a pr^iènt vous n'avez point encore 
.9» entendu parler de mies fur mon compte.; 
:p^ que , malgré ma jeuneffe , je jouis dans 
9> Rome d'une bonne réputation^ & que 
9* je puis nae vanter . enfin de ne m'y* con- 
^ naître aucua ennenii. J'ai vouIu: n^ pror 



OV G O N T ï î. 3^1 

*> curer des amîs , il eft vrai ; & j'ai cru nd 
* pouvoir trop les acheter , ni faire un meil- 
» ieur emploi de vos- Mens : mais ne m*ave2- 
» vous pas appris vous-même à eftimer , par- 
» deffus tout , un ami véritable ; & ne m'avez- 
» vous pas dit cent fois qu'il vaut mieux 
» que des tonnés d*or ? ■— Tu viens de parler 
i» trèsrfagement , beau fils. Eh bien , dis-moî 
73 maintenant combien tu crois en avoir ga- 
35 gnés, dont tu puifles te vanter d'être sûr, 
3^ — Sire , je crois pour le moins pouvoir 
79 compter fur dix, •— Dix , cher fils ! AiTu- 
» rément , fi cela eft , je ne plains point tout 
» ce qu'il t'en a coûté. Hélas ! pour moi qui 
30 ai vécu foixante ans , je ne fuis point ^ à 
33 beaucoup près , auffi heureux ; & malgré 
39 tous mes foins , je n'ai pu , jufqu'à préfent , 
w en fîdre qu'un feul. Il eft vrai qu'il eft sûr , 
^ & que je crois pouvoir en répondre. Ce- 
u pendant , fi tu veux t'en rapporter à moi , 
3t je te confeillerai d'éprouver quelques-uns 
» des tiens. Tu ne peux qu'y gagner après 
3» tout ^ puifque tu les connaîtras mieux 334 
Le père alors lui fuggéra un ftratagéme, 
^ le fils voulut bien çoaientîr à l'employer} 



}8a P a » r t A tt/it 

fnaîs ce (ut par pure complaifânce pou^ ié 
Prud^homme , 8c uniquement pour le fatis^ 
£dre^ tant U fe tenait certain de leur fidé-^ 
Uté. 

Ils vont donc tous deux à l'étable égotger 
un veau. Le fils le met dans un fac qu il 
prend fur fes épaules , & il fe rehd ainii 
chez l'un de ces intimes , qui chaque jour le 
preflàient avec importunité d'employer leurs 
fervices. Dès que celui-ci l'apperçoit ^ il ac« 
courte TembraiTe^ le remercie du plaifir qu'il 
lui procure , & demande s'il n'aura donc pas 
enfin la fatisfaâion de lui être utile. * Oui « vous 
09 le pouvez , répond le Damoifeau ; 8c c'eft 
1» même i ce deflein que j'accours chez vous« 
9> Dieu m'a abandonné pendant un moment ^ 
» je viens de tuer un homme; fauvez^noi 
99 la vie; & cachez ce corps ^^ que j'ai en* 
V levé pour qu'on ne puiiTe pas me con« 
a> convaincre ». £n même temps il jetta pat 
terre le fac enfanglânté qu'il portait. Mais 
l'intime ami , le priant de le reprendre ^ lui 
déclara très-nettement qu'en toute autre oc« 
cafîon il n'eût pas mieux demandé que de 
l'obliger ; mais que ^ wm fois- ci» il n'était 



eu Contes* 385 

pas d*bumeur à fe mettre pour lui dans 
rembarras. Il en fut de même du fécond ^ 
du troifieme » & de tous les dix enfin } 
de forte que le l^amoifeau fe vît obligé de 
revenir chez fon père . conter , d*un air fort 
humilié , fon aventure. « Je m*y étais attendu ^ 
ai répondit le Prud*homme en fourîant ; v^ 

ds maintenant chez mon ami ; je me flatte que 

> 

;» tu y Recevras une autre réponfe »• 

Le jeune homme y alla. Et en effet ^ dès 
qu'il eut expofé à Tami fon prétendu malheur ^ 
celtii-ci le mena dans une chambre écartée» 
Il fît fortir enfuite du logis , fous différens 
prétextes ^ fa femme ^ fes valets & fes enfans ; 
& après avoir bien fermé toutes le$ portes^ 
« nous voilà libres , dit-il au jeune homme ; 
4> ii faut maintenant fonger au plus preffé ^ 
9 Se nous débarraiTer du mort. Jlraî après 
M cela m^informer fi votre affaire a tranf- 
99 pire 9 &9 en attendait ^ vous reSerez caché 
>a ici ». Alors il fe mit en devoir de creufer 
une foiTe pour enfouir le eadavre. Mais le 
Jouvenceau , content de fon épreuve ^ le re^ 
metcia» & ^'en revînt, 
ce Beau fils, lui dît le père, fai entendis 



'çS4 Vxtzrkvx 

9» dans ma jeuneffe un vieux proverbe ^ & fit 
99 roûblie jamais ; c eft que nous ne devons 
») regarder vraîement comme notre ami > que 
^ celui qui vient à notre fecours 5 quand tout 
9> le iQondè nous abandonne ». 



Dans une autre verfîon , qui efi celle qu'a Imprimée 
Barbazao , la (cène (è pafle en Arabie ; le père s'appelle 
Lucinabe ; & c'efi au Ut de la mort qu^il donne â &a 
fils les infiruôions qui forment le Fabliau» 

Dans une autre du manuicrît de la Clayette, le jenne 
bonune , au lien de porter chez les amis un veau tué , (ê 
dit accufi d'un meurtre au Tribunal de TEmpereur, & 
les prie de Vy accompagner pour le dcfendre« 



Ce Fabliau fe trouve dans Us Heures de Récréais 
tîon de Guichardin ^ p,i6\. 

Dans les Novelle di Granucci , I/ov, V» 
Il efttiréde VArahe. Vùye\ Us Mélanges de littérature 
Orientale , f* i , />• 78. Toute la différence » (^ejl fuHci 
un père ^ riche négociant , envoie fon fils voyager pour 
trouver un véritahU and; & que Ufils en ramené cin* 
puante , de rattaekemem de/quels il croit pouvoin té^ 
pondre. 

NOTE 

p 

(â) Ce proverbe fê trouye dans le Poëme d'Alexandre 
4f Paris 2 où probablçmem le Fabjîer Ta pris. 



6 u C ô iî t È é» 3^/ 

I * 

r'i , ' ' ' . ' Bg=gasaîaBgi 

5* DES DEUX BONS AMIS» 

* 

JD £ u X Marchands ^'kîmaieht de Taixiitié là 
plus tendrie. 11^ ne s'étaîfent pôuirtant jamais 
vus 9 & demeuraient , Tuh à fiaûdac (a) , 
l'autre en Egypte ; lnaî$ les rapports fréquehs 
que leur donnait leur côihmerce ^ Tefiisie , là 
confiance qu ils â'étaietit mutuellemefit iurpi"»- 
rée^ les avaieut unis auffi intimement qiié 
s'ils euflent toujours vécu enfetnble. Cepen^ 
<iant le Syrien ne put fupporter d'aimer ainfi 
un inconnu. Il fe propdfa d^aller vifiter dt 
embraflbr fou ami ^ & après TaVoir prévenu 
de (pn dépafit il fe mit en route. L'Egyptien ^ 
au comble de la jôie^ vint plufieurs lieues 
au-devant de lui ^ & Temmena loger dans 
fa propre misdfoh. Là lui mqfltrant fon or ^ 
(on argeot , (es chevaux & fes oi(baux de 
çfaafle 9 toutes fes |)oireflîons enfin , & les 
chartes de (es immunités (V) : <« Voilà qui 
sy eft à vous , lui dit41 , & fi vous m'aimez ^ 
H VOUS en uferess comme dt^ votre bien pro-* 
Tome II, B b 



^S6 Fabliaux 

» pre 3). Afin de mieux amufer fou hâte , ît 
invita fucceffivement diâerentes perfonnes à 
fa table. Ce ne furent pendant huit jours 
que plaifirs & feftins ; mais au milieu de 
ces amufemens , le Voyageur rencontra une 
beauté qiii le frappa au coeur , & l'impreflion 
qu'elle lui fit fut même fi vive que tout-à- 
coup il tomba très - dangeteufement malade. 
A rinftant furent mandés les meilleurs Fhy- 
» Médecins, ficiens "^ du pays. D'abord ils ne purent ni à 
Ton pouls ni à (on urine (P) devinter fons 
mal ; mais cependant quand ils 1 eureiit bien 
examiné lui-même , Us )agelrent > diaprés fa 
mélancolie profonde , qu'il était tnalade d'^* 
tnour. L*ami alors le conjura tendrement de 
lui avouer la vérité, & de . s ouirrîr à lui avec 
confiance , fur un iècret inçoront dont dé- 
pendaient fes jours, ce Puifque vous aimez 
9i dans ce pays-^ , lui dit41 , on peut y 
33 trouver vouy teaîtrefle. ; le remède eft fa- 
» cile. Votre amitié me pénètre le ooeur , ré- 
9> pondît le mourant , & je ne puis ,lui re- 
t> fufer Taveu qu*elle exige de moi. Eh bien , 
9) oui 9 je fuis malade d'amour , puifqu'il ùnt 
» en convenir. Mon mal eft au comble ^ Se 



^ fî je n'obtiens celle que f aime 5 c en eft fait 
^ de mou Où la trouver ? je Tignore. Son 
n nom^ Ton pay^^ h nsôiTance ^ tout meft 
n inconnu : mes yeux ne Tonc vue qu'un ini^ 
»> tant ^ ( & ce fut pour mon malheu)f ) 3 rùût 
>s jour & nuit mon cceur là volt ; il la voit 
^ fans oeiTe ^ mon ami ^ & j^en mourrai ^h En 
achevant ces paroles il perdit connatflance^ 
& f efta plufieuf s heures évanoui. On le crut 
tûort» Son ami tomba fur lui , pâmé de dou-^ 
leur» La défoktion fe répandit dans toute ta 
matfon* Jeunes & vieux ^ chacun pleurait ; & 
rhonime le plus féroce 5 s^il fe fut trouvé là ^ 
n^eût pu s'empêcher de pleurer avec eux* 

Cepefndant le malade revînt à lui » & (on 
premier mouvement fut de regarder <kns la 
chambré pour y chercher celle qu'il aimait* 
£ile n'y était pas. Alors il recommença (es 
plaintes douloureufefk ce Je ne la reverrsu 
^ donc plus , s'écria • t - il ! & perfonne ne 
»> pourra m'enfeigner ou fa demeure ou foU 
M nom î Ah ! (i elle fe repréfentait à mes 
» yeux*, qu'ils la reconnaîtraient prompte- 
» ment M f Ces derniers mots/frapperent l'ami ^ 
& ils lui fttggérerent l'idée^ de faire venit 

Bb a 



(ucceflivement au lit du malade toutes lef' 
Dames & les Demoifelles qu'il avsût pu vok 
depuis fon arrivée. Mais dans ce nombre 
n'était pas Tamie de fon ccsur. Chaque fbk 
qu'on lui en préfentait une y il r^ondait en 
foupirant ; non , ce n eft pas encére elle. 
Enfin on fe rappella qu'il y avait , dans une 
chambre retirée , une jeune perfonne , que le 
maître du logis aimait éperduement, & qu'il 
£dfait élever avec le pluis grand foin , parce 
qu'il la deftinait à devenir bientôt fon époufe. 
Le Prud'homme l'amena. La voilà , s'écria 
aui£-tôt le mouraqt ; la voilà celle qui peut 
me (aire vivre ou mourir. L'Egyptien , com- 
battu par fon amour , héfita un moment ; 
mais bientôt fa tendreife héroïque fe dévouant 
au falut de fon ataii , il lui céda fa maîtreflè. 
Il voulut même , pour ajouter du prix à fon 
facrifîce » doter la pucelle. Il lui donna des 
étoffes Se de l'argent , lui fit les mêmes avan^ 
tages que s'il l'avait époufée lui-même 5 & fe 
chargea des noces , auxquelles il ne manqua 
pas d'appeller les Ménétriers , qui chantèrent 
des chanfons de gejle ^ ôc s'efforcèrent , chacun 
à l'envi , d'égayer la fcte. Quand tous les 



s tr C o K T X 1 ^?j^ 

BîverdiTemens furent finis , le nouvel époux 
vint prendre congé de fon généreux hôte ^ & 
il s'en retourna dans fa patrie avec ù. femme. 
Ses amis ^ à fon arrivée , accoururent le fé« 
liciten II y eut de nouvelles noces qui dure* 
rent quinze jours. Les deux époux vécurent 
heureux , & s^aimerent toute leur vie. 

Mais pendant ce tems ^ de grands malheurs 
arrivèrent i TEgyptien. H efluya des pertes 
fi confidérables que fa fortune fè trouva tota« 
lemmt anéantie» Daas cette fituadon cmeHe ^ 
fans efpoir & £ins xêflburces , il prit te parti 
d'aller recourir à fon^ami* de Baudac, fur la 
Teconnaiflànce duquel il comptait après te fer*^ 
vice qall lut avait rendu^^ Il fut obligé de 
£dre cette longue route à pied ^ & d'endurer 
le froid & le chaud, la foif & la Êdm , peu 
cionhus de lui jufqu'alorSi. Enfiii , après bien 
tdes Bitigues, il arriva vers^ le commencement 
de la nuit. 2 Baudaa Maik. au moment d'y; 
entrer , l'état de mifere où it (è trouvait ré* 
veilla en lui un fendment de honte* qui f ar*- 
T€tau,11 craignit que s'il allsût ainfi , dans les 
l^nebres » (e préfenter à (on ami , celui-ci ji. 
^ ne. Tavab jamais vu qu'avec L'appareil do^ 



çpo Fabliau* 

l'opulence 5 ne le réconnût peut-être psB i H 
il crut mieux (aire d^attendre le jour ^ & 
d'entrer , pour paiTer la nuit , dans un temple 
jqu il apperçut près de IL 

A p^e fe vit-il dans cette noire & vafte 
foUtude , que mille idées . défefpérantes vin* 
rent Taffiéger. ce Beau Sire Dieu y s'écria-t-il , 
p en quelle affireufe iîtuatîon votre VQl<»ité 
n m'a réduit ! Hélas ! mon ancienne aiiance 
9T me la rend plus douloureufe encore* J*ai 
V eu tout i fouhût ; & me voilà feul , aban* 
n donné >8ç manquant de tout ! Ne vaudrait- 
19 il p^s mieux pdur moi que Je fufle mort m i 

Comme il parlait ainfi^ une grande rumeur 
fe fit entendre dans le temjJe* Un àflaffin ve^ 
mit de s*y réfugier^ Se le$ Bourgeois le paur^ 
iuivaient pour le faifir* Ils demandèrent i 
T£gyptien s'il ne Tavait pomt vu«&trei4l'^» 
qui voulait mourir & finir a}nG fa honte^ & 
fouffrance^fe dédaca le coupable/ll fiit cru « 
faifi y.garotté &*]etté dans mie priibik» iLe leii« 
demain oale livra au Juge, qui, (lur foa aveu « 
car il ne voulut rien dire pour fà défeniè ^ 
le condamna ^ $c l'envoya aux fourches pati« 

bulaire^t Un grand nombre 4e perfonnçt 



O U C K T E S. 35t 

tccounirent au lieu de fon fuppllce y & en- 
tr'autres cet ami dont il avait fauve les jours , 
& qu il venait trouver à travers^ tant de dan« 
gers. Celui-ci n'avait pas oublié ce qu il lui 
devait Par bonheur il le reconnut. Mais que 
faire , & fur^tout dans uo moment où toute 
refTource feifiblait interdite ? Il fut en trouver 
une cependant} ce fiit de (e dévouer lui- 
même pour fon ami« «Bonnes gens de Dieu » 
^ s*écria--t*il 9 gardez -vous de faire péché» 
39 & ne punifTez pas cet homme ^ qui eft in- 
9» nocent ; c'eft moi qui ai commis le meur-- 
M tre »>• Cette étonnante déclaration émut 
raflemblée. On fofpendit l'exécution ; on ar- 
rêta le Marchand y & d^à on s'apprêtait à 
délier l'étranger. Mais le véritable aflaffin fe 
trouvait U auifi. Quand il vit garotter le 
Prud'homme» il fentit des remords. ccEIv 
)» quoi ! fis dit - il à Iui--même , cet honnête 
» Bourgeois va mourir pour mon crime ;: 
a> & moi 9 malheureux ! mcM qui l'ai commis ,. 
» je Vivrai ! L'œil de Dieu m'a vu cepen* 
3> dant; & s'il ne me punit pas dans cette 
a» vie , fe ne lui échapperai point dans Tau-^ 
ai^ tre 2 au. moment où il juge toutes^" ksr 



J^3J F À B L I A u mJ 

93 aâions 9 bonnes 8^ mauvaifes ^ & où chacutl' 
^? reçoit , félon fo œuvras. Non , je ne veu5Q 
^ pas charger mon ame d*un fécond péché i 

99 64 j'aime mieux fubir ici le châtiment de 

... l 

qf> la juftice humaine » en confeiTant ma faute ^ 

>9. que de m'expofçr à la vçngeance terrible 

a? d un Pieu qui putfît pour jîimali (d) ^>. Il 

avQua donc fqn crimet , & fut couduit aua( 

?ugç3| , qui , fort étonnés de cçtte aventure , 

Çc embar^aifés fur la feqtence qu'ils avaient 

à pronqncer^ vinrent confultc^r Iç Roi. Le 

lyfQnarque, auûi fyrpris queux 5 mandates 

troi^ prifonqiers , & après leur avoir promis 

U^t gr^ÇQ $'ils voulaient avouer la vérité^ 

|1 Iqs îritçf rogea lu]-jnêmç. Chacun dVux alors 

raconia naïvement ce qui lui était arrivé ^ & 

ils fuwnt renvoyés tQ«;$ trois , Ubres ôc ab-^ 
fous. 

Le Syrien s'en fevÎQt avec fonanu <}u'il 
yens^t d'avoir Iç ^o^ihçuf dç fauver auffi à 
(on tQur, Il lui fit feryif auffitôt; à manger ^ 
^ lui dit t ^Si tu vçi|x vivrp ici avec moi» 
» doux ami » jei prends à témoin Diçu qui 
Il m Qnt^jpd 9 que jamais ri^n np t§ nvanquQra ^ 



te lâr G Ô K T £ Sf« 

to maître de tout ce que je poiTéde. Si tu 
»> préfères le féjour de ta patrie , je t'offre 
9> la moitié de ma fortune » ou plutôt ce 
w qu il te plaira d'en prendre »• L'Égyptien 
déclara qu'il voulait s'en retourner, & il 
partit comblé de bîen^. 

On ne trouverait pas aujourd'hui d*amîs 
pareils à ceux-ci. Le monde va tous les jours 
çn çmpiraiU » ^ il empirera fans ceife , Uns 
Jamais devenir meilleur. Heureux celui qui 
peut trouver un bon ami , il doit en re- 
mercier la Providence ; mais quHl le ^rdé 
bien ; c^r Içs hommes fpnt devenus fi fwTC 
& fi traîtres , il y a dans le monde fi peu de 
loyauté , que probablement il aura le dernier» 



^•w 



Se trçuve dans Bocacç , X^ Jourru Vîlh tfoy^ 
^ Uy a fait quelques changemens légers )• 

Et dans lèjf Cent Nouvelles nouvelles ^e M^ de 
Çomea^ > '• 5 9 Nouv* 18 ^d^apri^ la vtrfiqn de Moeaccm 

Hardi & Chevreau en ont fait une Tmgi^Com/die^ 
auprès cefte même verfiofh ^^^ Biblt du TUâtjNI 
Français, t. i,j?» ifi^ 

Dans Giraldj , Deçà quînta » /• 444 » un mari efi 
çpndamné à mort ; fa femme va dans la prifon , & 
lui f(^ prendre fes propre^ habits ^yeç fefquels il 



5>4 F À 1 L ï A u r • 

s^ échappe ;,mals elU tfl condamnée à mourir pour ttdé 
jia moment qiitlU va monter, fur Véchaffaud , Vépùw» 
fe montre pour lafauver» Le Gouverneur veut les faire 
périr tous deux y le Roi leur fait grâce. 



NOTÉS. 

{a) Pi'obablement Bagdad. On appellait Baudequln, 
les étoffes ^ or Se Ibie , qu'on tirait d'Orient» 

(b) Quand on cavre le Glc^ife de Du Cange , on 
efi effrayé de ne voir prelqup à chaque page ^ (ou» 
mille noi^ barbares ^ que des charges y des redcrances. 
extravagantes y des droits (êigneuriaux onéreux â l'agri^ 
culture y des importions multipliées fur tout ce que peu-* , 
vent produire le travail ou TinduArie. Ce devait être 
une vraie richeiTe que des immunités qui pouvaient (buf* 
traire un homme à une pacde de ce. pillage univerlel de< 
la tyrannie , & le Bourgeois avait raifen de les compter 
au nombre de (es propriétés* Dans le Fabliau du, Mar^ 
çhand qui alla voir fon frère , on a vu le Roi , pour 
engager cet étranger à (ê fixer dans (es domaines., lui. 
propofer des terres exempte^ de tous droits» 

[c] La connaiiTance des urines était alors une (E:ience^ 
importante Se une partie e(&ntielle de la Médecine. I)ans 
le iféiecin malgré hd y qu'on a lu plus haut, la femme ^ 
pour vanter le mérite prétendu de (on mari y dit qull 
ed plus expert en urines <ftiHippocrate. On ne con- 

'Hr/Î.Iïtt. j,jj*j d'autres écrits fiir la Médecine, faits en France 

delà Jtranceg ' 

t ix^f. 151. dans le XII^ fiecje* , ^*^^ Ceminentaîre fut h pcûp ,^ 



ou Ç O K.T, E S. ^pj- 

tr lefimetix Trait^de Judîciû Utinanim , par CUlts 
lie CorbeiU ( Ce Gilles était Chanoine de Paris , 8c 
Médecin de Philippe- Augufie ]> 

((Q Ce difcouts & cette conduite , que je regarde 
comme la meilleure apologie peuNètre qu'on ait jamais 
imaginée en &Teur de la Religion Chrétienne, lërait 
en même tcms le plus bel éloge du fiecle où elle z 
été écrite > t'U ne nous en était parremi que des mo- 
numens pareils ; mais on lait maintenant i quoi s'en 
tenir. Cependant il ^ a ici une réflexion bien importante 
1 faite; c'efl que fi un de nos Poètes modernes s'était 
avi(ï de £ûre ce Conte , il n'eût sûrement pas prêté 
«ux nmordi dc VtSal^ le -motif 'le^e^able qu'on 
ncnt de lire. 



^p~5 f A s L I A tr 3^ 






LE LAI DU CONSEIL- 



£ X T K À t T. 

Une haute & puîfTante Dame fe trouve ^ lai 
veille de Noël ^ à une Cour pleniere extréme- 
jnent brillante. Trois Chevaliers viennent fuc- 
ceffivement la prier d'amour. Elle eft bien réfo* 
lue de céder ; mab le choix l'embarrafie^ & elle 
va confulter un Chevalier j d'un âge mur , 
qu elle voit aflîs à T^rt, ce Je fuis jeune j^ 
a» lui dît-elle 9 8c vous avez de rexpériencc ;: 
a» confeillez-moi. Qui des trois dois^je choifir ^ 
91 -« Le plus fageij, Madaçiej. le plus libérât & 
Mt le plus vaillant , fi « avec ces trois qua- 
9> lités 5 il a encore celle, d'être fidèle». La 
Chevalier cependant , poux pouvoir pro-^ 
sioncer avec çonnaiiTance 4^ caufè. fitr le mér<^ 
fite des trois ibupirans , veut connaître îeurs^ 
vertus 8ç leurs défauts» Le premier , lui dit-«^ 
on 9 eft brave & riche ; mais il fait mal fft 
mettre^ il eft peu couKois ^ & a l'humeur trifte«^ 

I^e fécond ppiTede de g;i:andes terre$ ^ zi^aift 



3 les adminiftre mal , & fes vaflaux fe plai^ 
gnent de lui. : il eft grand , bien fak ^ de la 
plus belle figure ; mais il n*a point de caur^ 
& fur*t;out il efl mdifcret. Le troîfieme enfin ^ 
d'une figure commune & peu rjicke > a été 
obligé plus d'une fois de fe rendre à pied 
aux lieux indiqués pour les Tournois : mais 
il eft généreux , fimple 8c doux i il fait cban» ^ 
ter , & compofe ^ pour exprimer fon amour ^ 
des vers tendres ^ des Lais & des Ghan* 
Ions ( a )• Le Chevalier prononce fur ces dif* 
férens genres de mérite. Il infifte beaucoup 
fur rindifcrétion du fécond Prétendant ; dé* 
faut 9 félon lui ^ le plus grand qui puiife fe 
trouver en amour. Le vrai amour , ajoute-t-U 
Ingénieufement , doit être comme la fève : 
•lie anime & Êdt vivre Tarbre » mais on ae la 
voit pas. 

La Dame enfuite lui demande des confeile 
fur la manière d'amer; & ici fe trouve une 
longue diiïêrtation fur la fcience du Code 
amoureux , fur fimportance de faire un bon 
choix 9 fur la néceflité de profiter de fa jeu- 
neife pour s'épargner des regrets dans ua 
&ge plus avancé , enfin toutes ç«s fii^euie 



\ 



5p8 P A B L I A tf x: 

lubriques, dignes de nos Opéras môdëfneii 
>> Si une femme eft jeune & aimable , dit le 
>» Chevalier ^ bientôt fes regards feront 
9> éclore râmour. L'un tâchera de la^fléchir 
^ par an melTage ^ Tautr» par d'humbles 
» prières *a' celui-ci la fuivra par- tout » celui-là 
» lui enverra joyaux, bagues & cebture^ & 
>> telle eft la vie agréable qu elle mènera pen* 
»> dant huit ou dix ans que durera & fraî-^ 
» cheur & fa beauté. La nuit, cependant^ 
» elle rêve à des ptaiiirs ^ju'elle ignore : m* 
97 ture qui TéchaufFe intérieurement, & qui 
'>y altère fon vifage , la force d^accueîllîr é*un 
)3 air affable & riant quiconque vient lui 
99 parler amoUr. Mais alors aufli , de tous 
»9 côtés 5 commencent lés médifànces. Ici 
4» en l'accufera d*avoîr change en mal ^ là 
u d'être volage ou faufle' : mœurs liorrîblcsi 
u qui apprennent à méprifer un fexe de qui 
»> nous viennent tous les biens & la joie de 
m ce monde ! Pour nioi |e n'ai jamais iu 
» qu en 'faire 1 éloge. Les femmes ne fe ref- 
9> femblent pas toutes , je le fais ; Tune a plus 
M dé mérite , l'autre en a moins : ûnfî hs 
99 fit la nature ; mais toutes font femmes , 



6u Contes, ^pp 

% Se dès - lors toutes font refpeâables 37. 
Après ce morceau galant qui fera juger du 
genre de ce Fabliau ^ le Chevalier paife aux 
qualités que doit avoir une femme ^ fi elle 
vei|,t plaire ; à la manière dont elle doit fe 
conduire en public ou chez elle> vis à^vis 
xles autres femmes ; ou vis-à-vis de fon 
amant ; aux épreuves qu elle doit lui faîr^ 
fubir avant de lui accorder des faveurs , &c ^ 
&c. La leçon finit par des préceptes fur la 
religion , comme dans l^an d'aimer;. Se immé-- 
diatemeot.aprèâ ^ .par Téloge chatouilleux des 
plaiiirs damotir , qui font nommés la joie des 
joies. . Cette peinture tranfporte h Dame* £lle 
s'écrie que bien fou eft Thomme qui ne fe fait 
une mie pour goûter de pareilles délices* £lle« 
méiiie fe propofe de mettre en œuvre cette 
douce morale. ; & renonçant intérieurement 
aux trois Chevaliers , defiine fon cceur à 
celui qu'elle voit fi courtois & fi fage. Mais 
comme elle a quelque honte de fsure les 
avances, elle s'avife d'un ftratâgême ; ' c'eft 
de dénouer fa ceinture & de la livrer au 
Chevalier, en lui difant que celui des trois 
prétendftCRs auquel il voudi:a la remettre fera 



400 TkÉttjLtit 

f amant (Qu'elle favorifera C ^ )• Celuî-t! hûifi 
refpeâueufdmeiit la cekiture ^ & demande ïi 
permiffion de la gajrder i ne voulant t>liis dé*- 
formais ^ dit4l » la quitter quWec la vie» 

Ce difcours a fon effet. La Daine accordé 
fon amour au Chevalier; & pendant long^ 
tems 5 dit l'Auteur ^ ils pratiquèrent énfem'- 
ble 9 it fans que perfonne pût s'en douter ^ 
les leçons qu'à lui avait donnéeSé II était 
pauvre , elle était riche. Souvent elle lui four* 
nit en fecret des chevaux & des armes pour 
fe rendre aux tournois ; bientôt il venait en 
retour lui offrir Thommage des prix qu'il y 
avait remportés. Enfin elle devint Veuve , il 
l'épouià; & i*€jl ainfi qu'il dut fon bonheur à 
fon beau parlcn 

Pouf vous qui tife^i fon aventura j prie^notn 
Seigneur qu'elle vous infiruifc ^ & qu^il voua 
donne comnic k lui joie & honneuTé 



mb^AmM^mm^tém 



De la religion & du Ubeninage , une galanterie r^* 
finée ) & une grande ejîimepour la valeur , ce FahUaU 
f réfente en raccourci Us mœurs de fon fiecle. Qiieji" 
ce que le natte a confervé de des mœurs i Le leHeu^ 
fait à quoi s*en tenir. Mais au moins on tiaacufèra 
pas la nation d'avoir dégénéré en courage^ 

NOTES, 



/ 



t> tf <6 o K T £ y. 401 



' NOTES. 

(a) Ce talent n'était point rare parmi les gens dé 
'iguallté. Outre ce Thibaut , Comte de Champagne ^ 
connu dans notre hîfloire par (es folles amours pour la 
Reîne Blanche, & de qui les chanfons & trouvent inv^v 
primées , en compte parmi les Chansonniers de ce 
kems y dont lés manuifcrîts nous ont coniêrvé des pièces ^ 
fJufieurs ChevaKefs , dès grands Seigneurs ^ 8c même 
ies noms les plus illufires ; Robert de Marberoles , Pierre 
de Craon , Hugues de Berfy, Gilles le Viniers , Gace 
Bruflez , Jean Bretel , Renaut de SabeUil ^ GuiL Viaux 1 
Rob. de MauYoi/in ^ Gautier d'Argies ^ Thibaut dé 
BhCon y Thiéry d^ SôiïKn's , le Vidame dé Chartres ^ 
le Duc de Brabant , Pierre Mauclerc t>uc dé Bre« 
ita^ne ^ le Comte de la Marche , le Comte d'Anjou 
frère de Saint Louis , &c. &c. &c» Mais une oblèrva •* 
tion fts^pante qui fe préfênte haturelkment ici ; c'ieft 
que dans cette foule de Nobleâê , de Chevaliers & 
de Princes qui (è font amufés à compofêr des chan- 
(ôns , pas un lèul n'a fait des Contes , quoique ce genre 
depoéfie^ dont on les amu&it ordinairement , dût leur 
plaire plus que les autres , , 9c qu'il convînt même da- 
vantage à la licence de moeurs qui (ùit.prefque tou- 
jours la puiftànce 8c les richelTes» Cette remarque pa- 
r^tra plus extraordinaire ehcore , quand on (è rappellera 
qu'elle a lieu de même pour nos écrivains de qualité 
modernes. Parmi ceux de la Cour de nos derniers Rois » 
on compte des Poètes ^ des Comiques, des Hlflorlensy 

Tome II. C ç 



403 Fablïauk^ 

& jutqu'à des Moralises. Maïs on n'y trouve aactttt Ho» 
\-eUiAe ou Conteur ; car je ne regarde point comme 
Français, Hamilton, quoiqu'il ait écrit dans noire lan- 
gue , & qu'il ait paiTf une partie de la vie chex noDS> 
[Fj Dénouer la ceinture était chez let Anciens une 
-cérémonie întéreflânte pour un nouvel époux , puifque 
c'était pat elle qu'il entrait en poOêfOon de tous lès 
droits. Le Fabliau lëmbleraîc indiquer qu'elle fublîilalt 
encore alors en France; à .moins que ce ne fÛt ici , oa 
une pure invention de l'Auteur, ou une rôminifcenc* 
de là paît. 



W'"- I. Il — — 

I * * DE CELUI QUI MIT EN DEPOT, 

SA FORTUNE. 



J ' A t ouï conter f aventure d*un Maure 6!Et< 
pagne qui avait entrepris le pèlerinage de la 
Méque. Il ramaffa , dans ce delfein ^ tout ce 
qu*il avait d'argent , & s'embarqua pour l'E- 
gypte. Mais arrivé là ^ & au moment d'en- 
trer 'dans le défert , il penfa que ce ferait 
peut-être de fa part une imprudence de porter 
plus loin avec lui toute fa fortune; & crut 
plus fur. de la déppfer , * jufqu'à fon retour , 
entre les mains de quelque honnête homme 
d'une probité reconnue. Il prit donc fur cela 
des informations. On lui parla avec les plus 
grands éloges d'un Vieillard , renommé dans \ 

le pays pouir fa fageffe & fa loyauté; &, 
d'après les témoignages qu'on lui en rendit^ 
il alla trouver le Prud'homme , & lui confia 
deux mille befants. Il comptait les reprendre 
à fon retour. Mais il fut bien étonné alors , 
quand fe préfentant pour les redemander, 
il entendit cet honnctç homme fi vanté dé- 

C c a 



Clarer qu'il n'avait rien à lui , & foùtemt 
même qu'il ne l'avait jamais vu. Le Pèlerin 
auffi-tôt alla porter fa plainte devant les Juges ; 
il les fomma de lui faire rendre ïbn bien y jura^ 
s'emporta en inveâives contre le frippon qui le 
ruinait; mais la réputation du Vieillard était 
C bien établie que, fur la fimple dépoGtion 
de celui-ci , le malheureux vit fa demande re- 
jettée tout d'une voix. 

Il s'en retournait ^ le défefpoîr datlS l'ame , 
lorfqu'il fut rencontra par une bonne-femme, 
toute courbée par l'âge ^ & appuyée fur un 
bâton dont elle s'aidait pour marcher. L'air 
confterné de l'étranger toucha la Vieille. Elle 
l'arrêta, & en le faluant au nom dç Dieu , lui 
demanda quel était fon pays & 1^ fujet de 
fa douleur. L'Efpagtiol raconta (laïvement ce 
qui venait de lui arrivet. « Ami, dit-elle, 
9> prei^ds courage. Il eft encore des moyens 
» pour te faire reftituer ton dépôt , & j'efpere, 
» avec le fecours du Dieu tout puilT^t ^ en 
» venir à bout. Va-t-«n îicheter dix ou douze 
» coffres, ajouta- 1- elle; fais-les emplir de 
9> terre ou de fable , comnie tu voudras; 

• 

» mais qu'ils foient forts & garnis de bon- 



eu C O N T E 5; 40f 

i nés bandes de fer. Trouve-moi avec celi 
3> troîs ou quatre perfonnes de tes com- 
»> patriotes dont tu fois fur , & viens me re- 
» joindre enfuite. Je fais mon affaire du reftew» 
L'Éfpagnot exécuta ponâuellement ce que 
liii avait ordonné* la Vieil^e. Il revînt avec 
quatre amis , & dik grands coffres , fi pleins 
& fi lourds que les Porteurs qui en étaient 
chargés pliaient fous le faix : Suivez-moi tous, 
tft-etle. Alt)rs elle fé rendit au logis du dé- 
pofitaîre 5 & faifant refVer à la porte lè& 
porteurs & TEfpagnol , auquel elle recom- 
manda de ne paraître que quand elle ferait 
apporter le premier coffre , elte entra avec 
les quatre amis chez le bourgeois , & Kii parîà. 
ainC* ce Sire , voici de braves gens qui vien- 
ii nent' du bon pays d'Efpagne , & qui s*ea 
^> vont en pèlerinage. v//fter les Saints. ÏTs 
>» ont apporté avec eux beaucoup de ri- 
3> chefles , entr'autres dix coffres pleins d'or- 
^j & d*afgént, dont ils f« trouvent en ce 
5» moment afFez embarrafïes, Tl^ voudraient 
9> pour quelque tems, le dépofer dans. des, 
H. ipains fuyres r &• moi qui connais votr^ 



4o5 ¥xl^LTkv^t 

yy probité inaltérable , & qui fais combletl 
M vous méritez votre réputation , je les ai 
99 amenés chez vous , comme chez la per^ 
» fonne du monde que je crois la plus pro- 
:^ pre à remplir leurs vues »• En même tems 
elle donna ordre quon fît entrer un des 
coffres , & je vous laiife à penfer quelle était 
la joie du vieil hypocrite. Mais tout-à*coup 
l'homme aux deux mille befants fe préfenta^ 
ainfi qu'on en ét^it convenu. A cette vue 
le frippon fut troublé. Il craignit que fi dani 
un moment pareil on venait à lui reprocher 
vne infidélité ,, les quatre étrangers ne fiffent 
remporter leurs coffres ^ & ne le prîvaiTent 
ainfi de la proie immenfe qull efpérait pouvoir 
s*approprien II alla donc au-devant du Maure* 
«€ Eh ! d où vene*-vous , lui dît-il ave.c un 
» air de furprife & de plaifîr ? Après une G 
29 longue abfence , je défefpérais prefque de 
93 vous revoir jamais , & m'inquiétais déjà 
9 fur le dépôt que vous m'aviez confié. Je 
9> remercie le ciel de vous avoir rendu à 
» mes vœux ; venez maintenant reprendre 
)) ce qui vous appartient >>^ 



ou C G K T E 5;^ 4p?Ji 

Alots il reiiiit à l'Efpagnol fes deux mille 
feefants. Quand celui-ci les eut emportés , la. 
Vieille pria le Bourgeais de donner fes ordres 
pour qu'on mît en lieu fur le premier coffre y 
& pendant ce tems elle fortit avec les quatre: 
amis', fous prétexte de lui faire apporter 
les autres ; mais il eut beau attendre , ils font 
encore à venir. 



Ce Conte ejt tiré" de VAra^e* La fcihe s'y paffè: 

« 

entre un Négociant & Ufi Derviche ,•* & celui quù 
fourmt rexpedient au Marchand e fi îe CadldeBagdadi. 
Voye% Mélc' de Lîtt. Orient, r. i , pag. &z. 
Sç trouve dans Bocace , 8' Joârn» i o* Nay, 
Dans les Mille & une Nuit, r« 6 , pag. 104 , Alt 
Cogia voulant aller à^ la JUéfue y met en dépôt che-:^ 
un Marchand de fis amis , un vafe qitil dit rempli: 
d'oUves y & qui en contient réellement quelques-unes à 
lafuperficie , mcâs qui cache en dejfous mille pièces^ 
ioT* Le Voyageur efifept ans fans revenir. Vautre^ 
craignant que les oUves ne Je gâtent y veut les mon" 
ger y & il trouve Vqt. Quand Cogia repamît , il lu^ 
rend fon vafe rempli d! olives fraîches. Cogia V accufs: 
iinfidéUté'y mais k Cadi le renvoie aifous. Des en-^ 
fins y en jouant enfemMe^ s'amufem âr juger cette^ 
caufe» llsfint venir de prétendus Maçchand^ pour' ItujS'' 

Ce t 



%ô5 F A B t I ï tr T 

4tmanier fi des olives peuvent ft- fftrJerfipt tjftr, A 
fi celles du. v<^e ont ce(te ancîemet/. Sur la réponfe def 
^aTchandt , U dégofismte efi diclari ii^idtU , & con- 
damné à la reflitution. Le Caliji entend pat hasard et 
jugement; il l'adapte j 6 en outre il /ait ptnd/e It 
(oapaile. 



bu C c N T s ï*^ ;fbjl 



m 



** DU VOLEUR 

<iUI VOULUT DESCENDRE SUR UN RAYO» 

DE I-A.I-UNE. 



%J N filou avait formé le projet de voler un 
IBourgeoîs de fa ville ,' homme fort riches 
Pour cela il grimpa le foir fur "le toit (a}^ 
& il y attendît le moment où tous* les do» 
meftiqùes étant endormis , il pourrait fans^ 
'danger fê glifTer dans la maifon. Mais le maf-< 
tre: du logis , quoique couché , Tavait; ap-^ 
perçu à la clarté de la lune» Cétait un ma- 
tois rufé , qui réfolut de f attrapper. et Ecou- 
93 te ) dit-il tout bas à fa femme , dFemande-moi 
» par quel moyen f ai aquîs'le bien que fe 
93 poffede. Je ferai des façons pour te le dire, 
93 preffe-moi beaucoup ^ infîfte , & ne me 
sa laifle pas repofer que je ne te IVîe avoué '; 
w mais fur-tout parlç haut ^ ^ le phis haut 
93 que tu pourras 33, 

La femme , fans s'informer quel pouvait 
^tre le deflein de fpn mari ^ lui fit la queftioii^ 



4A F A B L I JL U„ X^ 

qull exigeait. Il répondit avec un ton dm 
miftere , que c*étaic-là fbn fecret i qu'au refta 
U importait très-peu à Éi moitié de le favoir , 

- Se qu'elle ne devait fonger qu'à jouit de l'ai- 
fance que luî avait procurée Ton induftrîe. £11» 
revint à la diarge , félon ce qui lui était re- 
commandé ; lui , de fon côté , fouâ toujoursla 
réferve. £n&n elleleprefla tant que-, cédant 

-. eti apparence à fes importunités , il avoua 
qull avùt été voleur , & que c'était ainfi qu'il 
s'était &it tme fortune confidérable. « Quoi 1 
u Sire, s'écria la femme , vous avez été voleur, 
» & l'on se vous en a jamMS foupçonné ! 
» — C'eft que j'ai eu un ma^re habile , un 
» maître tel -qull n'en exiftera de long- 
» tems. Il n« dérobait que la mût ^ maiï 
t> au -mo.yen de certaines paroles magiques. 
■ dont îl-po^édait le fécret, U était fur de. 
» voler iàns rifque. VouUit-iJ,, yar exemple » 
M pénétrer quelque ipait î il pzononçaït fept 
.3> fois, devant la lujne le mot niiA^i^u^ > Se 
» aulli-tôt un ra^yon de c^ca^^^ fs détachant^ 
» il l'enfourchait , & fe trouvait porté fur le 
» toit; cac c'était toujours par le toit qu'il tn- 
« trait» Vaulxt-il redefcendce t il répétait bk 



ou C o K T c f » ^ir 

«^ mot magique , & ^^élânçait fur fou rayon 
» qui le reportait doucement à terre» J'a} 
3» hérité de fon fecret , puifqu il faut vous 
>> Tavouer ; & , entre nous , je n*ai pas eu 
» befoin de l'employer long-teihs. Je le crois 
» fans peine , reprit la femme. Vous pofle- 
» dez-là un tréfor ; & fi jamais j'ai quelque 
» ami ou parent qui foit embarralTé pour 
» vivre , je veux lui en. faire part?^. EUe fup- 
plia donc fon mari de le lui apprendre. Il 
s'en défendit loqg-temps , jTe fit beaucoup prier, 
déclara qu'il voulait dormir ; & convint enfin 
que le fecret c^ififtait à prononcer fept fois 
le mot Seïl ; après quoi il fouhaîta une bonne 
nuit à fa femme , & feignît de ronfler. 

Le Voleur , qui n*ayait pas perdu un mot 
de toute cette conver&tion , iie put réfifter 
à l'envie d'éprouver le charme. Après avoir 
fept fois répété Séil ^ il ouvre les bras & 
s'élance ; mais il tombe à terre où il fe caife 
une cuiffe. Au bruit que fait fa chute ^ 1« 
Bourgeois ., feignant de fe réveiller , crie 
d'un ton d'effroi , qui eft-là ? Ah ! are , ré- 
pond le mal-adroit » c^eft un homme que Sàii 
n'a pas fervi aufli-bien que vqus^ 



^ic Pabciaux 

On alk le fatfir auflî-tôt, & il tut lîvrfau< 
Juges qut le lendemain le firent pendre. 

NOTE., 

(a) Il s'agit s&fement ici d^a tpit plat i h muneit 
4ts Orientaux , te ca, pafTa^e me tonficmeTut dans I9 
fàupfon dont j'ai déjà parlé , mie le caJhUmtnt efi tri-i 
dutt de l'Arabe ou du Perlàn, J'en ttreiaû encore uns 
IUlUe preure du Fabliau ptfcfdent.. 



e V C O N T K f . 



1.E MEUNIER D'ALEUS. P^JîSS: 



JcLcouTEZ, Meffieurs , un joli Fabliau* 
Je, n'en fais jamais que de jolis > & je renon* 
cer^s plutôt au métier *que de vous en 
donner qui ne le fuflent pas. 

. A Palluel * , le bon féjour , demeurait un * village de 
Meunier qu'on appellait Jaquemart. Son dans le dio- 
moulin n'était pa^s à Palluel même 3 mais à Rouen, 
quelque diftance de là , dans un lieu nommé 
Aleus. Une certaine Marie » fille de Gé- 
rard d'Ëtrées ^ étant venue un jour y ap- 
porter du blé pour moudra , elle pria le 
Meunier de ne pas la faire attendre ^ parce 
qu'il lui fallait 3 lefoir^ apprêter le fouper de 
fon père qui était aux champs. Jaquemars lui 
répondit 3 ce Douce amie , vous voyez bien 
39 qu'il y a ici du monde avant vous ; il 
» faut que chacun pafTe à fon tour ; le vôtre 
a» viendra , afféyez-vous en attendant a». II 
avait fes raifons , le drôle , pour parlera infî. 
Marie ^ âgée de dix-huit . ans ,, était belle & 



fraîche comme la rofe de Mai ^ & il 1 avait 
lorgnée du coin de Toeil. D*un autre côté ^ 
Mufet fon garçon ^ qui ne la trouvait pas 
moins gentille , eût été très-aife auffi de refter 
feul avec la poulette. Les deux renards for^ 
maient fecrettement chacun le projet de la 
croquer; mais ils furent pris tous deux au 
même piège , comme vous allea; entendre. 
Ecoutez-bien, 

Tous ceux qui étaient au moulin (è trou^» 
verent , avant la nuit , fucceffivement expé- 
diés ; & chacun eipporta fa farine , qui à dos^ 
qui fur fon cheval , qui fur un âne. Il ne reliait 
plus que ^Marie, La pauvrette crut qu'enfin 
fon tour allait venir. Point du tout ; Mufet 
^int annoncer que le vivier était à fec , & 
qu'il n'y avait pius d'eau* Eh bien , arrête la 
meule y dit Jaquemars fort content ; & il s'ap- 
prêta auffi-tôt à fermer le moulin. Ce ne fut 
pas fans beaucoup de larmes & de colère de 
la part de la pucelle. Après l'avoir fait atten- 
dre ^tout le jour , on la renvoyait malicieufe- 
ment, quand le moment de la fervir était 
venu. Et d'ailleurs le foleil venait de fe cou- 
cher , & elle allait fe voir obligée de faire > 



Û C O N T I «. 41^ 

(eule , dans les ténèbres , plus d'une grande 
lieue» 

C'eft ce qu'avait prévu lé frippon de Mufet . Il 
comptait s'offrir pour Tactompagner , & c'était 
dans ce deflein qu'il venait d'annoncerÊtuffe- 
ment que le moulin fe trouvait à fec MusJaque- 
mars n'avait garde de lui laiffer cette bonne 
aubaine. <c Belle amie , dit-il à la fillette , ne 
» pleurez pas ; je vais vous mener a Palluel ^ 
» où ma &mme vous recevra bien. Nous 
>» avons un lit à vous donner dans une 
)> chambre à côté de là nôtre ; & demain , fi 
>» matin qu'il vous plaira , vous trouverez 
j> votre farine toute prête j». Alors H la prit 
par " deifous le bfas ^ & partit avec elle ; en 
lui recommandant néanmoins ^ pour ne pas 
donner de foupçons à fa femme , de fe dire ùt 
coufine. 

A peine eut-il fait vingt pas qu'il lui prit 
un baifer. Enfuite vint une tendre déclai^a* 
tion ; puis d'encore en encore il finit par 
annoncer qu'il la quitterait après le fouper , 
pour retourner au moulin ; mais qu'il comptait 
revenir auffi-tôt lui faire compagnie , & pafler ^ 
la nuit avec elle. Si la pûcelle fut effrayée 



^j6 FktttAVX 

du projet , ]% n ai pas befoln de vous le dî?éi 
Mais que faire dans un pareil embarras ? où 
aller } que devenir ? 

La Meunière , qui né fe doutait de rien ^ 
fe laifià aifément tromper aux menfonges de 
fon maria Elle reçut de fon mieux cette cou- 
fine prétendu^l , & apprêta ^ pour lui donner 
à fouper , tout ce qu'elle avait de meilleur. 
Jaquemars ^ échauffé par Tidée des plaifirs 
qu'il fe promettait , fut , pendant le repas » 
d une gaieté charmantev II aida lui-même à 
faire le lit de la coûCne; ât en la quittant 
pour retourner au moulin ^ comme il lavait 
annoncé , il pria fa femme d en avoir grand 
foin. Soyez tranquille y répliqua celle-ci ; je 
m'en charge comme de ma propre fille« 

Il ne fut pas plutôt forti que la pauvre 
enfant fe mit à pleurer. « Qu'avez - vous , 
iî douce ùxnt , lui dit la femme ? Vous par- 
3> raiflîez fi contente tout-à-l'heure. Eft - ce 
» que vous êtes fâchée de refter avec moi ? 
>5 — Non vraiment , dame , c'eft tout le con* 
93 traire : vous avez eu pour moi trop de 
53 bonté; inais j'ai un grand chagrin fur le 
?3 cœur , & fi je ne craignais quelque chofé ^ 

» je 



û X) C o iï T È s. 417 

'%> je vous le dirais. — Parlez hardiment, 
9> belle amie -^ ne craignes rien. Vous trou^ 
^ ver ez ekà moi une femme difcf^te , & qui 
*3 vous rehdra fervice , fi elle le peut w. Raf- 
furée par ces jparolôs ^ Misurie alors conta fon 
aventure du «moulin ^ «& ce prétendu manque 
id'eau pour lui donner a coucher, & Is pro- 
jet y fur-tout , dont Jaquemars lui avait parlé 
dans laxpttte» 

La iécince m èéféni de traduire te refte de Voveti^ 
ture^ contée dans Pùriglnal Jtune manière auffî plaifante 
'^ue naïve. Mais je me permettrai , à P ordinaire ^ 
^én donner l'extrait ; & je fuis cette méthode Sautant 
plus volontiers j qu'en ôta^ à un tableau trop îicew- 
eieux îe danger fu^ il pourrait avoir ^ eUe nCaquittedê 
texaéHiude qu'attendent de moi les gens de lettres. 

La Meunière pfd'pofe d'attraper fon marîb 
Couchei-vou9 dans mon: Ut 5 dit -elle à la 
fillette ; j'irai prendre le votre. Les chofes 
ainfî arrangées, les deux femelles font leur 
prière , & fe couchent chacune tle leur côté» 
Jaquemars grillait de revenir; il ne refte 
qu'uni moment au moulin^ Mufet , qui le de« 
vine , Se qui avait auffi fon intention , lui 
propofe 5 avant de fQrtûr> un marché» Il a 
Totne 11^ D d 



4i8 3F A B L I A ù * 

chez lui Un cochon qu'il ertgraiffe; il l^oÉté 
au Meunier , à condition que celui ^ ci U 
laiflera entrer à fon tour dans la petite cham- 
bre. Jaquemars y confent; cependant, comme 
maître du logis, il vçut'paffer le premier,.* 



• ' • 



Le lendemain matin , quand ;làs;^deux 
Champions rentrent avec le cochon^ ils, font 
fort étonnés d*entendre la Meunière repro- 
cher à fon mari des témoignages d*amour 
trop multiplies , ^ qu'elle trouve d'autant 
plus repréhenfiblesi .^ <}uAine autre . ea. était 
l'objet. Jaquemars & Mufct voient alors qu'ils 
ont été dupés tous deux. Mais 1^ pis de i^aven^- 
ture, c'eft que ce dèrnîef remmené Ton co- 
chon, prétendant que les çonditidns qu'il avait 
propofées n'ont pas été. remplies , & qlie pat 
cpnféquent le marché ilevient nul. ^ Le Meu- 
nier veut au moins que quelque chofe le dé< 
dommage de fon':»ccident4 Après aûroir bien 
difputé, ils conviennent enfin de s'en rapporter 
au Bailli , qui dans ce moment tenait les plaids* 
Ils lui expofent leurs raîfons , Tûn après l'aU'- 
tre. Le Bailli prononce que Mufet a perdu fon 



tO tj . C -O K T fe $4 41^ 

tocKai»^ que Jaquémars ne Ta poiïit gagné , 8c 
il fe 1 adjuge à lui-mêihe. Il le mange enfuite 
dans un grahd repas qu'il doiinç au)c Dames 
& Chevaliers du canton , auxquels il conte 
i*aventure. Je Tai fue ainfi ^ ajoute le Poète ^ 
& pour qu elle ne s^oubliat pas , ]e Tal mifé 
ien Romaiie , afin que ceux qui l'entendront 
perdent] à jamais Tenvie d^ tromper les hon-'* 
kictes filles* 



. Prefyue tous ceux qui ont imite' ce Conte y fuppùfent 
quunc Suivante ^^ excédée des pourjuites importunes de 
fon maître , fiim de lui cédery & de con/entir à un rendez- 
vous f maïs elle en prévient fa maîtrejfe^ qui va occuper 
ia place* Le mari veutpartagerfa bonne fùnune avec un 
ami f & il eji ainfi lui-même l^auteur de fa difg^ace* 

Se trouve airifi dans les Contes du Pogge ^ p, 1 1 1 . v^*. 

Dans les NovéUe di Fr. Sacchetti, t. i^p* i6im 

Dans les Contes de la Reines de Navarre , p» 77. 

Dans lés Joco-Seria Melandri^ r. i , /f. lyi^k 

Dans les Amans Heureux , n*i , ph 19. 

Dans le Paflè-tems agréable , /;• 17» 

Et dans les Contes de La Fontaine , fous le titre de 
des Quiproquo» 

Dans les Detti ai Fatti Piacevôli del Guicctardint , 
p, 103 , une femme de chambre a des complaifances 
pour le mari de fa maîtrejfc. llfe dégoûte £eUe enfin ^ 

Dd a 



ij20 Fa b X -I a tf X 

& envoU à Jà place fon ^mtJUqut. La fiivàtiii^ 
guiycnapperfoii , & tjui veut s'en venger , yafitirt 
une fauffe confidence à. la Dame, & fe plaint àeUe 
de fon époux y qu'elle accufe de vouloir depuis long- 
tems la féduifa. £lle fiini d'avoir accorda pour U 
foir un rtnie\-vous , engage l'^poufe à s^y trouver t 
O la liyre a'irfi au valet. 

Dans les Facétieufcs Jaurn^ei , />.>!;, fàUrti, 
4poux de Marguerite , follîciie vivement Béairix fa 
voifmeyfemmi de Théodore. Celle-ci en parle â fon 
mari , qui firme avec elle le projet de Je venger 
du libertin. Pour cela Béatùx va trouver Margue- 
rite , 6 lui fait confidence de VinfidéUti de fon époux. 
Teigrte\ de lui accorder h rendez-vous qu'il demande , 
répond cette dernière : ce fera moi fui m'y trouverai » 
& je lai ferai les reproches qu'il mérite. D'àpris cet 
arrangement, Marguerite fe rend au lieu convenu; maïs 
il if y avait point de reride^-vous donné à VaUre ; il 
ne t'y trouve que Théodore qui couche avec fa voifine. 



pu, Contes. 42^ 

D E B R- 1 FAUT. 



. « * ■ 



Ext "k à I T* 

' U N î^ayfan des environs d'AbbevîIle , nom-^ 
me Brifaut , va au marché de cette Ville 
vendre dix aunes de toile qu'il avait faite. , 
Il la portait fur foi» épaule, moitié par 
devant, moitié par derrière. Un filou tente 
de la lui efcamotér. Tout en marchant der- 
rière lui , le voleur Ce la coud fur fa cotte. 
Quand ils font dans la foule , il le pouffe 
& le fait tomber ;..& pendaiK que le Yillaia 
fe ramafle , l'autre enlevé adroitement la toile ^ 
qu il place , comme, lui , fur fon épaule ; puis 
U va fe ranger parmi les^ autres payfansii. 
Brifaut, fiirpri^ de ne plus retrouver fba 
paquet ,. cherche autour de fui , & crie : 777^ 
toile j ma toile. Lé^filou Técoutait d^iin^ air 
fort tranquille > enfin il lui demande ce qu it 
a pour crier fi fort. Le Manant le lui conte.^ 
Imbécile , répond le voleur , regarde ; fi tui 



\ 



422 Fabl lAUr 

avals eu l'efprit de la coudre comme moi.i 
ta cotte , on ne te l'aurait pas prlfe. 



^ Se trouve Jans /"Arcadii d! Brema , p. St. 

1 Dans Us Serf et de Bouchée, p. loo , St'rA Ij'. 

S £r cforu/f/Contetdufîeur 4'OuvlII«, t. », p- 479» 

I Z>aTu le Patron d« l'Honnête raillerie , p. 14, & 
tlwit les Facétieutëï Journées, /i, ïéi , le Curé A r- 
htio, pendant qut deux gens fe ^lurdUnt , tfeamote 
a'mjî du poijfon ^u'il fburre dans fa manche , ù il 
ré'pond à peu'prit comme dans le Fabliau. 

Dans Us Nui" Pirifieanes , on lit l'efcroqutne , 
^^ fimilable , d'an filou qui dans une foule avait 
pris à ^uei^u'un /an c/i<yeaft. Il fe fùaft mit fur 
la téie , & en le tenant avec la main , il difait , pou* 
moi ton né me prendra pas te mien. 

Se trouve ainfi dans les. Hifiotiettes ou NoUTcUn 
co yen piE M, Inbcit , p. 7>* 



ou C a N t'ê s* 42 j 



ipi II 



DU CLERC 

r 

QUI SE CACHA DERRIERE UN COFFRE, 



■ E X T R A I T. 

U i^ E Bourgeoife du Haînaut , jolie & d*hu- 
meur peu farouche , était à table un f9Îr , 
en rabfence de fon mari , avec un Clerc , 
beau garçon; quand tôut-à-coup ils enten-» 
*dent frapper. Elle fait cacher le Clerc der- 
rière un coffre jt & va ouvrir. C'était un fé- 
cond amant , qui trouvant une table toute 
fervie , s'y afleoit fans façon , & engage la 
Pâme à lui tenir compagnie. D'abord elle 
fait trifte mine , parce que le Clerc Tembar-* 
ralTait ; mai$ bientôt elle prend fon parti , & 
foupe gaiement. Un inftant après , le mari 
frappe» La, Bourgeoife enlevé promptement 
les plats ^ . dreffe la table contre le mur , 8c 
cache fon favori par derrière. Quand l'époux; 
eft entré , elle lui montre beaucoup d'hu- 
ineur , dans le defleirf de le forcer à aller fq. 
coucher^ Camme il n'en eft nullement ému^,, 

. Dd -^ 



4^41 Fabliaux* 

Si qu il demande à manger , elle Tacçable 
d'injures. Oh, oh ! dit-îl , je vois quil y a ici 
quelqu uii qui veut payer mon fbuper. En 
mémç teips il menaçait fa femme du doigt. 
Ce figne fe faifant en face du coffre , le Clerc 
croit qu'il eft pour lui. Vous avez tort de 
vouloir que je paie le fouper à moi tout feul , 
dit-il en fe montrant; celui qui. eft derrière 
la table en doit ^u n\oins la moitié 



Dans les Facetiae FrUchlinî^ péi6\ ^ lafenrniefaît 
cacher un dts amflns àejfous h lit ^ & un autre au-^ 
4fiffus* V époux , tn rentrant ^ fe plaint Savoir periu, 
au jeu , 6 dit que celui qui efi en haut le hd rendra. 
Le Galant , oui ejlfur le ciel du lit ^ répond que celui 
qui eft dejjbus doit en payer fa part. 

Se trouve alnfi dans les Cent hfouvelles nouvelles 
Cour de Bourgogne. 

Et dans les Contes de Gsécourt , |« 3 ^ /?, % 1 1« 

JQ ans. les \oz\ ac Salos Ottomari Lufcimi , au lieu 
dt4 mari g c*eft un troljitme ajnant qui arri^^e^ Lafèmm^ 
lui demande qui élèvera Jon enfant , fi elle en a un. 
Il répond y comme ci^'ddjfus^ que c*eft celui qui e/i 
en haut. 



o V Contes, 



LE GRAND CHEMIN^ 



J ç voyageais un jour dans [la coinpagnîe de 
Marchands qui allai^t. en foire à Sens. A 
une demi-journée de la ville , ils demandèrent' 
le chemin à un Payfan qu'ils rencontrèrent!. 
» Il y en a deux , répondit le Manant : 1 un 
>j eft ce petit fentier que vou$ voyez a droite ; 
» l'autre , la grande route que vous fuivez ^^ 
03 & au bout 4e laquelle vous trouverez uq 
«> pont. Le premier eft beaucoup plus court i 
9» mais il faut paffer la rîviere à gué s). 

Xies Marchands prirent le fentier. En vain 
le Villagjeois leur repréfènta que le gué était 
dangereux ; ils répondirent qu'ils étaiçii^t 
preffés. Mais ils eurent lieu de fe repentir 
de leur imprudence. Quelques -.uns fe noyer 
rent en traverfant la rivière , d'autres per^ 
dirent leurs marchandifès ; & , parmi ceux 
qui échappèrent, tous furent mouillés. Pour 
moi , qui avais fuivi le Payfan , j'arrivai avec 
l\ji à Tautre l>ordt Kous trouvâmes |e$ Mw-^ 



'4^26 Fabliaux ou Conte*, 

chaods occupés à pUufer leurs compagiioiift 

morts . à chercher dans leau leurs effets . 

•» ■ , ... . » 

p faire fëcher leur linge & leurs habits. 
ce Meilleurs ^ leur dit alors mpn guide » ap« 
99 prenez c^u'en bien des occafions le chemin 
^ le plus long peut devenir le chemin lo 
99 plus court ^ s'il eft le plus f^r >'. 



Dans ks Inftmâiotis du Chevalier de la Tonr % 
(es filles y au lieu de Marchands^ ce font des Dames ^ 
qui fe rendent' à des noces. 'les jeunes ^ pour arriver 
plutôt , prennent par le chemin le plus court ; il y 
çvait de mauvais pas qu'on avait couverts 4^ claies ; 
(es claies Renfoncent ^ ù ies Dames tombent dans la 
houe. 

Dans lès Contes d» fieur d*OuTÎlle ^h i ^ p» 97 % 
^eft un Voyageur qui , comme dans le Fabliau ^ 
veut pdffer un gue\ au lieu d! aller gagner le Pontx 
Vfe noicn 



Fin du Tome fécond. 



\ 



4n 



^pSSmâmSfJpSSSmSS^SffSSI^^^^^^SS^^^^S^m^SmSS^SSSm 



TABLE 

p E S FABLIAU X^ 

fit mtref Pièces contenues dans ce 

Volitme^ 



9 

JJes deux Anglais^ P^ge 107 

JJArracIuikr de dents ^ l lO 

jL'-^rr d* aimer ^ 61 

\ducaffm & NicoUtte^ i8q 

Les trois Aveugles de Compicgne x 149 

X^a Bataille de Çharnage & de Carême , 11^ 
La Bataille des. Vins j 1^6 

Bérangety 3jp 

Pe Brifaut, ^21 

Pes Çatins ^ d^s Menàrhers^ 117 

jPe celui qui enferma fa femme dans une tour^ 

2S1 
J)e celui qui mit en dépôt fà fortune , 405 
Le Chemin itEufer. Voy. Songe d'Enfer. 
J^c Chemin de Paradis , 22 

fîÇ Çh^y^i'^^r à la Trap^^ 2^3 



42S TABLÉ 

Des Chevàtu^s , des Chrcs & des Viltaîi^s 3 trf 
Les Cheveux coupés. Voyei la Dame qui fit 

acroire à fon mari qu*il avait rêvé. 
Le Chien & le Serpent ,, ^0^ 

î)u Clerc qui fe cacha derrière un coffre y 425 
La ComplainH d'Amour y V; Paradis d'Amour. 
Lai du Confeil y 39^ 

Vu Convoiteux & de l'Envieux j^ ^34 

La Culotte des Cordeliers , 6($ 

Du Curé & des deux Rihauds ^ 2^6 

Du Curé qui eut une n^ert malgré luij ayp 
Du Curé qui pofa une pierre , 374 

De la Dame qui fit acroire à fon mari qu'il 
Avait rêvé y 99 

De la Dame qui fut corrigée y . 33^ 

Des deux ions Amis y • ^8f 

De Dom Argent ^ ^^ 

De^ l'Enfant qui fondit au Soleil y 22p 

De^ la Femme\qui ayant tort parut avoir raifon, 

V. Celui qui enferma fa fepime dans une 

Tour. 
De la Featme qui fit trois fois It tour dès murs 

de fEglifey^ 77 

De la Femme qui voulut éprouver fàn mari y 311 
IiC Grand Chemin^. ^^% 



DES FABLIAUX. 41»» 

De l'Hermitc que l'Ange contbi'^t dans le 
fiecle y I 

De l'Homme qui portait un gtand trejbr. Voy^ I9 
. Marchand qui perdit fa boutfe* 
Vindigejlion duVillaiUj^ ' HZ 

Du Jongleur qui alla en Enfer ^ 56 

Le Jugement de Satomon j ^ \ lôj 

^ Ji{gemcnt fur les barrils d^huUe mis en dépôt ^ 
' ' ^. v.\z . •.;,.■:....• • > IJO 

DsL Marchand qui alla voir fon ftere^\ '- i a68. 
Du Marchand qui perdit fa bourfe , lyjT 

Du Meunier d'AUus^ ! ■ 4JI5 

Le Paradis d'Amour ^ 40 

Les deux Parafites ^ 238 

Du pauvre Mercier ^ 340 

De Saint Pierre & du Jongleur. Voy. le Jon- 
gleur qui alla en £nfer. 
Du Pré tondu j 534 

Du Prud'homme qui donna des inflruc-' 

tions à fon fils , 
DuPrud^homme quin*avait qtiun demi-i ' 
ami^ 

Du Prud'homme qui renvoya fa femme , 33a 

Du Prud'homme qui retira de Ceau fon com-^ 

pere^ i^^ 



|3ô tÀBLE t)ÉS fkÉïlAXÈt. 

ta Robbe d'écarlate , éf 

Defcription JCun Siège ^ 2iSi 

De Sire Hain & de Dame Anieufe i . ^2^ 
Le Songe d*Enfer^ i? 

JLc Teftament de l*Anç ^ 249 

Du Villain Anicr , 372 

jD/ï Villain & de fa^ Femme ^ . . 350 

Du Villain qui gagna Pamdii en plaidant , 50 
Du Voleur qui voulut de/cendre Jur un rayon 
de la Lune j ' .- \r ^p 

Fin de la Jabteé 



. y i 



. . • 



% 



h • « 



^> ^ 



i l 1 ■ Il ... ■ Mfc 

Fautes à corriger dans ce fécond Volume^ 

J^ A (? B ij , trîft ; Zg^î": trîâe* 
Page 56, nageaint; lif^ nageaient* 
tagt 6^^ rougiflèn; /i/I rougiflent. 
.Page 77 j qui a intérêt de lui petfiiader; lif, auquel 
■ elle a intérêt de T^etSitier, 

Page 1 2p , des grandes places ; lif, de grandes placêSt 
Page I4P ^ les; lèf» Se les. 
Page T^p , château ; lif» Châteaux* 
Page zi6^ leurs lancent; /i/Ileur lancent* 
Page 242 ) en Roman ; lif en Romane. 
Page %$ 9 y laîfTe; lif laifTé. 
Page %66 , de Charles IV , lif de Charles VU 
Page 288 , déclare ; lif déclaré. 
Page 318 , d'enrendre; lif d'entendre. 
Page 413 , parlera infi ; lif parler ainfi« 



• I L 



-« * * 



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^■^. 



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